Interview

Sen Ramsamy, MD de Tourism Business Intelligence : «Notre offre touristique date des années 70»

Sen Ramsamy, spécialiste en matière touristique, pense que Maurice doit faire un changement de cap urgent. Il note qu’après des décennies de belles performances, Maurice est un peu à la traîne depuis ces deux dernières années.

Le nouveau ministre du Tourisme, Joe Lesjongard, a déclaré, jeudi, qu’il faut cesser de comparer Maurice avec les Seychelles. Est-ce une politique de l’autruche dangereuse ?
Non, je ne pense pas que c’est son intention. Je n’ai jamais rencontré le ministre Lesjongard en personne, mais à suivre ses commentaires à travers la presse, je pense qu'il veut que la destination Maurice prenne de la hauteur par rapport aux autres destinations de la région et qu’elle reprenne aussi sa position de leader du tourisme dans la région. Une position enviée que nous avons perdue ces dernières années. Peut-être aussi que le ministre voudrait que Maurice se démarque des autres îles compte tenu de nos propres spécificités identitaires et culturelles. 

Est-ce que la comparaison est importante ?
Un benchmarking régulier avec des destinations similaires à la nôtre est toujours salutaire. Car il nous permet de faire une analyse comparative de nos performances sur le marché touristique régional et international. C’est pour cette raison précisément que le Bureau des Statistiques à Maurice publie chaque mois un tableau comparatif des arrivées touristiques dans les îles concurrentes, notamment les Seychelles, les Maldives, et le Sri Lanka. Il ne faut pas oublier non plus que Maurice était le modèle de réussite touristique dans la région. Nous avions aussi beaucoup aidé les Seychelles dans la réussite de son tourisme, surtout sur le concept de l’hôtellerie cinq étoiles et sur la formation. 

Selon l’Organisation mondiale du Tourisme,  l’Asie et l’Afrique sont les nouvelles destinations à la mode, avec 7 % de croissance. Ne doit-on pas voir la réalité en face d’autant plus que Statistics Mauritius prévoit zéro croissance du secteur touristique en 2019 ?
En effet, l’Afrique et la région Asie/Pacifique seront les grandes vedettes du tourisme mondial. L’Afrique va passer de 85 millions de visiteurs prévus en 2020 à 134 millions en 2030. La zone Asie/Pacifique verra une croissance phénoménale passant de 355 millions en 2020 à 535 millions en 2030. Les îles seront particulièrement à la mode dans le tourisme mondial sur la prochaine décennie et elles se préparent déjà en conséquence pour que la manne annoncée ne tombe pas ailleurs. Après des décennies de belles performances, Maurice est en difficulté et est un peu à la traîne depuis ces deux dernières années. 

En janvier 2019, Statistics Mauritius avait prévu une croissance de presque 4 % dans les arrivées touristiques pour atteindre la barre de 1 450 000 visiteurs en 2019. Au fil des mois, et vu la tendance négative dans la courbe des arrivées, ils ont dû réviser à la baisse le taux de croissance pour passer à 1 425 000 pour finalement prévoir zéro croissance pour l’année, pour ne pas dire qu’on serait en zone négative, car les arrivées par avion sont en baisse. Ces chiffres sont un reflet de notre performance et des réalités dans ce secteur clé de notre économie. Il faut en tenir compte si on veut progresser. À mon humble avis, les éléments sont maintenant réunis pour un nouveau départ pour le secteur touristique. 

Nous sommes entrés sur le marché chinois tambour battant mais par la mauvaise porte"

Le tourisme mauricien a enregistré une baisse de 2,7 % des arrivées en novembre 2019 comparé à la même période en 2018. Peut-on se contenter de dire qu’elle est légère ? N’est-elle pas symptomatique de la morosité qui frappe un des piliers de notre économie ?
La morosité a pris place depuis un bon bout de temps déjà. Quand il y a une dégradation, même légère, d’année en année, c’est sérieux. Il n’y a plus cette grande effervescence touristique qui était palpable dans les villes et villages. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent cette morosité : une offre touristique qui date des années 70, une baisse sensible de la qualité des services, l’insécurité dans les zones touristiques, une mentalité mercantiliste de nombre de Mauriciens en contact avec les visiteurs, notre sourire proverbial qui devient un sourire commercial, le concept de All-inclusive qui tue la destination et le manque d’innovation et de créativité,entre autres. Ce sont les meilleures recettes pour une morosité prolongée. Il nous faut un changement de cap urgent.

Peut-on dire que les centaines de millions de roupies dépensées ces dernières années pour notre marketing n’ont pas donné les résultats escomptés ? Qu’est-ce qui n’a pas marché ?
Le marketing d’une destination ne se résume pas qu'à une participation dans des foires, à quelques roadshows dans certains marchés. Le marketing aujourd’hui est un exercice complexe et très technique qui exige savoir-faire, analyses pointues, stratégies intelligentes, et du flair pour les affaires. Notre stratégie de marketing n’a pas changé depuis des décennies. On a reculé par rapport à l’avance que nous avions sur nos concurrents. On a trouvé moyen de fermer les bureaux de la MTPA en 2008 ou 2009 alors que nous avions pris la peine de les ouvrir dans les années 2000 à 2005. C’était à grands frais et ils étaient des belles vitrines de Maurice dans nos principaux marchés émetteurs (France, Grande-Bretagne...) 

Il se peut que ces bureaux ne donnent pas des résultats probants. N’est-ce pas ?
C’est bon de rappeler que bien avant dans les années 90, la défunte MGTO, aujourd’hui MTPA, avait ouvert plusieurs bureaux en Europe, au Japon, à New York et dans bien d’autres pays. Nous présentions Maurice avec succès comme une vraie destination haut de gamme auprès des marchés ciblés et une clientèle affluente. On faisait le micro-targetting et le marketing intelligent avec des résultats probants. 

Pourquoi Maurice éprouve-t-elle des difficultés à pénétrer comme il se doit le marché chinois ?
C’est parce que nous sommes entrés sur ce marché tambour battant, mais par la mauvaise porte. Au lieu de faire un travail technique avant d’y pénétrer, surtout avec un Market Development Plan pour ce marché spécifique comme logiquement requis, on y est parti directement avec tambours et triangles pour attirer une clientèle totalement différente des Européens en termes de culture, mode de vie et attentes. 

La desserte de la destination est souvent mentionnée comme raison principale de cette chute des arrivées. J’en conviens totalement, mais si la demande chinoise pour la destination y était en suffisance et s’il y avait la masse critique pour faire voler des avions avec un Load Factor raisonnable et profitable sur cette route, je vois mal une compagnie aérienne tourner le dos à de telles opportunités d’affaires. Les attentes de la clientèle chinoise ont peut-être été analysées techniquement par quelques opérateurs seulement mais ils ont pour la plupart continué à offrir un produit qui est plus euro-centrique donc en déphasage avec les attentes de la haute société chinoise. 

Qu’est-ce qui explique que nos recettes soient en baisse ?
D’après les chiffres de la Banque de Maurice, les 1,4 million de visiteurs en 2018 avaient dépensé un total de Rs 64 milliards dans le pays. Ces chiffres représentent une moyenne de Rs 45 730 par visiteur pour une moyenne de 10 nuitées. Ceci traduit une dépense moyenne de 110 euros par jour tout compris (hébergement, repas et boissons, transport local, shopping, excursions, spa etc). Vous conviendrez que pour une destination qui se veut haut de gamme, une dépense moyenne de Rs 4 500 par touriste est infime. Les Mauriciens qui vont passer un week-end à l’hôtel dépensent beaucoup plus que les touristes dans le même hôtel et peut-être pour bien moins de prestations. Donc, encore une fois, mauvaise stratégie de développement et pertes importantes pour notre pays qui a tant besoin de revenus en devises.

 

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