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Restitution des Chagos par les Britanniques : la voie diplomatique serait la seule planche de salut

Restitution des Chagos par les Britanniques SAJ ( qu'on voit de dos à droite) avait jeté tout son poids dans la bataille lors de l'audition devant la CIJ à La Haye en 2018.

Victoire historique. Le lundi 25 février, la Cour Internationale de Justice (CIJ) de La-Haye a affirmé avec force que la Grande Bretagne est « dans l’obligation » de rendre l’archipel des Chagos à la République de Maurice. Cet avis consultatif en faveur de Maurice sera-t-il pris en considération ? Quelles sont les chances de Maurice de récupérer les Chagos ?

Sir Anerood Jugnauth y avait cru. Pour cela, il s’est jeté corps et âme dans ce combat et la Cour Internationale de Justice (CIJ) de La-Haye lui a donné raison. Milan Meetarbhan, constitutionnaliste et ancien diplomate, avance que les Britanniques ont toujours fait ressortir qu’ils allaient restituer les Chagos. « Mais ils n’ont jamais précisé quand… », dit-il, tout en expliquant que la seule façon permettant à Maurice de reprendre les Chagos repose sur des négociations. « Les moyens juridiques qui pourraient être utilisés seront difficiles étant donné que le dossier Chagos a été débattu devant la plus haute instance internationale, soit la Cour Internationale de Justice de La-Haye. »

Pour Ram Seegobin de Lalit, la restitution des Chagos est tout à fait possible. « À l’époque, Lalit était l’un des premiers à dire que Maurice pouvait traduire le dossier Chagos devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) et aux Nations Unies. Mais les gens de l’époque disaient que c’était une démarche ridicule. Aujourd’hui, les faits nous donnent raison. Je crois que pour reprendre les Chagos, il nous faut intensifier nos campagnes. »

L’ancien ministre des Affaires étrangères, Jean Claude de l’Estrac, est d’avis que « ceux qui connaissent le dossier savent que les Britanniques et les Américains ne lâcheront pas Diego Garcia ». « Je constate qu’on fait encore croire aux Chagossiens qu’ils rentreront à la maison bientôt. »

Ki Angle pou kapav fer ? Aret tou dimoun ?»

Olivier Bancoult, le président du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), n’a pas voulu « pour le moment » se prononcer sur l’éventualité d’une restitution des Chagos par le gouvernement britannique.

Les recours possibles

Selon Milan Meetarbhan, il n’y aurait a priori aucun recours à moins si l’épisode de 2010, concernant la contestation de la réalisation du parc marin protégé (Ndlr : mettant en péril l’espoir d’un retour des Chagossiens sur l’archipel) est traduit au Tribunal international du droit de la mer, se répète. « Notre seul recours est la voie diplomatique et non le judiciaire  », dit-il.

Olivier Bancoult fait, lui, ressortir qu’une rencontre est prévue dans les prochains jours entre les membres du GRC et le gouvernement afin d’aborder les recours qui peuvent être employés. « Nous prendrons les actions qui s’imposent en temps et lieu car nous n’allons pas rester les bras croisés », a-t-il promis.

Ram Seegobin estime, lui, qu’il faut « intensifier les lobbys internationaux avec les pays amis et autres alliés » et ensuite essayer de convaincre les nations qui se sont abstenues ou qui ont voté contre au tribunal des Nations Unies.

« La marche à suivre est la diplomatie et les négociations », ajoute Jean Claude de l’Estrac. Instruit par les nombreuses prises de position des Britanniques depuis 50 ans, j’ai acquis la conviction qu’il n’est plus possible pour Maurice de récupérer sa souveraineté sur Diego Garcia. »

Leurs propositions

Milan Meetarbhan juge « évident que Maurice sera dans une position de force » lors des négociations en vue de récupérer les Chagos car l’avis consultatif de la CIJ de La-Haye est en notre faveur.

Ram Seegobin propose aux dirigeants de Maurice de mettre le cap sur les Chagos, accompagnés de la presse locale et internationale. Selon lui, cette démarche sensibiliserait l’opinion publique. « Ki Angle pou kapav fer ? Aret tou dimoun ? »

« Je plaide pour un realpolitik qui pourrait peut-être nous permettre de récupérer les autres îles faisant partie du British Indian Ocean Territory. Elles ne sont d’aucune utilité militaire aux Américains. Peros Banhos est à 100 kilomètres de Diego Garcia. Les Britanniques ont étudié la question sur le plan juridique, ils ne veulent absolument pas de Chagossiens résidant à Diego qui pourrait, en vertu de la Charte des Nations Unies, faire valoir leur droit à l’autodétermination. C’est cela le point fondamental. Pour les autres îles, une petite chance existe », explique Jean Claude de l’Estrac.


Roopanand Mahadew : «Maurice est déjà gagnant»

Senior Lecturer à l’université de Maurice, Roopanand Mahadew soutient que Maurice a consolidé sa position de la meilleure façon possible en Droit international. « L’avis consultatif inspirera toute nouvelle action que l’Assemblée générale des Nations Unies envisage de prendre, y compris la possibilité d’une autre résolution demandant au Royaume-Uni de prendre des mesures spécifiques », dit-il. Le Senior Lecturer soutient que Maurice est déjà gagnant parce que cet avis servira d’arme pour convaincre et recueillir le soutien de tous les pays qui se sont abstenus de voter en juin 2017 simplement parce qu’ils n’étaient pas au courant de la situation.

Roopanand Mahadew estime que les négociations avec le Royaume-Uni et les États-Unis seraient essentiellement de nature diplomatique. « Cependant, peut-être que la conclusion de ce combat passera par les divers organes des Nations Unies et reposera sur les principes du Droit international. Avec Trump en tant que président américain et le Royaume-Uni avec le Brexit, je ne vois aucune amélioration positive sur le front diplomatique. »


Professeur Andrew Skudder : «Le départ des discussions diplomatiques et politiques»

Professeur Andrew Skudder, Associate lecturer à l’université de Middlesex de Maurice, dira que rien n’a changé parce qu’en Droit international, cet avis est non contraignant. Cependant, il admet que sur le plan politique, il serait délicat pour l’Assemblée générale des Nations Unies de l’ignorer ou d’agir contrairement à celui-ci. « Il appartient maintenant à l’Assemblée générale de décider quoi en faire et quelles mesures prendre. Le Royaume-Uni s'est toujours engagé à restituer les îles Chagos à Maurice. Le gouvernement mauricien a reconnu la présence de la base militaire d'importance stratégique et a déclaré que quoi qu'il puisse se passer concernant l'administration des îles, la base serait autorisée à rester. Cette reconnaissance par les deux parties que la base militaire reste nécessaire pourrait être le point de départ de discussions diplomatiques et politiques sur la voie à suivre. »

Nundkeswarsing Bossoondyal : «Les Britanniques vont jouer leur politique de division»

Le fondateur et secrétaire général de l’Association des Nations Unies pour l’Ile Maurice, Nundkeswarsing Bossoondyal, indique que le verdict de la CIJ donne au pays une position très confortable. Il estime que le gouvernement mauricien doit continuer à entretenir de bonnes relations avec tous les États qui ont soutenu Maurice sur la question de l'archipel des Chagos et rechercher davantage de soutien de la part des États qui se sont abstenus lors du vote avec Maurice.

Concernant les liens diplomatiques entre Maurice et le Royaume Uni, il affirme que les États-Unis et le Royaume-Uni risquent de connaître une période difficile jusqu'à ce que l'avis consultatif soit adopté comme une résolution contraignante de l'Assemblée générale des Nations Unies. « Les Britanniques vont essayer de jouer leur politique de division, mais Maurice devra continuer à collaborer car les États-Unis et le Royaume-Uni font partie des deux influents membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. D’ailleurs, le Royaume-Uni a besoin de Maurice dans le bloc du Commonwealth. Ainsi, nous avons un avantage à les convaincre de mener à bien la décolonisation totale de Maurice afin de pouvoir jouir de notre totale indépendance territoriale. Nos relations diplomatiques avec les États-Unis et le Royaume-Uni demeurent inchangées. »

Assad Bhuglah : « Il ne serait pas facile de marginaliser Maurice »

Assad Bhuglah, ancien directeur Trade Policy Unit, explique que Maurice a, il y quelques semaines, signé un accord avec le Royaume Uni pour qu’on puisse continuer nos relations commerciales même si le Royaume Uni ne fait plus partie de l’Union européenne. « En vertu de cet accord, nous pouvons dire que Maurice est épargnée par les manœuvres du Royaume-Uni. Bien que nous ne voyions pas beaucoup de bouleversements sur le front commercial, le Royaume Uni serait toujours enclin à prendre des mesures punitives à notre encontre dans les domaines de l'investissement, de la coopération économique et de l'assistance technique. »

Il ajoute que nos relations commerciales avec les États-Unis sont régies par la loi de l’AGOA et c’est un accord unilatéral dans lequel les États-Unis ont toujours maintenu le dessus. « L'administration américaine a la possibilité d’exclure tout pays bénéficiaire aux avantages de l'AGOA. Politiquement, les États-Unis n’ont aucune motivation pour imposer des sanctions à Maurice car le GM mauricien a assuré à Washington qu’il pouvait maintenir sa base militaire à Diego Garcia. Dans un monde multipolaire, il ne serait pas facile pour les USA et le Royaume Uni de marginaliser Maurice. »


Vishnu Lutchmeenaraidoo : «Un long chemin avant que Maurice n’exerce sa souveraineté»

Le ministère des Affaires étrangères a réuni ses cadres diplomatiques et administratifs, mercredi, pour une session de travail faisant suite à l’avis consultatif de la CIJ sur l’excision de l’archipel des Chagos du territoire de Maurice en 1965. Vishnu Lutchmeenaraidoo, le ministre de tutelle, a fait ressortir qu’il « privilégie le dialogue pour la suite du combat ».

Dans un communiqué émis, jeudi soir, par son ministère, Vishnu Lutchmeenaraidoo dit exprimer ses remerciements et son appréciation envers son personnel pour son apport à l’aboutissement d’une action diplomatique d’envergure historique. Le chef de la diplomatie mauricienne s’est ensuite « réjoui du consensus qui a prévalu sur ce dossier tant au niveau de la population qu’au sein de la classe politique ». Il s’est dit « confiant » que ce climat consensuel va prévaloir lors des prochaines étapes de cette lutte.

Dans la foulée, le ministre Vishnu Lutchmeenaraidoo a exprimé sa gratitude à tous les États qui ont soutenu la cause de Maurice à la CIJ de La-Haye. Ce dernier envisage d’ailleurs d’adresser des correspondances de remerciement aux ministres des Affaires étrangères de ces pays en guise d’appréciation de leur soutien. Le ministre des Affaires étrangères dit toutefois reconnaître qu’il y a « un long chemin à parcourir pour que Maurice puisse exercer sa pleine souveraineté sur l’archipel des Chagos et compléter son processus de décolonisation ». Néanmoins, il estime : « L’important, c’est que les dirigeants politiques puissent bâtir un héritage et léguer aux autres sans orgueil mais dans l’intérêt supérieur du pays. »

Pour rappel, le ministère des Affaires étrangères a été aux avant-postes pour assurer un lobbying intense auprès des instances internationales dont l’Union africaine, le bloc Afrique Caraïbes Pacifique, le Mouvement des Non-alignés et le G-77 et aussi au niveau bilatéral et régional. Le ministère des Affaires étrangères a coordonné les actions diplomatiques avec le Bureau du Premier ministre.

Par ailleurs, le Chef de la diplomatie mauricienne a fait ressortir que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis sont des alliés de Maurice et qu’ils le resteront.

Vishnu Lutchmeenaraidoo dit « rejeter toute attitude de confrontation ». Il est d’avis qu’il faut « privilégier à tout moment les solutions diplomatiques et de dialogue pour faire avancer les nouvelles initiatives, suivant l’opinion de la CIJ, qui devraient tracer la voie vers le plein exercice de la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos. Il faut éviter tout ego trip dans nos démarches », a insisté Vishnu Lutchmeenaraidoo.


Louis Rosemond Samynaden, natif de Diego Garcia : «Une compensation soulagerait un peu nos souffrances»

Louis Rosemond Samynaden, 82 ans, a vu le jour à Diego Garcia. Il fait partie des Chagossiens qui ont été marqués par le drame humain de la déportation vers Maurice. Même s’il a vécu pendant plusieurs décennies dans son pays d’accueil, le retraité veut à tout prix finir ses jours dans son berceau. Il frétille d’impatience rien qu’à l’idée qu’il pourrait de fouler le sol de Diego Garcia.

Comment vous sentez-vous après l’avis consultatif ?
Plein de joie. Cet avis consultatif, qui est en faveur de Maurice, est une lueur d’espoir pour les Chagossiens qui y ont cru. Angle bizin gete ki li pou fer… La Cour Internationale de Justice a fait ressortir que la Grande-Bretagne est dans l’obligation de rendre l’archipel de Chagos au plus vite à Maurice. Cela me donne l’espoir que je vais pouvoir retourner dans le pays qui m’a vu naître. Et cette fois-ci, ce sera pour de bon ! Tou letan mo ti anvi retourn lor mo zil. J’ai envie de mourir là où j’ai pris naissance. C’est le désir de tout le monde.

Parlez-nous de votre vie sur l’île…
J’ai pris naissance sur l’île de Salomon. Je suis parti à Diego 40 jours après ma naissance. J’ai eu une enfance joyeuse. Tou dimoun respe tou dimoun. Tou dimoun konn tou dimoun. Les maisonnettes étaient en paille et le sol cimenté. L’île ne détenait qu’un poste de radio qui se trouvait dans le logis. Il n’y avait pas d’école. D’où le fait que j’ai appris le métier de la forge à l’âge de 10 ans. Diego Garcia, tout comme les îles avoisinantes, était rempli de cocotiers et de sable. Il y avait beaucoup de tortues de mer. Je passais mon temps à consommer des fruits de mer (poisson, ourite, homards, crabes, tortues de mer). J’ai manié le fer jusqu’à mes 15 ans. Puis je me suis tourné vers la mécanique et ensuite vers l’électrique. Je me suis marié en 1968 à l’âge de 32 ans. Mon épouse, Maudea, âgée de 19 ans à l’époque, était originaire de Peros Banhos.

Mais un beau jour, ce rêve s’est transformé en cauchemar…
Un jour, en allant faire soigner ma fille et ma mère par des médecins américains et israéliens, en 1971, basés sur Diego Garcia, j’ai réalisé qu’une structure en dur, qui ressemblait à un aéroport et une jetée pour bateaux, avait déjà été construite sur une partie de l’île. J’ai même aperçu des ressortissants philippins qui nettoyaient l’île. Cependant, à aucun moment je me doutais qu’une déportation était en cours. Ce n’est qu’en 1973 que les deux administrateurs de l’île de Diego Garcia, dont un est Seychellois et l’autre Britannique, nous ont dit qu’on allait être déportés vers Maurice. L’annonce a été faite lors d’une assemblée réunissant les natifs. La déportation s’est déroulée un après-midi du 29 avril. C’était en début de semaine. La scène est indescriptible. J’ai l’impression qu’on nous a forcés de quitter l’île durant la soirée afin qu’on ne puisse pas avoir de dernier souvenir de nos instants passés… Nous étions au moins 250 Chagossiens dans ce bateau seychellois qui nous emmenait à Port-Louis.

Êtes-vous de ceux qui votent en faveur d’un droit de retour ?
Les Britanniques nous ont lésés. Notre déportation est une plaie qui ne peut être guérie. Une compensation des Britanniques soulagerait un peu nos souffrances, je répète… un peu ! Mais la souffrance n’a pas de prix. On doit nous verser une indemnisation car on a été victimes d’un acte odieux, mais pour atténuer la tristesse, on doit nous donner l’occasion de retourner sur notre terre natale.

À vous entendre parler, on a l’impression que vous vous voyez déjà aux Chagos …
Vous avez raison. Et j’irai même plus loin. Je pense que les îles Chagos, qui sont de véritables perles, méritent de connaître des développements à l’ère du temps. C’est-à-dire avoir des collèges, hôpitaux, magasins, supermarchés et connexion Internet. L’avenir, c’est les Chagos.

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