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Déportation de réfugiés juifs à Maurice : une partie de notre histoire

Dr Roni Mikel Arieli

En mai dernier, nous avons rencontré, au Beau Bassin Jewish Detainees Memorial, le Dr Roni Mikel Arieli, professeure de l’Université Juive de Jérusalem, dans le cadre de ses recherches intitulées « Mémoires de migration et migration de mémoire : l’histoire transnationale de la déportation de réfugiés juifs à Maurice ». Ça s’est passé lors d’une conférence organisée par DIS-MOI. Zoom sur une histoire universelle au cachet local…

Qu’est-ce qui a suscité chez vous cet intérêt pour l’Ile Maurice et l’histoire de la déportation des juifs ? 
« Tout d’abord, je suis Israélienne et, même si j’ai eu l’occasion d’avoir beaucoup appris sur l’Holocauste, je n’avais jamais entendu parler de cette histoire de déportation. Ce n’est qu’une fois en Afrique du Sud, qui je dois dire est un pays qui a beaucoup investi dans des projets commémoratifs, que j’ai eu des informations à propos du passage de ces juifs à Maurice. Cela a suscité beaucoup de curiosité en moi. Dans les archives, j’ai trouvé plusieurs correspondances entre le comité spécial de Johannesburg et les détenus à Maurice. J’ai aussi vu plusieurs photos dont je retrouve quelques-unes ici.

Je me suis tout de suite dit que cette histoire méritait une étude en elle-même. Je devais venir voir les marques laissées par ces détenus à Maurice. Il fallait que je vienne à la rencontre des Mauriciens qui pourraient me parler de cette période et que je sache qu’elle empreinte cette histoire a sur le peuple mauricien. Ils ont été en prison ici et ils ont dû établir des liens avec des Mauriciens. J’ai envie de savoir ce dont ils se rappellent, quel types de relation ils entretenaient. Je trouve fascinant de pouvoir regarder cette histoire tragique d’une autre perspective : celle de l’océan Indien. Il faut décoloniser les mémoires ! »

Parlez-nous donc de ce projet…
« C’est un privilège pour moi d’être ici à Maurice. C’est Tali Nates, Directrice du Johannesburg Holocaust and Genocide Centre en Afrique du Sud, qui a fait les arrangements avec l’association DIS-MOI pour ce projet à Maurice. Mon projet est un projet de mémoire. Je voudrais mettre en avant l’Histoire : comment la mémoire locale et l’Histoire peuvent nous apprendre des choses comme sur les droits humains entre autres. Je ne connaissais pas grand-chose de l’Ile Maurice. Il était important pour moi de venir à la rencontre des défenseurs des droits humains ici à Maurice et de comprendre les enjeux de la société mauricienne ainsi que les problèmes auxquels la population fait face. Cette histoire est plus une histoire mauricienne qu’une histoire juive. Il est important maintenant de savoir comment on peut utiliser cette histoire et l’inclure dans les enjeux actuels. J’espère vraiment pouvoir en faire une très belle narration. 

Il faut décoloniser les mémoires !

C’est la première fois que vous venez à Maurice. Que pensez-vous de notre île ? 
Je suis admirative. C’est une île très calme, paisible. 

Je suis cependant surprise de voir que l’Histoire ne fait pas partie intégrante du cursus scolaire mauricien et cela me choque car nous avons besoin de savoir qui nous sommes et cela passe par l’Histoire. Pour comprendre son présent, il faut connaître son passé. De l’Histoire, nous retenons des leçons importantes. L’Histoire est une langue universelle. Il ne faut pas comparer les histoires les plus tragiques. Il faut simplement se dire que cette histoire tragique, cet épisode de cinq ans, est une histoire mauricienne, donc il ne faut pas oublier tout cela. 

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert cet endroit ? 
J’étais vraiment très émue. Jusqu’à présent, je n’avais vu que des photos. Dans ma tête, le lieu était vraiment plus petit, car tout le monde ne cessait de me dire que ce n’est pas du tout grand. La première chose que j’ai faite est de circuler entre les tombes pour voir si certains noms me disaient quelque chose car j’ai fait beaucoup de recherches, j’ai lu des lettres, j’ai appris quelques histoires et je voulais savoir si un des noms me faisait de l’effet. Il y en a une, la mère d’un jeune homme qui est mort. Il avait 10 ans. Il avait été déporté avec sa mère alors que son père et son grand-père étaient en Palestine. Il s’appelle Jacob. C’était vraiment spécial pour moi de voir ces tombes. J’ai pu reconnaître quelques noms. Chacune de ces tombes témoigne d’une histoire tragique. 

Quelle est donc la prochaine étape ? 
La chose la plus importante est de garder ce lieu vivant en trouvant d’autres objets importants et de faire en sorte que les gens connaissent ce lieu, qu’il soit toujours accessible. Je veux aussi rencontrer les Mauriciens qui se rappellent de quelque chose, qui auraient peut-être des photos, du matériel, des histoires, tout ce qui pourrait aider à faire vivre la mémoire. J’espère pouvoir publier un ouvrage sur cette histoire en me concentrant sur l’Ile Maurice. 

Un message aux autorités mauriciennes… 
Simplement dire que l’Histoire est cruciale. If we do not remember the past, we will not be able to look forward to a better future. La population doit être fière de cette histoire, car même si ces personnes étaient détenues ici, elles se rappellent la gentillesse des Mauriciens à leur égard. J’espère aussi avoir le soutien des autorités et de tous les Mauriciens pour ce projet. 


taliTali Nates est, quant à elle, Directrice du Johannesburg Holocaust and Genocide Centre : « En tant qu’historienne, j’ai toujours pensé que nous avons beaucoup à apprendre de l’Histoire. Si l’Histoire ne nous apprend rien, elle se répètera. Cette histoire est une histoire mauricienne, elle fait partie du pays. La République de Maurice y a participé en tant qu’hôte pendant cinq ans. Elle a été témoin de la souffrance de ces personnes, de ces femmes et enfants terrorisés, emprisonnés, de tous ces gens qui sont morts ici dans ce pays. Il est important de développer à Maurice cette culture, cette curiosité chez les Mauriciens pour l’Histoire. Un épisode comme celui-ci devrait faire partie de l’Histoire que tout le monde apprend sur la République de Maurice »


Cimetière Juif à St Martin : 

Vanessa et Kavita, pour l’amour de l’histoire 

vanessa

Elles connaissent tout sur le bout des doigts. Loin de ne pouvoir seulement répondre à toutes les questions, elles ont aussi le pouvoir de transmettre à tous les visiteurs qu’elles rencontrent leur amour pour l’Histoire. Ainsi, c’est avec passion, avec amour qu’elles vous accompagnent dans chaque coin et recoin de ce lieu. Personne ne s’en va sans écrire dans leur livre d’or des mots encourageants, remplis de gratitude pour ces personnes qui maintiennent en vie ce fabuleux trésor. 

Vanessa Calou nous relate qu’elle y travaille depuis l’ouverture. « Au début, je n’avais pas beaucoup d’informations, mais de plus en plus nous en récoltons beaucoup. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui ont des souvenirs, des objets, connaissance de cet épisode et cela nous aide beaucoup. Je fais de très belles rencontres ».


Rencontre avec Owen Griffiths 

Owen Griffiths est le président de la Island Hebrew Congregation. Il est le responsable du projet de mémorial et explique que ce centre a pu voir le jour grâce à de nombreux partenaires et généreux donateurs. 

livre

Visite guidée

Sur la route principale de St Martin, le cimetière ne passe pas inaperçu. De nombreuses personnes passent ici sans se rendre compte qu’existe, à cet endroit même, un lieu fabuleux, qui regorge d’histoires de la République : le cimetière des juifs et, depuis 2014, un mémorial pour conter l’histoire des juifs déportés à Maurice. 


Le mémorial 

Si de l’extérieur on s’imagine simplement une petite chapelle, le mémorial (The Beau Bassin Jewish Detainees Memorial and Information centre) ouvert depuis le 4 novembre 2014 ouvre ses portes également sur un Centre d’information et d’exposition à la mémoire de 1600 réfugiés juifs, victimes de l’Holocauste et détenus à la prison de Beau Bassin de 1940 à 1945.


Des objets de valeur 

objetIci chaque photo, chaque visage, chaque objet cache une histoire. Si dans certains cas elle est très connue, pour d’autres chacun essaie de deviner sa raison d’être. Les visiteurs se laissent alors aller à un retour dans l’Histoire pour tenter de mieux comprendre.


Le cimetière juif 

cimetiere

Si certaines personnes savent vaguement que des Juifs ont été déportés à Maurice, elles ne se sont cependant jamais rendues au cimetière, là où 130 personnes sont enterrées, dont 128 ex-détenus juifs. Nées en Europe, ces personnes voulaient rejoindre la Palestine mais ont été déportées par les Britanniques vers Maurice. Si beaucoup se sont suicidées, d’autres sont mortes notamment de maladies ou de la malaria, pour celles qui sont décédées entre 1940 et 1945. 

Des inscriptions en hébreu sont gravées dans la pierre et sur une plaque en granite, cependant elles contiennent certaines erreurs, les tombalistes mauriciens ne comprenant pas l’hébreu. 

Chaque plaque contient des informations concernant le défunt. 

La tradition veut que l’on dépose un caillou en hommage à toutes les victimes de l’Holocauste. 

Pour en savoir plus 

Le centre d’informations vous propose également des ouvrages publiés par différents auteurs pour voyager un peu plus loin dans cette période. 

Infos pratiques 

Le mémorial est ouvert les mercredis et les vendredis de 10 à 16 h sauf jours fériés et également les dimanches de 10 à 13 h. 
Pour toute information au sujet de l’exposition, appeler au 626 2503.

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