Interview

Michel Patté, directeur de Gibb (Mauritius) Ltd: «Il faut repenser le problème de drainage à Maurice»

Michel Patté, directeur de Gibb (Mauritius) Ltd
Une fois de plus, la pluie a paralysé Port-Louis et plusieurs autres régions du pays. Le directeur de Gibb (Mauritius) Ltd qui, dès 2002, avait fait un rapport détaillé des risques d’inondations et des travaux de drains à entreprendre, revient sur les causes et les solutions à ce problème. Trois jours de pluie ont suffi à paralyser le pays. Doit-on considérer pareille situation comme une anomalie ? Définitivement. On aurait dû faire quelque chose pour empêcher que de telles choses se produisent. On ne peut pas se permettre, à chaque fois qu’il y a de la pluie, de tout fermer. Il faut repenser le problème de drainage à Maurice. Mais il ne faudrait pas concevoir la solution de manière« piecemeal». Il faudrait entreprendre une étude globale qui couvrirait l’ensemble du pays.
Ce n’est pas ce qu’avait fait la firme Gibb ( Mauritius ) Ltd  en 2002... Le Land Drainage Study avait été effectué dans cette optique. On avait recommandé la construction de beaucoup de drains, mais il faut dire que cela coûte beaucoup. Il faut que le pays puisse soutenir un tel projet financièrement. À l’époque, on avait préconisé la création d’un Land Drainage Committee qui avait effectivement été mis en place. Ensuite, je ne sais pas ce qui s’est passé.
[blockquote]« À quoi ça sert de déplacer l’eau d’un point ‘A’ pour l’emmener vers un point ‘B’, si c’est pour inonder le point ‘B’? ».[/blockquote]
Depuis les inondations, le gouvernement parle justement d’une Land Drainage Authority, annoncée depuis l’année dernière. Quelle devrait être la mission d’un tel organisme ? La Land Drainage Authority devrait justement initier des études pour voir où il faut construire des drains et de quelle dimension, ainsi que les dispositions à prendre pour empêcher que ces infrastructures ne soient trop souvent obstruées. Dans le sillage des inondations de 2013, il y a eu des travaux urgents d’envergure qui ont été faits. Cela n’a pas empêché certaines régions de la capitale, notamment la rue La Poudrière, d’être à nouveau inondées. Les travaux ont-ils servi à quelque chose ? Pour avoir un système efficace, il faut des drains à tous les endroits. À quoi ça sert de déplacer l’eau d’un point ‘A’ pour l’emmener vers un point ‘B’, si c’est pour inonder le point ‘B’? Il faudrait qu’on prolonge le drain jusqu’à la mer par exemple. À cause des facteurs financiers, seulement quelques travaux que nous avons recommandés ont été exécutés.  À votre avis, l’explication des inondations de cette semaine c’est que le problème a été déplacé d’un point à un autre. Ça pourrait être une explication. Je ne dis pas que c’est la seule. Dans le jargon, on qualifie la situation de Port-Louis de bassin versant. Il s’agit d’un endroit précis où toute l’eau converge. Ce n’est pas la peine de faire une partie des drains à cet endroit. Si on veut être efficace, il faut tout construire. Il pleut, la capitale et d’autres lieux sont inondés, le gouvernement lance des travaux d’urgence... Le scénario de 2013 se répète. Doit-on s’inquiéter que ce feuilleton se prolonge? Il me plaît d’apprendre qu’une Land Drainage Authority sera créée. Il appartiendra aux responsables de cet organisme de décider des priorités. Il faut qu’il y ait une personne qui ait une vision d’ensemble pour éviter que le problème ne devienne récurrent. Ce n’est pas la peine de construire un drain sur 200 mètres alors que l’eau n’a pas de point d’évacuation. Les experts montrent du doigt l’absence de planification urbaine et les collectivités locales qui n’obligent pas les citadins à respecter les normes de construction. Qui devrait-on blâmer ? Je crois que la responsabilité est partagée. Je ne dis pas qu’il faut stopper le développement des villes, ce serait utopique de le penser. Ce qu’on peut faire, c’est construire des drains en conséquence. Si on sait qu’une région sera bientôt très urbanisée, il faut planifier au préalable. On annonce la transformation de Port-Louis en Smart City, avec des développements massifs. Ne risque-t-on pas de voir la  situation empirer? J’espère que le développement va prendre en considération la nécessité de construire un système adéquat de drains. Le ministre des Infrastructures publiques, Nando Bodha, a expliqué l’inondation de certains ronds-points par des problèmes de design. Comment expliquer que les professionnels censés s’en occuper aient occulté de telles failles ? Pour les ronds-points, le problème n’est pas uniquement une question de design. Il y va aussi de la maintenance. En ce qui concerne le design, prenez l’autoroute du Nord en exemple. Elle est construite au début des années 80 et à cette époque, il n’y avait que des champs de canne autour. Quand l’ingénieur fait son design, il prend en considération le run-off factor, qui est la proportion d’eau de pluie qui reste en surface. À l’époque, cela devait être dans les 20 %. Puis,  vous construisez un immense parking dessus! Ce qui se passe, c’est que c’est 100 % de l’eau qui reste en surface. Faut-il revoir le design en fonction des évolutions qu’il y a eu au fil des ans? On ne va pas non plus reconstruire une route tous les cinq ans... Quelle est la solution dans ce cas? C’est la partie maintenance qui est souvent la source du problème. Il faut absolument une équipe qui nettoie les drains. Si on voit des ronds-points susceptibles d’être inondés trop souvent, il faut faire des petits travaux, comme agrandir les drains. En parlant d’évolution, votre rapport sur les zones à risques sur les inondations date de presque 15 ans. Diriez-vous que la situation a empiré depuis? Je crois que oui, on a beaucoup construit ces dernières années à Maurice. Il y a beaucoup de ruissellement maintenant. Revenons à Port-Louis : pour qu’elle soit flood-proof, certains ingénieurs disent qu’il faut raser des bâtiments pour élargir les drains. Votre avis? Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il faut tout raser. Mais il faut définitivement revoir le système de drains à Port-Louis. Il ne faut pas se contenter des drains existants. S’il faut en construire d’autres, sans trop déranger les infrastructures existantes, pourquoi pas? Il faudrait dans ce cas faire une étude pour voir où on peut passer pour minimiser les dégâts sur l’infrastructure existante. L’ex-ministre des Infrastructures publiques, Anil Bachoo, a déclaré qu’on ignorait ce qu’était un flash flood jusqu’à les inondations de 2013. Pourtant, votre rapport de 2002 y fait nommément référence. Est-ce une indication que les autorités n’ont pas pris les mesures qu’il faut ces derniers quinze ans? Je n’irais pas jusque là. Il y a quand même pas mal de drains qu’on avait recommandés et qui ont été construits. Mais vu l’envergure, ce n’est pas réaliste de penser qu’on peut réaliser tous les travaux de drains nécessaires. Et puis, Grand-Baie en 2002, par exemple, et Grand-Baie aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même chose. Ce qui nous ramène à cette Land Drainage Authority qui devrait, à intervalles réguliers, passer en revue certaines régions pour identifier les changements et les nouveaux besoins.
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