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Une expérience française du débat citoyen en prison

Anne-Laure Cabirol Anne-Laure Cabirol durant son intervention en prison.

Suite aux manifestations citoyennes des gilets jaunes le président français Emmanuel Macron a organisé des débats à travers la France et ce dans tous les milieux y compris la prison.Anne Laure CABIROL éducatrice aux droits humains et collaboratrice de Dis-moi est intervenue en prison pour écouter les prisonniers et animer des débats citoyens. Voici, la suite du rapport qu’elle a rédigé après cette riche expérience.

Enjeux du débat citoyen en prison

  • D’abord, il est impératif de comprendre que sur un débat avec des détenus, on ne travaille pas avec un public acquis. Chaque débat était construit de manière à aborder une meilleure connaissance du sujet, puis dans un second temps, organiser la discussion
  • Un fort scepticisme était généralement exprimé quant au Grand débat national : son utilité, son effectivité. Cela étant lié à la méfiance envers le pouvoir et sa capacité à améliorer la vie des citoyens. Voici l’extrait d’un des comptes-rendus :
  • « Il faudrait construire des prisons, et/ou rénover celles qui existent déjà pour qu’elles soient aux normes. »
  • « Vous savez combien il y a de suicides en France en prison ? Je ne sais pas, mais c’est beaucoup j’ai entendu ça à BFM je crois que c’est 2 par jour. Comment ça se fait ? Ce n’est pas normal.»
  • « Les prisons françaises ne sont pas assez évoluées. »
  • « On est traités comme des animaux. Si on dit qu’on a une douche dans nos cellules, les gens à l’extérieur disent « Ah, c’est le club Med ! » »
  • « Il faut réformer complètement le système carcéral. »

Un participant proposa que chaque détenu reçoive obligatoirement en début d’incarcération une plante dont il devrait s’occuper. Un autre défendit les mérites de la présence d’animaux domestiques en prison, qui apaisent et responsabilisent les détenus.

Les constats et propositions furent riches, très riches. Mais en tant qu’intervenante, l’un des souvenirs pour moi les plus forts fut celui de ce détenu, à qui j’eus expliqué la comptabilisation du vote blanc me répondit : « Vous savez Madame, moi on m’avait dit que le vote blanc allait au vainqueur, j’avais jamais bien compris. Là, avec ce que vous m’avez expliqué, je comprends mieux comment ça marche. Je me rends compte qu’en fait, j’étais venu pour ça, pour mieux comprendre comment ça marche. »

Perspectives démocratiques

« Mieux comprendre comment ça marche. » Tout est dit. De nombreux détenus aimeraient comprendre le fonctionnement de leurs institutions, leur environnement, la société qui les entoure, leur citoyenneté. Mais la plupart n’ont pas eu cette possibilité. Lorsqu’ils l’ont eu, ils ont rarement pu la confronter à d’autres cultures, d’autres systèmes de valeurs ou de pensée. Parfois, ils s’autocensurent, s’estimant incompétents à parler de sujets politiques et citoyens, car ils n’ont pas « les bons mots ». Lors d’une activité où je proposais aux participants de faire un référendum, l’un des participants s’exclama à voix basse: « Non, mais c’est chiant, va falloir que j’obéisse à ce que les autres ont dit juste parce qu’ils sont plus nombreux… » Je lui demandai de redire plus fort ce qu’il venait de dire, il répondit « Non, rien, c’est con… » Je demandai alors un break pour prendre la parole : « Non, non ce n’est pas con du tout. Avec vos mots à vous, vous venez de pointer le problème de la prise en compte de la minorité dans une démocratie majoritaire. Je sais, c’est des mots compliqués, mais le sujet derrière c’est exactement ça. »

Je ressors de ce projet avec une certitude : La démocratie est un système exigeant. Dans nos sociétés multiculturelles, il l’est d’autant plus : qu’est-ce qui fait de nous une Nation ? Un peuple ? Quelle est la source du pouvoir auquel nous nous subordonnons ? Pourquoi et comment le contrôler, voire le remettre en question ?

Ce sont des questions qui, a fortiori dans un État démocratique comme la France, méritent de faire l’objet d’une éducation initiale, mais aussi d’une formation permanente.

Certains détenus m’ont affirmé en début d’atelier qu’ils n’avaient pas le droit de vote. Je suis tombée des nues, leur expliquant qu’être privé de liberté ne signifiait pas être privé de citoyenneté, sauf à de rares exceptions. Ainsi, en ce qui les concernait, ils conservaient le droit de vote. Deux détenus m’ont rétorqué : « Attendez, je vais pas voter moi, j’y connais rien. »

En prison se trouvent souvent les personnes qu’une société peine à voir ou considérer. Elles leur ressemblent pourtant terriblement. À ce titre, la conscience citoyenne des détenus offre une illustration de ce qu’est la conscience citoyenne d’un pays. Le débat citoyen, en prison comme ailleurs, est une opportunité d’éveiller et de construire les consciences de demain, pour une démocratie partagée.

Anne-Laure CABIROL

Les comptes-rendus des quatre ateliers thématiques sont disponibles dans leur intégralité sur la plateforme Grand débat national : https://granddebat.fr/

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