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Pierre Dinan, économiste : «Si la guerre Iran/États-Unis éclate, Maurice sera affecté»

Pierre Dinan

Comme nous payons presque toutes nos factures en dollars américains, une éventuelle guerre entre les États-Unis et l’Iran frappera de plein fouet notre pays.

Maurice importe presque 70 % de ses produits de consommation. Comment le conflit Iran/États-Unis pourrait influencer notre pays à court et moyen termes ? 
Si la guerre Iran/États-Unis éclate, Maurice sera définitivement affecté, car nous achetons presque tout en dollars. C’est au niveau de la facture pétrolière que nous en ressentirons les effets. Dans l’éventualité d’un conflit armé, le coût de la production du pétrole connaîtra automatiquement une hausse. Il est évident que ces effets toucheront nos consommations directes, dont le transport. 

En fait, toute l’économie mondiale sera ébranlée par une guerre entre l’Iran et les États-Unis. Notre note d’importations augmentera, de même que nos coûts à l’exportation. 

Il y aura un effet généralisé. On a connu un tel scénario dans les années 1970. Cette incertitude internationale peut entraîner une course vers l’achat du dollar américain qui est une valeur refuge. Ce qui aura pour résultat de faire grimper davantage le prix de cette devise. 

Maurice dépend principalement de l’huile lourde pour la production d’électricité. Le pays court-il le risque d’un black-out si l’approvisionnement en carburant devenait aléatoire ? 
Pour qu’un tel scénario arrive, il faudrait qu’on soit en guerre. Dans les années 1970, malgré des difficultés, il n’y a pas eu de black-out. Le seul souci, c’est que Maurice n’a pas une grande capacité de stockage de ces produits. Malgré tout, il n’y aura pas de risque de black-out. 

Nous risquons aussi de payer lourdement nos importations facturées en dollars. D’autant que cette devise s’est déjà appréciée vis-à-vis de la roupie… 
Indépendamment des tensions au Moyen-Orient, chaque année, le déficit de notre balance commerciale se creuse. Cela est dû à notre gros appétit de consommation.

La note sera-t-elle salée ?
Permettez-moi de faire une analogie. Comparons notre Produit intérieur brut (PIB) à un gâteau. Maintenant, si je vous dis que chaque année, nous en consommons neuf parts sur 10... Quand on sait que ce que nous consommons est largement importé, vous comprendrez les risques que nous courons si les coûts augmentent suite à la crise au Moyen-Orient.

Une éventnuelle hausse du prix du baril, aura-t-elle un effet domino sur le coût du ticket du transport public, y compris le métro, forçant le GM à subventionner davantage ce secteur pour ne pas pénaliser le public ? 
Qui dit subvention dit que le contribuable paie pour le consommateur. Or, souvent le consommateur est aussi un contribuable. Et ce n’est pas la solution. En économie, il y a un principe qu’on oublie souvent : la vérité des prix. La subvention est un outil à être utilisée uniquement pour venir en aide à ceux qui ne peuvent s’en sortir. On ne subventionne pas les riches et les biens portants.

La compagnie d’aviation nationale ne sera-t-elle pas forcée de revoir à la hausse le coût des tickets et de réduire ses vols sur certaines lignes ? 
Il faut, avant tout, définir si Air Mauritius est une compagnie d’aviation nationale ou une compagnie tout court. Si elle est une compagnie d’aviation nationale, elle ne doit opérer que des lignes profitables. Et si Air Mauritius doit contribuer à la bonne santé du tourisme, elle doit être subventionnée par l’État mauricien, sachant que l’État perçoit des taxes auprès des opérateurs touristiques. Si Air Mauritius est une compagnie tout court, elle doit être gérée d’une manière professionnelle.

Le tourisme passe déjà par des moments difficiles, est-ce que ce conflit risque de faire fuir les touristes de notre destination, surtout avec Diego Garcia qui servira comme base pour les Américains ?
Il est évident qu’un climat de paix dans notre région nous serait favorable sur tous les points. La guerre en soi n’est favorable ni au tourisme ni aux investissements à cause des incertitudes qu’elle engendre.

On constate que, tant les États-Unis que l’Iran, tentent un semblant d’apaisement des tensions. Quelle est votre lecture de cette situation géopolitique ?
Il est évident que s’il y a une baisse de tension, ce ne sera que bénéfique pour le monde entier. Toute personne censée ne peut qu’espérer un climat de paix.

Maurice ne risque-t-il pas de payer chèrement son intention de louer Diego Garcia aux Américains ?
Au niveau économique, je vois mal la Grande-Bretagne discriminer nos exportations vers ses marchés. Dans le sillage du Brexit, il y a de nouveaux arrangements entre la Grande-Bretagne et Maurice au niveau commercial. Sur le plan politique, notre appartenance au Commonwealth britannique n’est pas remise en cause. Si les États-Unis ne quittent pas Diego Garcia, nous risquons de nous attirer des critiques de la part des pays qui ont été favorables à notre démarche devant les Nations unies et de la part des Chagossiens toujours « exilés» chez nous. Il faut toutefois se rendre à l’évidence qu’un pot de terre ne peut rien contre un pot de fer. 

Est-ce qu’une guerre entre l’Iran et les États-Unis peut toucher pleinement le pays ?
Cela peut faire mal. Pourquoi ? Jusqu’à maintenant, on s’est tiré d’affaire parce que le déficit de la balance commerciale a été comblé par un surplus en devises étrangères que d’année en année, on a réalisé grâce à l’apport du secteur financier transfrontalier (offshore). Or, ce secteur financier fait aujourd’hui face à de gros défis suite à la modification du traité avec l’Inde et le resserrement des réglementations au niveau de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

En d’autres mots, c’est l’offshore qui fait respirer le pays économiquement ?
Ce secteur doit se réinventer pour continuer à alimenter notre balance de paiements en devises étrangères. Le risque est qu’en attendant que cette refonte soit réalisée, que nous ayons à puiser de nos réserves étrangères pour compenser une balance commerciale de plus en plus déficitaire.

On ne manque pas de devises à la Banque centrale…
Nous avons heureusement un confortable coussin de réserves étrangères, mais ce serait dangereux de dormir sur nos lauriers. La solution réelle à tout cela, guerre entre l’Iran et les États-Unis ou pas, serait de travailler des stratégies pour augmenter nos exportations aussi bien en marchandises qu’en services.

Les investissements étrangers sont quand même conséquents, selon les chiffres officiels…
Pour les neuf premiers mois de 2019, 89,5 % des investissements étrangers sont allés vers l’immobilier. Il est permis de se poser la question de savoir dans quelle mesure ces investissements dans l’immobilier vont entraîner des exportations mauriciennes vers l’étranger. Tout au plus, on peut espérer que quelques riches retraités étrangers viendront s’installer chez nous et y transféreront leurs pensions et leurs dividendes. Mais, est-ce que ces montants seront significatifs ? Ce serait de loin préférable de voir des investissements étrangers à Maurice et aussi par des capitalistes mauriciens dans de solides secteurs comme l’agriculture, la manufacture et les ressources maritimes.

À vous entendre, Maurice ne serait plus viable ?
 S’il y a un défi à relever, c’est celui de la robotisation et de la numérisation dans l’industrie manufacturières et le secteur des services. C’est à cette condition que nous pourrons augmenter notre productivité, réduire nos coûts de production et redynamiser nos exportations. Car Maurice n’est plus un pays à main-d’œuvre abondante et bon marché. 

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