Interview

Dr Jawaharlall Lallchand : « Il faut des professionnels du privé pour chapeauter les projets publics »

La fonction publique doit suivre le pas des meilleurs organismes privés afin de réaliser la vision 2030 du gouvernement.

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Jawaharlall Lallchand, docteur en Économie & Finances et chairman du Board de la Mauritius Shipping Corporation, souhaite la collaboration des syndicats au lieu d’une politique revendicative qu’il juge parfois stérile.

« Il faut de nouvelles têtes parce qu’elles savent s’imposer et elles ne font pas partie du système. À la MSC, je l’ai fait, et les résultats sont là. Dans le passé, il y a eu trop d’ingérence politique. »

D’où tenez-vous ce discours, qui n’est pas inédit, sur le fonctionnement de la Fonction publique ?
Sans doute pour avoir travaillé à la fois pour la Banque de Maurice et pour le Groupe Rogers comme Project Manager. Dans le secteur privé, il y a une exigence de résultats et de qualité dans des délais prescrits et si vous réussissez à accomplir cela, vous êtes récompensés.  Si vous échouez, vous partez. Dans la fonction publique, c’est le critère de l’ancienneté qui prime, peu importe vos compétences. Il vous suffit d’être quelque part dans la hiérarchie et votre tour va arriver.

Cela a toujours été le cas, chaque gouvernement instituant des ateliers sur la productivité, mais à l’arrivée, rien ne change…
Je ne dis pas que tout est à jeter dans la fonction publique. Certains fonctionnaires s’acquittent de leurs responsabilités dignement et depuis l’arrivée au pouvoir de l’Alliance Lepep, il y a eu des progrès. Mais il en faut davantage pour que nous réalisions les objectifs fixés dans le document ‘Vision 2030’.  Si on ne fait rien, les choses risquent d’être difficiles dans les court et moyen termes. Si on ne modifie pas notre manière de faire et on refuse de mettre l’accent sur les résultats, on court droit vers l’échec.

Ne faudrait-il pas associer ou rechercher l’avis des syndicats dans toute démarche de refonte dans la Fonction publique ?
Oui, mais les syndicats, à un moment donné, doivent comprendre les enjeux dans le pays : il ne faut pas que les seules revendications salariales soient leur unique cheval de bataille. Les syndicats doivent se comporter comme des partenaires et non comme des adversaires dans les stratégies de développement, où finalement, tout le monde retrouve son compte. Trop souvent, ils réagissent de manière sectorielle ou corporative, en oubliant de voir les choses dans sa dimension nationale.

On attend d’eux qu’ils accompagnent les développements. Cela dit, je comprends parfaitement leur vocation, qui est de protéger les droits des salariés, mais pour pérenniser les emplois, encore faut-il faire prévaloir la justice, l’équité, la méritocratie.

Dans le passé, il y a eu des cas où, pour répondre aux exigences des politiques, des infractions ont été commises par des fonctionnaires. N’est-ce pas là les contraintes dans la fonction publique ?
Mais, on ne peut pas constamment rechercher l’avis du State Law Office (SLO), lorsque ce n’est pas nécessaire. Les hauts fonctionnaires connaissent parfaitement les arcanes des procédures pour savoir quand l’avis du SLO est nécessaire.

De quelle manière la fonction publique peut-elle s’inspirer du privé ?
Je vous l’ai dit : en mettant sur pied des procédures destinées à obtenir des résultats. Mais, je suis d’avis que le gouvernement doit aussi recruter des professionnels spécialistes de leurs domaines pour chapeauter ses grands projets. Il faut de nouvelles têtes parce qu’elles savent s’imposer et elles ne font pas partie du système. Cela a été prouvé partout et a donné des résultats. À la MSC, je l’ai fait, et les résultats sont là. À la MSC, dans le passé, il y a eu trop d’ingérence politique.

Sur un plan global, certains économistes ne prévoient pas un essor économique important pour Maurice, en raison des facteurs externes, mais aussi à cause de la volatilité de l’économie internationale…
Ça c’est une vision pessimiste. En économie, rien n’a jamais été sure. C’est un peu comme la surface d’un lac, où l’eau semble stable, mais lorsque vous la regardez à l’aide d’un microscope, vous voyez de petites turbulences. Si l’on s’en tient aux réflexions de ces économistes, on risque de ne rien faire. Ce n’est pas mon point de vue. Durant mes études, et mes lectures, je suis tombé sur des situations semblables, mais le monde s’est toujours relevé.

Ce n’est pas à partir de la crise des subprimes qu’on est entré dans une société du risque. Vous savez que les toutes les grandes entreprises, et surtout les hypermarchés, lorsqu’ils établissent leurs comptes au début de chaque année financière, ils incluent les manques à gagner. Evidemment, si cela n’arrive pas, ils se frottent les mains, mais au moins, ils auraient pris en ligne de compte ces risques et leurs coûts. Je veux dire par là que le risque est toujours présent dans toute société.

Vous êtes resté avec le même ministre, Nando Bodha, durant deux de ses mandats. Qu’est-ce qui explique cette fidélité ?
C’est la seule confiance, fondée sur le professionnalisme. Sans cela, la collaboration ne marche pas.  Je suis payé pour le conseiller, c’est même pour ça que j’ai été embauché. Si j’avais le sentiment de ne pas remplir cette fonction, de n’être pas écouté, je partirai. Je suis un conseiller, pas un colleur d’affiches, ce qui n’est pas dégradant en soi. Je n’ai pas été embauché pour plaire. J’entretiens de bonnes relations avec des politiciens de l’opposition. Je suis intimement convaincu que l’exercice politique doit être une bataille d’idées. Il ne doit pas se réduire à la vengeance. Je pense que du choc des idées jaillira des éclairs. C’est pour cela qu’il faut une opposition au Parlement.

« Je suis convaincu que l’exercice politique doit être une bataille d’idées. Je pense que du choc des idées jaillira des éclairs. »

Un grand commis de l’État

Natif de Triolet, le 7e enfant d’une fratrie de 11 freres et sœurs, Jawaharlall Lallchand a effectué ses études primaires aux écoles Maheshwarnath et Villiers René, où il décroche une bourse qui le conduit au collège Royal de Port-Louis. Après le secondaire, il est embauché par la Banque de Maurice (BoM), avant de partir en Inde, où il étudie l’économie et la finance. De retour à Maurice, il retourne à la BoM.

À la faveur d’une bourse, il part à Hull, en Angleterre, pour passer un MBA puis un doctorat. À Maurice, il revient encore une fois à la BoM, avant de se faire recruter par le groupe Rogers comme Project Manager. En 2008, il quitte Rogers et se met à son compte comme spécialiste de restructuration d’entreprises. Après les élections de 2010,  le MSM, allié du Ptr,  l’embauche comme conseiller auprès du ministre Nando Bodha.

Il y reste jusqu’à la cassure au sein du gouvernement Ptr-MSM, avant de retourner dans le privé comme consultant. Après la victoire de l’Alliance Lepep, il est recruté comme Senior Adviser auprès de Nando Bodha. Âgé de 52 ans, il est considéré comme une des têtes pensantes du MSM en matière économique, sans pour autant en faire partie. Il fait partie de l’équipe qui a rédigé le document Vision 2030.

 

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