Société

Mahébourg: la criante réalité de la pauvreté !

L’extrême pauvreté, un mal qui perdure à Maurice. Chômage, drogue, alcoolisme, familles nombreuses et manque d’éducation. Autant de facteurs qui se transmettent de génération en génération. Incursion à Mahébourg où cette réalité est criante. Mahébourg, village côtier du sud, chargé d’histoire. Waterfront, plages et vestiges culturels en font un coin paradisiaque.Cependant l’envers du décor est loin d’être glorieux. Ville-Noire, Cité-La-Chaux, l’on y retrouve de nombreuses cités laissés-pour-compte, toutes ancrées dans une  précarité extrême. Parmi elles, Cité Tôle. Les habitants de cette localité sont dans l’attente d’un projet qui leur permettra de changer de vie. Les résidents de Cité Tôle vivent dans l’espoir d’un lendemain meilleur. À l’affût des moindres visites étrangères, ils guettent les passants. En effet, ces anciens squatters, propriétaires de leur parcelle depuis trois ans, n’ont pas vu leur situation s’améliorer. Aucune route pour atteindre leur maison, et une odeur nauséabonde émane de certains logements. Eaux stagnantes,  les déchets sont jetés ici et là. Les chiens errants envahissent les sentiers, dérangent les détritus et les habitants. Dans ce lieu oublié, certains débrouillards ont tant bien que mal tenté d’agrandir leurs bicoques de tôle, en y ajoutant quelques feuilles, de même que certaines pièces. Le fait demeure que la majorité de ces  résidents vivent dans une misère sans pareil. Debout devant sa maisonnette, un nourrisson dans les bras, Carine prend l’air, impossible de tenir plus d’une minute à l’intérieur de la case. Seule la porte permet d’aérer à l’intérieur. « C’est mon fils de 21 ans qui fait tourner la maison ». Carine lave les langes de son bébé sur une roche à l’extérieur.

Neuf personnes dans deux pièces

[[{"type":"media","view_mode":"media_large","fid":"2859","attributes":{"class":"media-image alignright wp-image-3909","typeof":"foaf:Image","style":"","width":"400","height":"385","alt":"Pauvret\u00e9"}}]]Un peu plus loin, on tombe sur la bicoque en tôle de Linda. Une odeur de putréfaction s’en dégage. Sur un lit, deux nourrissons dorment à poings fermés, ce sont ses deux petits-enfants. « Neuf personnes vivent dans nos deux pièces. Nous posons des matelas par terre pour dormir», confie-t-elle. À 43 ans, Linda, malgré les trois interventions chirurgicales qu’elle a subies, continue à travailler. Elle jongle entre plusieurs emplois : tantôt ouvrier sur un chantier, maçon ou femme de ménage. La majorité des familles qui habitent Cité Tôle connaissent les mêmes problèmes récurrents, notamment celui du chômage. Il en ainsi d’Anais et de son mari, tous deux chômeurs. « À 28 ans, je ne peux me trouver un emploi. » Un peu honteuse, elle nous ouvre timidement la porte de sa demeure. « Je réussis tant bien que mal à envoyer mes enfants à l’école grâce à la pension d’invalidité que perçoit mon mari. » Contrairement aux autres résidents, d’Anais n’est pas propriétaire de son lopin de terre. Autre fléau récurrent à Cité Tôle : l’alcoolisme. Nous croisons Maria, 47 ans, qui ne nous semble pas totalement sobre. Sa maisonnette, quasiment vide, coule de toutes parts. «Mo dormi lor ene matela troue», nous indique-t-elle. Elle touche une pension de Rs 2 325 de la Sécurité sociale. Marjorie Paul, travailleuse sociale de l’endroit, nous explique que c’est la fille ainée de Maria, 19 ans, qui gère l’argent et s’occupe de ses deux frères cadets. En parallèle, la mère quête du travail pour subvenir aux besoins de sa famille. «Ena zour mo pena narnien pou donn mo zenfan pou al lekol. Mo dir li pa ale li envi ale kan meme. Mo donn li zis ene boutey delo». Maria « emprunte » de l’électricité de ses voisins. Et leur paye chaque mois Rs 500. «Mo paie Rs 500 pou ene globe, li pa normal!» lance-t-elle irritée.

Marjorie Paul, travailleuse sociale: « Nos jeunes ont besoin d’un learning corner »

  Cette Mahébourgeoise de 53 ans ne jure que par le social. Marjorie Paul évoque la situation de ce grand village du Sud et de son parcours, son engagement auprès des démunis. «Chaque jour je découvre de nouveaux problèmes. Les familles m’approchent et me réclament de l’aide. J’essaie autant que possible de faire un suivi auprès des jeunes de l’endroit ». Marjorie Paul, habite Cité La Chaux, à Mahébourg, depuis l’âge de 5 ans. Elle travaille depuis qu’elle a 15 ans et a commencé son engagement social à 40 ans. Elle a rejoint Caritas et vient en aide aux habitants de l’endroit qui connaissent des difficultés. «J’étais très engagée auprès de la paroisse. C’est en commençant à donner la communion aux habitants de Cité Tôle que j’ai pris conscience de la gravité de la situation». Marjorie intègre alors l’association Mahébourg Espoir et suit un cours de deux ans avec Caritas pour encadrer les jeunes. «J’ai vu des gens s’en sortir et d’autres, sombrer dans l’alcoolisme et la drogue, emportant avec eux leurs enfants», explique Marjorie. Son but ultime : voir  évoluer les choses.  «C’est une satisfaction immense lorsque je vois des gens réussir à sortir de leur misère, malgré leur absence d’éducation, ils souhaitent le meilleur pour leurs enfants». Elle déplore la fermeture du Learning Corner de Mahébourg. «Ce Learning  Corner a fermé ses portes, car les locaux ont été convertis en boutique. Depuis, les jeunes errent dans les rues après les heures de classe…»
 

Gaëtan Jacquette, président du Rassemblement des organisations créoles: « Pas de plan Marshall »

  Le président du Rassemblement des organisations créoles a assisté, le 28 septembre dernier, à un atelier de travail dans le cadre de l’élaboration du plan Marshall sur l’allègement de la pauvreté. Il nous donne son opinion sur ce sujet. «Le système de parrainage par les compagnies privées : c’est un retour vers l’esclavage. Il se trompe de plan Marshall. Pour justifier sa raison d’être, ce ministère  est censé élaborer un plan Marshall pour intégrer pour inclure les exclus dans le ‘mainstream’ du développement à travers l’empowerment économique. Or, il travaille en ce moment à l’élaboration d’un plan Marshall pour combattre la pauvreté, ce qui est du ressort de la Sécurité sociale. Voilà près d’un an que le ministère de l’Intégration sociale est sous la responsabilité du nouveau régime. Il n’y a toujours pas de plan Marshall pour l’intégration sociale. On parle plutôt de plan contre la pauvreté. Puisque la Sécurité sociale a déjà plusieurs plans pour combattre la pauvreté, le ministère des Administrations régionales à travers les municipalités et les conseils de districts, a été invité à se lancer dans le même combat, le ministère des Finances, qui a tous les moyens, se jette également dans ce même combat avec son ‘Love Bridge’.»
 

Patricia-Adèle-Félicité, Secrétaire générale de Caritas Ile Maurice: « Il faut une approche globale »

  Pourquoi, selon vous, la pauvreté perdure-t-elle ? La pauvreté perdure, car des inégalités criantes subsistent dans notre société. Il y a des écarts de  salaires énormes et pas de minimum salarial vital. Notre système d’éducation est élitisme et les réponses apportées à ces questions ont toujours été sectorielles plus que globales. Le Household Budget Survey (HBS) de 2012 est clair à ce sujet. Le document précise que le nombre de ménages pauvres est passé de 26 400 en 2006 à 33 800 en 2012. Le ministère de l’intégration sociale s’est donné deux ans pour éradiquer l’extrême pauvreté à Maurice, est-ce réalisable ? Si le ministre fait référence aux 3,5% de la population, soit 12 585 ménages qui vivent avec moins de Rs 5000 par mois, je pense que c’est réalisable, à condition qu’il y ait un travail de recherche et d’identification de ces familles et de leurs besoins.  Il faut aussi une approche globale et un accompagnement à long terme et multidisciplinaire pour vraiment « éradiquer » et non soulager l’extrême pauvreté. 229 poches de pauvreté recensées, 38 compagnies pour les parrainer selon le ministre des Finances. Que pensez-vous du système de parrainage ? Pour tout vous dire, je ne sais pas de quoi parle  ce « système de parrainage ». Je n’ai pas encore compris comment cela va fonctionner. Ce que je sais, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir de l’argent, mais des programmes qui ont fait leurs preuves et surtout des ressources humaines dévouées. Ce n’est pas avec de l’argent et des bâtiments seulement qu’on va changer les choses. Travailler avec des personnes qui ont vécu pendant des générations dans l’extrême pauvreté n’est pas aisé. Il faut également l’implication de ces entreprises, pas seulement des 2 % du CSR. Dans les projets et les quartiers où nous avons obtenu un véritable engagement des entreprises, nous avons vu des changements sur la durée. Ces régions ont-elles évolué au fil des ans ? Définitivement. De nombreuses régions et des quartiers ont changé de « look», si je peux m’exprimer ainsi. D’autres ont hélas gardé le même aspect depuis plus de 30 ans  bien que le pays ait connu un développement économique. Si vous visitez certains quartiers, vous risquez d’être choquée et de vous demander si vous êtes bien dans l’île Maurice de 2015... Des experts des Nations unies ont fait le déplacement pour  une étude multidimensionnelle de la pauvreté, n’avons-nous pas les ressources nécessaires à Maurice pour mener de telles études ? Je pense que nous devons apprendre de ce qui se fait ailleurs, au lieu de réinventer la roue. Définitivement, il existe de compétences, des expertises locales qui doivent être considérées, car nous sommes quand même dans un contexte spécifique, Maurice étant un pays insulaire avec une société multiraciale et multiculturelle. Moi, je m’attends à une collaboration très proche entre ces experts et notre société civile. Je crois aussi que l’État, en tant que signataire des conventions internationales pour le développement durable, sera plus à l’écoute des experts onusiens.
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