Interview

Vassen Kauppaymuthoo: «Maurice doit faire deux révolutions»

L’océanographe et ingénieur en environnement soutient que pour sa survie, Maurice doit se démarquer sur la question environnement. Dans l’interview qui suit, Vassen Kauppaymuthoo exprime son scepticisme sur les retombées de la COP21. Car la crise climatique, dit-il, est beaucoup plus profonde que la tenue d’une conférence. Que représente la COP21 pour vous ? Ce n’est ni plus ni moins qu’une discussion politique qui veut essayer de mettre 195 pays d’accord sur l’importance du changement climatique et l’avenir de l’humanité. Pour moi, la crise climatique est une remise en question. C’est bien plus profond que la simple tenue d’une conférence. C’est une autre façon de se voir dans le long terme.
C’est quand même un rendez-vous important ? La COP21 est importante pour la prise de conscience et l’engagement de certains pays. Mais, n’oublions pas que les résolutions ne vont être appliquées qu’à partir de 2020. Est-ce cela qui vous rend sceptique ? Je pense qu’il y a beaucoup de pays qui ne veulent ni ne voudront sacrifier leur croissance économique au profit de l’innovation, d’une croissance verte ou d’une croissance bleue. Ils sont encore rétrogrades. Ils vont mettre les bâtons dans les roues, ils vont bloquer le processus. à mon avis, tout accord sera faible et encore une fois, COP21 risque de n’être qu’une déclaration d’intention. Quand un accord est plus ou moins flou, c’est creux.
[blockquote]« Ce n'est pas parce que nous sommes un petit État insulaire qu'on doit supplier pour avoir des fonds. On peut 'lead by example' »[/blockquote]
Quelles devraient alors être les actions concrètes ? Le concret doit commencer dans le cœur de chaque citoyen. Il faut amener le changement dans son propre pays. Ce n’est pas parce que nous sommes un petit état insulaire qu’on doit supplier pour avoir des fonds. On peut ‘lead by example’. C’est là que Maurice peut se démarquer des autres. Nous sommes à la croisée des chemins. Il faut arriver à une nouvelle révolution, à un nouveau mode de pensée. L’accouchement semble difficile, mais il y a déjà des gens qui voient très loin. Qui par exemple ? Les Américains ont développé  une coalition où ils vont investir plus de $ 270 milliards dans tout ce qui est nouvelles technologies par rapport à la production d’énergie, dont la réduction de la production d’énergie fossile, l’économie d’énergie et surtout la  production d’énergies  renouvelables. Ils y voient là un gros potentiel. Malheureusement, les états sont très lents à se mettre en marche. Est-ce en raison d’un manque de moyens ? Je ne pense pas que les moyens soient importants. Il faut avoir les idées et la volonté. Maurice est un petit pays. Et on a toujours eu cette culture de ‘mendier’ des fonds pour s’engager dans des projets. Je pense que Maurice a toutes les capacités de se développer tout seul. Comment ? En innovant ! Il faut « think out of the box » au lieu d’aller chercher des fonds à COP21. Les pays du Sud jettent le blâme dans le camp des pays développés et demandent  un fonds de $ 100 milliards pour faire face au changement climatique. Je pense que c’est une mauvaise approche. Soit on regarde en arrière et on se plaint, soit on va de l’avant avec la volonté de changer les choses.Beaucoup de pays, y compris Maurice, ont là une opportunité de réfléchir différemment et de découvrir des choses qui vont nous propulser vers un autre miracle économique. Je ne pense pas qu’avec notre système économique actuel, on va pouvoir sortir du puits des pays moyennement avancés. Dans ce cas, que doit faire Maurice ? Par rapport au changement climatique, Maurice doit faire deux révolutions: la révolution environnementale et la révolution océanique. Comment ? Nous avons en moyenne sept heures de soleil par jour. On n’exploite pas cette énergie solaire. On parle encore de centrale à charbon, alors qu’on a le soleil qui est une énergie propre. On a aussi les vagues et les alizées. Maurice doit prendre les devants et suivre l’exemple de l’Islande qui utilise l’hydrogène. Avec notre taille, notre population et notre climat, on peut faire cette révolution verte et transformer notre secteur énergétique. Par rapport à la révolution bleue, Maurice a un atout majeur, qui est sa Zone économique exclusive qu’on peut exploiter. L’océan regorge de  ressources. Il faut l’exploiter de façon durable. C’est-à-dire ne pas faire les mêmes erreurs qu’on a faites sur terre. Il faut s’asseoir et réfléchir ensemble. On a l’impression que par rapport au climat, on manque un peu de confiance en nous. Pourquoi ? On est trop passifs et on se plaint trop. Il faut s’arrêter et s’assumer. On a les compétences qu’il faut. Mais ce qui est frustrant à Maurice, c’est la place du Mauricien par rapport à celle de l’expert étranger. Les Mauriciens en général ont un complexe d’infériorité par rapport aux étrangers. Il faut changer cette mentalité et faire confiance à la compétence mauricienne. En tant que Mauricien, je trouve que par rapport aux révolutions verte et bleue,  si on n’arrive pas à donner de la valeur à nos Mauriciens qui ont de la capacité, on échouera dans notre tâche. On doit passer à un autre niveau. Il faut innover et penser dans le  long terme. C’est la recherche, le développement et  l’innovation qui vont tirer Maurice vers un autre niveau. Il y a maintenant un ministère dédié à l’économie océanique. A-t-il les capacités et l’expertise nécessaires pour opérer ? C’est un super ministère. à mon avis, il  compte parmi les plus importants du gouvernement par rapport au potentiel qu’il propose. Il y a une direction commune. Toutefois, il doit mettre en place une stratégie cohérente. Quid des jeunes ? Sont-ils assez sensibilisés sur la question de protection de l’environnement et du changement climatique? C’est à nous de provoquer le réveil de conscience parmi les jeunes. Il faut pousser les jeunes à apprendre moins par cœur et à réfléchir plus et à avoir une opinion. Les jeunes ont des complexes. L’environnement et l’océanographie sont des thèmes fédérateurs. Ils dépassent les cultures. L’environnement est à la mode, fait briller les yeux de nos jeunes. Il faut canaliser et catalyser les jeunes. J’ai proposé d’organiser une conférence l’année prochaine sur l’avenir de nos océans. J’attends à ce que les jeunes y participent pleinement. Je veux aussi rassembler les pêcheurs, les scientifiques, les membres de la société civile, car les enjeux sont importants. La construction de l’économie verte et bleue doit se faire en intégrant les idées et les capacités de toutes les parties prenantes pour qu’elles soient tous gagnantes.

Gardien de l’environnement

Vassen Kauppaymuthoo est âgé de 44 ans. En 1995, il est le premier océanographe mauricien à rentrer au pays avec son diplôme en poche. Il est aussi ingénieur en environnement et plongeur professionnel. Il est un ardent défenseur de la cause environnementale, de la  protection de l’environnement marin et de l’économie océanique. Il dirige actuellement le bureau d’études Delphinium Ltd qui travaille à Maurice dans ces domaines. Ce cabinet conseil a obtenu un Pioneer Status Enterprise Certificate du gouvernement mauricien comme pionnier dans le domaine de l’environnement.

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