Interview

Dr Bhunjun : «Pour un meilleur contrôle des produits importés»

Dr Bhunjun

Médecin généraliste, le docteur Hemlall Bhunjun compte plus de 50 années d’expérience. Son affabilité, sa disponibilité et sa grande gentillesse ont fait de lui une légende auprès des Curepipiens.

Pourriez-vous définir un médecin généraliste ?
Il prend en charge ses patients dans leur globalité (habitudes, hygiène de vie, antécédents). Il est le médecin de la famille, comme on le dit à Maurice. Il suit chacun de près. Puis, lorsque le cas nécessite des compétences spécifiques, il oriente le patient vers ses collègues spécialistes. Comme vous le constatez, le médecin généraliste est appelé à travailler avec d’autres professionnels de la santé.

Pensez-vous que les études en médecine sont trop longues ?
Pas du tout. C’est la vie du patient qui est en jeu. On ne peut soigner un patient à 40 %. Un généraliste doit impérativement suivre un stage dans chaque discipline. Son souci est de ne pas confondre des maux différents présentant les mêmes symptômes. Pour cela, les études ne sont pas de trop. Vous savez, en Europe, c’est le généraliste qui réfère un patient à un spécialiste. Ici, c’est différent. Les patients peuvent peut-être se le permettre.

Une administration hospitalière est manquante à Maurice. Il nous faut des gens avec une notion médicale d’un certain niveau, mais qui sont des spécialistes en matière d’administration»

Les médecins ont-ils trop de patients à traiter à l’hôpital ?
Je crains que oui. D’abord, une administration hospitalière est manquante à Maurice. Il nous faut des gens avec une notion médicale d’un certain niveau, mais qui sont des spécialistes en matière d’administration. Dommage que cela n’existe pas ici. Pour moi, l’administration doit être séparée de la médecine dans un hôpital avec des sessions de travail en commun sur une base régulière. Je déplore aussi qu’un médecin ne prenne que trois minutes pour consulter un patient et, souvent, dans un lieu qui n’est guère discret.

Que pensez-vous de la profusion des laboratoires médicaux chez nous ?
Ce n’est pas à moi de les juger, mais je me demande s’ils sont tous fiables. Et plus il y a d’analyses, plus grande est la marge d’erreur, par exemple 1 000 analyses au lieu de 100.

Êtes-vous partisan d’une formation médicale continue ?
Le gouvernement a déjà institué un programme, In Touch, mais ce n’est pas pratique. Ces cours auraient dû arriver jusqu’aux médecins au lieu de les déplacer dans un lieu commun. Moi, je ne crois pas trop à ces conférences qui communiquent les résultats des recherches. Ce qui manque à Maurice, c’est une branche médicale spécialement dévouée aux recherches, compte tenu de nos spécificités.

À Maurice, on achète même des antibiotiques sans ordonnance. Il faut y mettre de l’ordre»

Le vieillissement de la population actuelle est un phénomène connu. Quelles en sont les conséquences ?
La note du budget de la santé sera salée. Nous subissons ce que j’appelle les maladies de la civilisation. Nous menons une vie sédentaire, nous mangeons trop riche, nous travaillons parfois trop afin de joindre les deux bouts. Nous sommes pris dans la congestion routière. Bref, un cycle infernal !

Surtout, je vais tirer la sonnette d’alarme sur la qualité de la nourriture. Nous avalons trop de produits chimiques. Ce qui est importé chez nous est mal contrôlé. Prenez les pesticides. Combien de marques sont-elles contrôlées ? Il faut créer un organisme efficace, qui ferait des recherches sur tout ce qui est importé et bannir des produits qui seraient nocifs pour la santé. Je trouve que tous ces produits avec colorants et conservateurs sont mauvais pour la santé. Prenez la pomme. On l’enduit d’une substance huileuse dont personne ne connaît les effets sur la santé. On la cueille verte et un appareil se charge de le faire mûrir. Et une orange ? Elle prend un mois ou plus pour arriver à Maurice. Quelle dose de vitamine C pensez-vous avoir après tant de semaines ? Alors, consommons des goyaves de Chine et autres agrumes quand c’est la saison. Je vous garantis qu’ils contiennent plus de vitamine C que ce qui est importé. Cela dit, il faut changer nos habitudes alimentaires.

Les patients ont une plus grande connaissance des symptômes et des traitements existants grâce à l’Internet. Qu’en pensez-vous ?
L’Internet n’est pas la Bible, croyez-moi. Tout le monde est médecin à Maurice (rires). Un père de famille qui administre du Brufen à son enfant, vous savez le mal que cela lui fait ? J’ajoute que le pharmacien n’est pas un prescripteur. Pourtant, à Maurice, on achète même des antibiotiques sans ordonnance. Il faut y mettre de l’ordre.

Quels conseils de santé donneriez-vous aux jeunes ?
Il leur faut absolument une hygiène de base et c’est le devoir des parents de les guider. Se laver les mains avant de manger, essuyer l’assiette avec un chiffon propre, prendre le petit-déjeuner avant d’aller à l’école pour avoir plus d’énergie et une meilleure concentration, éviter une mauvaise alimentation.

Et aux adultes ?
Réduisez la cigarette, l’alcool et les épices. Ce sont des irritants. Et aussi consommez moins de graisse et de sel. Consommez léger le soir. Buvez de l’eau. Pratiquez une activité physique régulière, de préférence en plein air. Évitez de vous exercer dans un lieu clos comme un gymnase. La marche rapide est un excellent exercice. Le jogging, c’est pour les plus énergiques. Je les prierais de ne pas envoyer les vieux dans les homes. C’est très déstabilisant pour eux. Malheureusement, cela arrive de plus en plus, vu la fragilité des liens familiaux.

Quelle est votre plus grande satisfaction comme médecin après toutes ces années ?
D’abord, celle d’avoir réalisé le rêve de mon père, qui voulait me voir médecin. Ensuite, celle d’avoir accueilli des milliers et des milliers de patients dans mon cabinet. Et la chance de traiter les petits-enfants de mes patients.

Propos recueillis par Feroz Saumtally