Interview

David Sauvage : «…Notre combat contre la marée noire au Mahebourg Waterfront préfigure l’île Maurice de demain…»

A une triste époque où l’on peut facilement désespérer de ce pays et de nos politiciens qui sont devenus les ‘contremaîtres du capital’, David Sauvage, citoyen mauricien écologiste et un des leaders de Rezistans ek Alternativ est là pour nous montrer qu’une autre île Maurice est possible. Devant ceux qui critiquent son parti politique  en laissant entendre qu’ils ne font ‘que résister sans proposer d’alternatives’, David  peut aujourd’hui savourer sa revanche en démontrant concrètement ce que Rezistans a permis de réaliser quand l’État a été paralysé pendant une semaine…

Révolutionnaire dans le sens noble du terme, c’est-à-dire refusant le statu quo tout en militant concrètement pour  changer le système, David Sauvage a vécu ‘avec passion’ et (même s’il n’ose nous l’avouer) romantisme une dizaine de jours au Mahebourg Waterfront avec ses amis politiques mais aussi avec toutes les couches sociales de la population mauricienne pour contribuer à contenir la marée Noire sur la côte Sud Est. Lindley Couronne, Directeur Général de Dis-Moi l’a rencontré.

David Sauvage, comment préférez-vous que l’on vous qualifie, ‘militant atypique de Rezistans’ par vos origines sociales, le Paul Bérenger des emps modernes ou ‘le bug du système ?
(Sourire). Malheureusement je ne connais que le Paul Bérenger contemporain et il ne m’inspire pas évidemment. En général les gens aspirés, convertis par le système, ne m’intéressent pas. Oui je revendique mes origines sociales, Karl Marx n’était-il pas issue de la bourgeoisie ?  Je souhaite m’inscrire avec humilité dans la ligne des combattants de notre famille politique, depuis Ana de Bengale, l’esclave qui eut la force d’incendier la bâtisse des colons, en passant par Emmanuel Anquetil qui dévoua sa vie à la lutte collective des travailleurs. Cela dit, je ne pense pas que l’on ait besoin d’individualiser la lutte. Mais si cela peut satisfaire votre curiosité je suis un architecte logiciel, ai fait ma scolarité dans un lycée privé et ai plutôt été plus proche du ‘désordeur de la classe’.

Il paraît que l’initiative des bouées qui ont contribué à ralentir la marée noire Wakashio vous revient. Qu’est-ce qui vous a motivé ?
Il nous faut d’abord situer le contexte. N’oublions pas la réaction ‘tout est sous contrôle’ de l’État qui endort, voire aseptise la majorité des citoyens mauriciens. Les politiciens au pouvoir sont complètement déphasés et comble de l’ironie accusent ceux qui constatent le désastre de répandre des ‘fake news’. Le bon sens des pêcheurs et des citoyens lambda disait qu’il faillait 1.5 km de bouées pour entourer le bateau, pomper l’huile lourde et l’enlever au plus vite. 

Oui mais comment l’idée vous est-elle venue?
Cette idée je l’ai eu facilement, qu’en tant que militant politique, je passe beaucoup de temps à penser en terme d’intérêt public. Ainsi il fallait que la bouée soit ‘low cost’ et ‘low tech’ (pour pouvoir être réalisé par l’ensemble de la population) . J’en parlé à Kugan (Parapen) et  on se réunit rapidement sur notre plateforme en ligne (la même que celle que j’ai mis en place pendant le lockdown de la COVID-19) comme on le fait au comité national quand il y a urgence et le ‘know how’ et l’appui logistique de Rezistans se sont mis au service de cette initiative.

Oui mais votre idée aurait pu ne pas marcher et la situation était urgente...
Évidemment. C’est pourquoi il fallait valider mon prototype. Nous étions le 6 août durant l’après-midi et je fais l’impasse sur les nombreuses démarches nocturnes, réveiller les propriétaires de quincailleries,préparer le matériel entre autres. Il est aussi intéressant de noter que nous avons diffusé des ‘lives’ de cette fameuse nuit blanche sur les réseaux sociaux. Si notre bouée artisanale fonctionnait il était clair que nous allions faire appel à l’ensemble des citoyens.

La première bouée artisanale est prête vers 5 heures du matin au Waterfront. Elle est longue de 25 mètres. Des passants Mahébourgeois étaient sceptiques au début mais ils ont mis la main à la pâte au fur et à mesure de la soirée.

Cet appel au secours, cet  S.O.S  fut donc aussi, une aventure humaine ?
Absolument. C’était incroyable en termes de partage. La foule grossissait et on sentait ce désir de sauver ce lagon. Nous avons déployé la première bouée et cela a marché ! Nous devons la placer entre le Mouchoir Rouge et le Waterfront. Ensuite, la deuxième a été déployée. A partir de là, ce fut l’appel public pour que les Mauriciens se déplacent à Mahébourg. Et le résultat a été largement au-delà de nos attentes. 

Les Mauriciens et étrangers nous suivaient sur nos réseaux sociaux pendant toute la nuit. A partir de là c’était des dizaines de bouées confectionnées par heure dans cette usine de production populaire. Les bouées servaient aussi au-delà de Mahébourg et étaient transportées par bateaux et camions pour aller servir l’ensemble de la côte sud est, Vieux Grand-Port, Bois des Amourettes, Deux Frères etc…. Au Waterfront, c’était une franche camaraderie  avec des citoyens mauriciens de toutes couches sociales et de toutes les régions de l’île. Des milliers de personnes, aidant, s’entraidant, tous unis par le désir de sauver ce qui pouvait être sauvé.

Et l’État à ce stade ? Quelle a été sa réaction? Était-il conscient de ce qui se déroulait au Mahebourg Waterfront ?
En fait il y a eu un phénomène intéressant. L’État était paralysé et il y a eu une inversion des rôles, c’est ce que j’appelle un faille systémique. C’est-à-dire que les autorités étaient franchement dépassées et se mettaient petit à petit au service du mouvement populaire.  Un autre fait intéressant est que le «grand capital», les grandes entreprises se sont aussi mises au service du mouvement populaire. Car elles ont aussi aidé, ne l’oublions pas,  en faisant des dons de matériel, ou encore en lançant d’autres sites de production de bouées. Les petits planteurs aussi ont participé à cette mobilisation nationale. L’autre aspect fascinant : ce mouvement populaire qui dépassait les classes sociales. Certains dormaient sur place, d’autres rentraient chez eux et revenaient aider. Mais ce ‘people’s factory’ a fonctionné quasiment nuit et jour pendant cette période. 

Devant cette horreur, cet écocide, on vivait notre humanité en tant que Mauriciens, on tirait cette énergie de ce mauricianisme qui se cristallise dans les grands événements qui ont marqué l’histoire de Maurice.»

A quel moment vous êtes vous dit que c’était gagné, que cette force populaire avait empêché le pire et sauvé le pays ?
Lorsqu’on est arrivé à fabriquer 500 mètres de bouée à l’heure ! Quand on compare ce gigantesque déploiement d’énergie populaire aux 200 mètres de bouée ‘officielle’ des autorités, leur échec était plus qu’évident. Je vais vous dire quelque chose, ce que nous avons vécu durant ces jours difficiles c’était un moment de bonheur. Devant cette horreur, cet écocide, on vivait notre humanité en tant que Mauriciens, on tirait cette énergie de ce mauricianisme qui se cristallise dans les grands événements qui ont marqué l’histoire de Maurice.

La MBC fidèle à ses mauvaises pratiques nous matraque depuis quelque temps d’images lagon turquoise ou de travaux de l’État pour restaurer le lagon et effacer les traces de Wakashio. Qu’est-ce que la machine à propagande gouvernementale ne nous dit pas par rapport aux dégâts causés à l’environnement ?
D’abord je précise que je ne suis pas scientifique donc je ne pourrai pas vous répondre de façon exhaustive. L’huile qui est plus saumâtre et moins noire est tout aussi sinon plus dangereuse car elle s’implante plus profondément dans les écosystèmes. En fait, ce qu’on a prouvé c’est qu’on pouvait, face à l’urgence nationale et à des coûts  minimes s’organiser pour contenir la marée noire. Ce qui nous ramène évidemment à ce qui s’est passé durant la Covid-19 avec ces contrats en urgence douteux.

Soyons positifs. Qu’est-ce que les autorités auraient pu faire, selon vous, pour atténuer les effets de cette catastrophe écologique ?
Il y a, selon moi, un facteur humain qu’on ne devrait pas sous-estimer, c’est l’éco anxiété. Je constate que les jeunes, surtout après l’épisode Covid-19 et le drame du Wakashio sont anxieux. Il est essentiel que l’État mette en place des structures pour atténuer les effets psychologiques de cette anxiété qui risque même de s’empirer si l’on ne fait rien. Enfin, l’ensemble des citoyens affectés économiquement par ce drame doivent être impliqués dans les opérations de nettoyage et de restauration des écosystèmes, et enfin avoir le soutien de l’État pour mettre en place des modèles économiques alternatifs, nous retrouvons ici la notion de transition écologique.

Vous êtes je suppose, de ceux qui pensent que l’État doit rendre des comptes et doit des explications non confuses aux citoyens mauriciens  de sa mauvaise gestion du navire Wakashio. Qu’auriez-vous fait, David Sauvage, pour empêcher cet écocide ?
A la base un navire, le MV Wakashio, ne respecte pas sa trajectoire et se dirige vers nos récifs. Nous devrions avoir 3 remorqueurs en permanence dans le vieux Grand Port près à protéger la côte est, ainsi un hélicoptère d’intervention. Cette force pourrait alors être déployée pour forcer les navires marchands à changer de trajectoire dès qu’il entre dans nos eaux territoriales. L’argument du mauvais temps ne tient pas. Il y a, il est vrai, des anticyclones où l’on peut avoir 4-5 jours de mauvais temps. Mais on ne laisse pas un intrus rentrer chez soi sous prétexte de mauvais temps !

Seriez-vous donc de ceux qui disent qu’enlever Jugnauth pour le remplacer par Bérenger, Ramgoolam ou Duval résoudra nos problèmes ?
L’État est devenu un contremaître pour permettre l’accumulation de profits pour des minorités et c’est  ce qui compte le plus aux yeux de tous les politiciens qui nous ont gouvernés depuis l’indépendance. Donc il est évident qu’il nous faut un changement systémique. Enlever un parti politique ‘mainstream’ pour en mettre un autre ne change rien car ils n’ont pas le sens de l’intérêt public et n’amène rien en terme de changement systémique. L’inscription des Droits de la Nature dans la Constitution est essentielle pour la République de Maurice post-Wakashio. Rezistans a montré la préfiguration d’économies alternatives avec ce triste épisode Wakashio, et c’est en continuant dans cette voie que nous pourrons transcender cette écocide. 

Après août 2020 au Mahebourg Waterfront pensez-vous que ce que vous avez démontré se traduira en votes pour les élections futures ? Ou continuera-t-on à vous prendre pour d’indécrottables utopistes ? 
En toute humilité je pense que oui. Les Mauriciens ont constaté de visu ce que l’ont pouvait faire et surtout qu’on avait réussi à mobiliser tout un pays grâce à des actions concrètes et solides.

Le mot de la fin
Ce qu’on vit avec le Wakashio c’est le microcosme de ce qu’on vivra avec la crise écologique si l’humanité ne change pas radicalement de modèle économique. Un autre monde est possible et de cela, j’en suis convaincu. Un monde de démocratie participative, de gestion collective, où l’activité industriel respecte les limites de nos écosystème planétaire. Août 2020, notre combat contre la marée noire Mahebourg Waterfront préfigure l’île Maurice de demain.

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