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Analyse : l’Etat acteur

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Mais où est passé le secteur privé ? Depuis le dernier budget qu’il a applaudi à tout rompre, ses porte-parole ont laissé le champ libre à la propagande politique qui, avec la complicité involontaire des médias, instille l’ignorance économique dans les esprits. L’Etat a fini par s’imposer comme le principal acteur du développement économique : c’est lui qui amène la croissance, c’est d’ailleurs lui qui crée des emplois, c’est encore lui qui fait baisser les prix, et c’est toujours lui qui attire des touristes et des investisseurs étrangers. Avec ses entreprises et ses banques à capitaux publics, l’Etat est présent partout dans l’économie, soit comme producteur soit comme client de firmes privées.

A l’occasion de la visite du président chinois Xi Jinping à Maurice, on a laissé entendre que la Chine est venue s’inspirer du modèle mauricien. Ce nombrilisme ne peut que faire sourire, car le régime communiste chinois ne suivra pas de sitôt notre démocratie politique couplée avec la liberté de la presse. On se demande si ce n’est pas Maurice qui cherche à répliquer le modèle de développement de la Chine – le capitalisme d’Etat. Il peut sans doute marcher dans le contexte politique et culturel de la Chine, mais pas chez nous où l’Etat est en passe de tomber en ruines, condamné à la pression fiscale, à l’explosion des systèmes de retraite et de santé, à la faillite de l’éducation nationale et au diktat des syndicats.

A un petit pays qui s’engage tête baissée dans de grands travaux publics, malgré des finances publiques branlantes, la Chine et l’Inde peuvent se montrer généreuses. Elles n’ont pas besoin du minuscule marché mauricien pour faire croître leur économie. Elles ne courent aucun risque d’être envahies par des biens mauriciens : nous avons exporté en 2017 à peine un milliard de roupies de produits en Chine, et un demi-milliard en Inde. En revanche, la Chine et l’Inde sont devenues les deux premières sources d’approvisionnement de Maurice, représentant un tiers de ses importations de biens.

De plus, les gouvernements chinois et indien connaissent trop bien le poids de leurs dons dans la politique budgétaire de Maurice. Pour l’année financière 2018-2019, ils nous accorderont respectivement Rs 1,1 milliard et Rs 6,6 milliards, ce qui constituera 6,6% des revenus de l’Etat. Sans ces dons, le déficit budgétaire augmenterait de 1,5% du produit intérieur brut. Maurice ne pouvant rien leur apporter économiquement, ce sont des dividendes politiques que s’attendent à recevoir en retour les deux pays rivaux dans l’océan Indien.

En s’appuyant sur des dons publics davantage que sur des investissements privés de la part de la Chine et de l’Inde, le gouvernement mauricien encourage lui-même cette rivalité géopolitique dont il se rend prisonnier. Pourquoi s’intéresser tellement aux personnalités publiques plutôt qu’à des entrepreneurs, si ce n’est pour tirer un capital politique ? Les rencontres avec des chefs d’Etat nous font gagner des dons et des prêts à faibles taux d’intérêt pour des projets publics dans l’infrastructure (l’aéroport), le transport (le métro), l’eau (Bagatelle Dam) et le sport (le complexe de Côte d’Or). Mais combien d’entreprises privées chinoises ou indiennes investissent leurs propres capitaux à Maurice ? Peut-on espérer voir des firmes chinoises développer ici des systèmes d’intelligence artificielle comme beaucoup le font sur le continent africain ?

Certes, l’intérêt des investisseurs chinois pour Maurice grandit, de nouvelles liaisons aériennes sont établies directement avec la Chine, un accord de libre échange sera signé entre les deux pays, et la Smart City Jin Fei comprendra une zone manufacturière et un centre de services intégrant la finance, le commerce, le tourisme et l’immobilier. Mais de la Chine, l’investissement direct étranger évolue en dents de scie (de Rs 2,4 milliards en 2016 à Rs 1,1 milliard en 2017), tout comme les arrivées touristiques (de 89 584 en 2015 à 72 951 en 2017).

Lorsqu’une entreprise étrangère s’installe dans notre pays, tout se fait dans la transparence. Mais quand un gouvernement étranger signe un accord d’investissement avec l’Etat mauricien, c’est dans l’opacité. Ce capitalisme d’Etat encourage un capitalisme de connivence, dans lequel des firmes improductives, bien introduites dans les cercles du pouvoir, sont systématiquement favorisées aux dépens de nouveaux arrivants plus dynamiques. Pour réussir aujourd’hui, il faut avoir des relations afin de manger à la table des gagnants de ce système, car les grands groupes privés, eux, demeurent hermétiques. Ce favoritisme d’Etat est déconcertant pour les jeunes générations habituées à évoluer sur des réseaux où ils échangent librement leurs idées, comme sur un marché de biens.

Le dirigisme de l’Etat acteur se mêle avec les finances publiques sans que la population puisse évaluer la performance des entreprises publiques ou connaître la situation réelle de la dette publique. Le recours à des Special Purpose Vehicles pour camoufler des dépenses publiques est suffisamment troublant pour craindre une tragédie grecque. A savoir que l’Etat vend ses bijoux pour payer ses dettes.

Instrumentalisée dans ce subterfuge financier, la State Bank of Mauritius se laisse dicter par l’Etat. Lorsqu’elle fait l’objet d’une question parlementaire, elle se réfugie derrière son statut de société cotée en bourse pour ne pas répondre. Mais la direction se fait tout petit quand le Premier ministre se substitue aux actionnaires pour décider de son sort. Face à un Etat si agissant, le verdict du marché financier sera sans appel.