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Société : pourquoi les Mauriciens font-ils moins d’enfants?

Maurice fait face à un véritable problème démographique. Alors que le nombre de personnes âgées est en hausse, les naissances sont en baisse. Dossier sur les raisons de cette tendance et les solutions pour l’inverser. 

Le temps des familles nombreuses est révolu. De nos jours, les familles mauriciennes se composent bien souvent d’un enfant ou deux. Le nombre de retraités va grandissant, alors que les naissances sont en baisse.

En cinq ans, le nombre de Mauriciens ayant 60 ans ou plus a enregistré une hausse de 19 %. De 184 487 au 31 décembre 2014, le nombre de retraités est passé à 219 520 à fin 2018.

D’autre part, le taux de naissance dans le pays a connu une baisse de 43,5 % durant les quarante dernières années. Le nombre de naissances enregistrées en 2017 était de 13 479, alors qu’en 1977, il était de 23 859. De plus, selon la Banque mondiale, le taux de naissance par femme à Maurice est passé de 6,17 en 1960 à 1,40 en 2016. 

Zohra Gunglee, économiste : «La vie professionnelle rétrécit la vie familiale»

Zohra Gunglee

Pour l’économiste Zohra Gunglee, la natalité en baisse à Maurice signifie que les hommes et les femmes préfèrent maintenant acquérir une éducation plus poussée avant de fonder une famille.

« Cela peut aussi signifier que les hommes et les femmes choisissent de commencer leur carrière avant d’avoir une famille, tout en payant plus d’impôts sur le revenu, en bénéficiant des avantages d’un revenu disponible plus élevé et en accumulant des économies pour une utilisation future. Ils veulent la sécurité financière avant de fonder une famille, qui nécessite maintenant de gros investissements ! Et lorsqu’ils décident finalement d’avoir des enfants, leur situation professionnelle, ainsi que leur âge avancé dans certains cas ne leur permettent d’avoir qu’un enfant ou deux », explique-t-elle. 

Zohra Gunglee est d’avis qu’avoir des enfants rime avec dépenses. « Il est vrai que nos grand-parents ont tendance à comparer leur temps au nôtre. Ils font remarquer qu’ils ont grandi cinq, huit ou même dix enfants avec le salaire médiocre du père de famille. Celui-ci était le seul gagne-pain de la famille, mais les temps ont changé, ainsi que la demande des enfants en termes de confort, de gadgets technologiques, etc. Cela coûte d’avoir un enfant au 21e siècle », estime-t-elle.
Quels sont les impacts de la tendance d’avoir un enfant ou deux par couple ? « En retardant l’accouchement ou en choisissant d’avoir moins d’enfants, il y aura un fossé important sur le marché du travail dans les années à venir. Avoir moins de bébés signifie avoir moins de travailleurs et donc moins de revenus. Cela entraînera également des coûts sociaux et médicaux plus élevés, en raison du vieillissement de la population », explique l’économiste.

En ce qu’il s’agit des solutions pour encourager les couples à avoir plus d’enfants, elle estime que le gouvernement doit mettre en place plus de structures adaptées. « Le gouvernement devrait encourager les gens à avoir plus de bébés, mais il doit veiller à disposer de suffisamment de structures. Maternités, pédiatres, crèches, établissements préscolaires, entre autres, sont nécessaires. Il peut apporter de nouvelles mesures, telles que l’allongement du congé de maternité, le congé de paternité, l’octroi de subventions aux nouvelles mères pour couvrir les besoins essentiels en aliments et accessoires pour bébés, la pension pour enfants, etc. », indique-t-elle. 

Dr Mahendrenath Motah, psychologue : «La démographie a changé après l’Indépendance»

Mahendrenath Motah

Selon le psychologue et ethnologue Mahendrenath Motah, c’est après l’Indépendance du pays que la démographie a commencé à changer. « Dans les années 50 et 60, les familles étaient nombreuses. Certaines comptaient jusqu’à plus de dix enfants. Mais après l’Indépendance du pays, la tendance s’est inversée », constate-t-il. 

La vision même des Mauriciens a changé, constate-t-il. « Les familles qui ont connu la misère auparavant ne voulaient pas que leurs enfants connaissent le même sort. Pour les couples, avoir moins d’enfants signifiait moins ou presque pas de misère et un meilleur avenir », explique-t-il.

De plus, la politique du pays avait changé. « On a vu que le nombre d’habitants ne cessait de croître, alors que le pays s’étend sur une petite superficie. On n’avait pas beaucoup d’écoles, des structures et d’infrastructures adaptées et on avait aussi des contraintes économiques. C’est à partir de là que le Family Planning a fait son apparition. Je dirais donc que c’était aussi une décision politique de diminuer le nombre de naissances par famille », raconte-t-il.

Pour le Dr Motah, c’est un ensemble de facteurs politique, social, culturel et économique qui ont influencé la tendance. « Il est vrai que le Welfare State a fourni des facilités et un soutien aux familles en termes de logement et de pension, entre autres. Cependant, les mentalités et les priorités ont changé. Auparavant, les familles et les voisins se serraient les coudes pour joindre les deux bouts. Il y avait un sens du partage, d’entraide et d’hospitalité. Mais au fil du temps, avec l’évolution dans le pays, les changements économiques et le changement du niveau de vie, le “chacun pour soi” s’est installé. »

Selon le Dr Motah, les priorités des familles mauriciennes ont aussi changé. « Avec le développement et la mondialisation, on accorde plus d’importance à l’argent et aux biens matériels. Les Mauriciens se focalisent plus sur leur carrière. Travailler pour avoir de l’argent, afin de pouvoir s’acheter une maison et une voiture, entre autres. Ils ont donc moins d’enfants. Les familles veulent aussi s’assurer d’avoir et d’offrir un certain confort matériel à leurs enfants. »

Cependant, ce dernier estime que cela peut être une perception erronée. « A-t-on entrepris une étude pour savoir si avoir un ou deux enfants permet d’avoir un meilleur avenir et confort matériel ? » demande-t-il. 

En termes d’impact, il estime que l’économie du pays en éprouve déjà certains. « Notre main-d’œuvre est en baisse. On doit faire venir des travailleurs étrangers pour faire les skilled jobs. On perd notre sens du partage, d’entraide et nos valeurs familiales. Les enfants ont désormais ce qu’ils veulent et ne connaissent pas le dur labeur. Ils sont plus individualistes. »

Le Dr Motah est d’avis qu’on a besoin de plus de structures, afin d’encourager les couples à avoir plus d’enfants. Et d’ajouter : « Je ne pense pas qu’il faut donner des allocations. Pour moi, il faut mettre en place des structures au niveau de l’éducation, de l’emploi, de la société, des loisirs et de la religion, afin d’aider à l’épanouissement de tout un chacun, d’assurer l’intégration de tous dans notre société et d’éliminer les maux. »


Pourquoi les jeunes préfèrent-ils avoir moins d’enfants ? 

La sonnette d’alarme a été tirée par les autorités sur le taux de naissances en baisse. Les jeunes couples souhaitent avoir seulement un enfant ou deux. Quelles sont les raisons de ce choix ? Éléments de réponse.   

Stephania Andrianina : «Avoir un seul bébé coûte moins cher»

Stephania Andrianina

Pour Stephania Andrianina, les parents ayant un seul un enfant bénéficient, à certains égards, du meilleur compromis : joie et épanouissement de la parentalité, environnement mieux contrôlé, mais aussi une partie de la liberté et de la spontanéité d’une vie sans enfants.

Elle estime qu’avoir un seul enfant coûte moins cher. « Cependant, les enfants méritent le cadeau d’un frère ou d’une sœur, car cela crée le partenaire de confiance du système familial. Ainsi, avoir plus d’un enfant crée un environnement sain pour les enfants et les parents », dit-elle.

Concernant les mesures, elle relate que certains avantages fiscaux peuvent être accordés. Par exemple, une déduction fiscale sur le coût de la maternité, puis pendant la première année, un soutien aux parents, afin de les encourager à avoir davantage d’enfants.

« Une récompense à la naissance, telle que des bonus de stimulation pour les parents ayant un deuxième bébé, peuvent être un facteur de motivation. Nous pouvons également mettre en œuvre la stratégie de ‘prestation universelle pour enfants’ ouverte à toutes les classes sociales », ajoute-t-elle. 

Glorine Maloupe-Luchoo : «Un enfant demande beaucoup de planification»

Glorine Maloupe-Luchoo

Mariée depuis quatre mois, Glorine Maloupe-Luchoo souhaite avoir seulement deux enfants. Selon elle, avoir un enfant est assez difficile pour plusieurs raisons. Primo, elle explique que les couples doivent se préparer mentalement, émotionnellement et financièrement.

« Si les jeunes couples préfèrent avoir un enfant ou deux, c’est pour mieux planifier leur avenir. Le pouvoir d’achat est dévalué et cela crée une disparité entre les familles aisées et moins aisées. L’accueil d’un enfant mérite d’être fait avec patience et amour », avance-t-elle.

Pour elle, bien que le système éducatif soit gratuit, il y a toujours des parents qui, faute de moyens, n’arrivent pas acheter le matériel scolaire hors de prix. « En considérant tous ces facteurs, je crois que les futurs parents prennent leur temps avant de fonder une famille. Le comble, c’est que dans l’obstination de réussir professionnellement et académiquement, on oublie qu’on existe par faute de temps », ajoute-t-elle. 

Pour élever un enfant, les parents doivent lui accorder du temps et de l’attention. Donc, Glorine Maloupe-Luchoo estime qu’il est grand temps de revoir les horaires de travail, afin d’encourager les jeunes couples à avoir plus d’enfants. Une autre mesure qu’elle propose est que le gouvernement offre des subsides pour le matériel scolaire. 

Asvin Adaya : «Il faut créer une zone de confort pour les parents»

Asvin Adaya

Asvin Adaya est d’avis que les parents préfèrent avoir un enfant ou deux à cause de leur situation financière, du temps et de l’attention qu’ils peuvent leur consacrer pour les aider à devenir des adultes. « Il y a la tendance pour l’enfant unique. Cela permet au parent d’être plus à l’écoute des besoins émotionnels et individuels de l’enfant. Il y a plus de contrôle sur l’environnement familial », dit-il. 

Afin d’encourager les jeunes couples à avoir plus d’enfants, il est d’avis qu’il est important de promouvoir les valeurs de la société. « De nos jours, les gens sont moins conscients des valeurs familiales. Les liens entre les familles mènent à plus de joie et d’amour. Programmes, séminaires, planning familial et convictions religieuses peuvent aider à bâtir cela. »

De plus, il croit que le gouvernement a un rôle vital à jouer pour encourager les couples qui ont des enfants. « Certaines lois et certains avantages doivent être revus, afin de prendre en considération le bien-être des enfants pendant leur développement. Taxe sur les produits et aliments pour bébé et les jouets. Cela va créer une zone de confort pour les parents. Plus de garderies sont aussi nécessaires », poursuit-il. 

Manveer Aubeeluck : «L’infertilité est une cause»

Manveer Aubeeluck

Père d’une fille, Manveer Aubeeluck ne souhaite pas avoir un deuxième enfant. Raison principale : donner un meilleur encadrement à sa fille unique. « Le coût de la vie a augmenté. Un bébé coûte cher. Par exemple, le lait et les couches sont des produits de base, mais leur prix n’est pas abordable. C’est un grand investissement. Une autre raison, c’est qu’il y a un prix à payer pour l’encadrement des enfants. Les jeunes couples sont des parents qui travaillent et donc, ils doivent s’assurer qu’une personne veille sur leurs enfants. Ils n’ont pas assez de temps à accorder à plusieurs enfants. Donc, ils se concentrent sur seulement un ou deux », dit-il. 

Mais une autre raison avancée par cet entrepreneur est l’infertilité. « Nous pouvons demander aux parents de concevoir plus d’enfants, mais il y a un souci dans notre société. Malheureusement, beaucoup de parents arrivent à peine à concevoir à cause de problèmes de santé. Souvent, il y a des couples qui dépensent énormément pour avoir un enfant. Un autre souci, c’est que certaines femmes ne peuvent pas avoir plus de deux enfants, vu qu’elles ont eu deux césariennes », avance-t-il.  

Afin de renverser la situation, Manveer Aubeeluck estime que le gouvernement doit venir de l’avant avec une série de mesures telles que plus de garderies et le travail à distance.

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