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Accords de pêche : Bradons-nous notre zone économique exclusive ?

On compte 1,8 million de tonnes de thon et espèces liées dans la ZEE de Maurice. On compte 1,8 million de tonnes de thon et espèces liées dans la ZEE de Maurice.

L’accord de pêche signé avec le Japon fait polémique. Mais il n’est pas le seul : il y a celui avec l’Union européenne et les Seychelles. Maurice a-t-elle les moyens de s’assurer qu’il n’y ait pas d’abus de ces accords ?

Maurice en est à trois accords de pêche signés avec diverses entités. La plus récente est celle avec le Japon, qui a donné lieu aux controverses actuelles, dont une pétition en ligne (voir encadré plus loin), mais aussi celle avec l’Union européenne, renouvelée l’année dernière, et celle avec les Seychelles. D'aucuns se demandent si c’est la meilleure exploitation possible de nos ressources marines. La principale inquiétude autour de ces accords tourne autour de la capacité des autorités à s’assurer que les signataires des accords respectent les conditions, notamment sur le tonnage autorisé.

D’autres, par contre, dont Jacqueline Sauzier, présidente la Mauritius Marine Conservation Society (MMCS), estiment qu’il y a une réaction exagérée à l’annonce du renouvellement de l’accord de pêche avec le Japon. « Cet accord avec le Japon existe depuis longtemps, avance-t-elle, je ne vois pas pourquoi on en parle maintenant. » La présidente de la MMCS estime que c’est sans doute la mauvaise publicité entourant les pratiques des Japonais qui a suscité une telle réaction, surtout que l’accord entre les deux pays n’avait pas vraiment fait l’objet de publicité auparavant.

Mais, selon Jacqueline Sauzier, on n’a pas pour autant à s’inquiéter outre mesure. « Maurice est signataire de conventions qui protègent les mammifères marins, explique-t-elle, l’océan Indien est notamment un sanctuaire pour les mammifères marins. On fait

des amalgames courts et trop faciles. » Elle argue notamment que, si les Japonais se faisaient attraper à pêcher des baleines dans une zone qui est un sanctuaire officiel, ils auraient tout à perdre. « Avec des ONG comme Greenpeace qui patrouillent, ce serait un risque inconsidéré », assure-t-elle.

Greenpeace veille

Sunil Dowarkasing, Global Strategist de l’hémisphère Sud pour Greenpeace, confirme cette surveillance dans les eaux de l’océan Indien. « Greenpeace France mène une campagne de vigilance dans l’océan Indien, déclare-t-il, d’abord parce que cet océan est encore relativement riche, comparé aux autres. La biodiversité marine y est exceptionnellement riche, avec notamment un des plus grands écosystèmes de 'seagrass' au monde. »

Crédit Warren Lamport
Maurice est signataire de conventions protégeant les mammifères marins. (Crédit Warren Lamport)

Selon le responsable de la stratégie de Greenpeace, avec une telle richesse, il n’est pas étonnant que l’UE, le Japon, ou même les bateaux de pêche illégaux du Sri Lanka soient attirés par l’océan Indien et les eaux territoriales mauriciennes. Le problème, estime Sunil Dowarkasing, c’est que l’État mauricien peut manquer de moyens pour surveiller tout cela. « Est-ce que tous ces bateaux vont respecter les conditions, surtout par rapport au quantum ? », se demande-t-il, soulignant notamment le risque que les bateaux de pèche fassent du transbordement en pleine mer. « On est en train d’autoriser une colonisation de nos mers par l’Union européenne et les japonais », ajoute-t-il.

Nadeem Nazurally, chargé de cours de l’Université de Maurice (UoM) au département des études océaniques, exprime aussi des inquiétudes quant aux capacités de surveillance de l’État mauricien. « Je crois que ce qui touche surtout, ce sont les documentaires sur les massacres de dauphins par les Japonais, explique-t-il, on signe des accords dans lesquels on met des quotas, mais a-t-on les moyens de contrôles nécessaires pour s’assurer que cela soit

respecté ? » Selon lui, le pays n’aurait pas la technologie et les navires nécessaires pour assurer cette surveillance.

Signer un accord de pêche sans avoir les moyens pour la surveillance serait donc une recette pour la catastrophe : « Tout est interconnecté dans un écosystème. Si on signe un accord sans pouvoir mener à bien la surveillance, on court le risque de pêcher trop et, là, c’est toute une espèce qui peut disparaître. »


L’état des stocks : 20 000 t de thon

Combien de poissons la Zone économique exclusive (ZEE) de Maurice compte-t-elle au juste ? Selon les chiffres fournis par le département des Fisheries, dans l’ensemble de l’océan Indien, on compte 1,8 million de tonnes de thon et espèces liées. Dans la ZEE, ce chiffre est estimé à 20 000 tonnes. L’UE est donc autorisée à exploiter 20 % de nos ressources à travers l’accord signé.

Le business de la pêche a également une importance considérable dans l’économie mauricienne, soulignent les autorités. Ce sont au total 140 000 tonnes de poissons pêchés par les bateaux de l’UE dans tout l’océan Indien qui sont 'processed' à Maurice, notamment par Princes Tuna. Une industrie qui compte 5 000 à 6 000 emplois.

Les profits annuels : Rs 14 milliards pour un chiffre d’affaires de Rs 28 milliards.


Le ministère rassure

C’est une mesure qui a de quoi inquiéter certains pêcheurs : lors du dernier Budget, Pravind Jugnauth annonce l’ouverture de nos eaux aux pêcheurs étrangers, à condition qu’ils vendent leurs prises sur le marché mauricien. Un communiqué a notamment été émis peu après dans le but de rassurer. L’explication du ministère est que la zone qui sera ouverte aux opérateurs étrangers est sous-exploitée actuellement, à savoir des eaux peu profondes, notamment la Saya de Malha Bank et la Nazareth Bank. Seuls deux bateaux de pêche mauriciens opèrent dans ces bancs, selon le ministère.  En 2017, la prise totale dans ces bancs s’élevait à 1 200 tonnes alors que le stock dans cette région est de

5 000 tonnes. Vu que les pêcheurs locaux ne s’aventurent pas dans ces zones, cela ne devrait pas les affecter, raisonne le ministère. Les prises seront également vendues sur le marché local, ce qui devrait faire baisser les prix davantage. Le transbordement en mer, comme pour tous les accords de pêche, n’est pas autorisé.


La surveillance

A-t-on raison de craindre que les autorités mauriciennes n’aient pas les moyens de faire respecter les quotas imposés sur les accords de pêche ? Dev Norrungee, directeur par intérim des Fisheries, assure qu’il y a plusieurs mesures de contrôle en place pour s’assurer que toutes les normes internationales soient respectées.

Le premier de ces moyens de contrôle est l’utilisation du Vessel Monitoring System (VMS) par tous les bateaux de pêche dans nos eaux territoriales. Il s’agit d’un système satellite qui donne la position exacte de chaque navire. « Nous avons un Fisheries Monitoring Center à Albion qui collecte ces données chaque deux heures, explique Dev Norrungee. Les garde-côtes sont aussi connectés à ce système et sont prévenus immédiatement s’il y a quelque chose d’illégal. »

La deuxième mesure de contrôle concerne l’obligation pour tout bateau qui entre et sort du territoire marin de Maurice de communiquer le tonnage de sa prise à bord. « Le bateau doit nous communiquer cette information 24 heures avant d’entrer dans nos eaux, explique le numéro un du département des Fisheries, puis, quand il repart, on peut comparer les deux chiffres et avoir une bonne idée du volume de pêche. »

Outre ces mesures de contrôle à distance, il y a aussi le contrôle de visu : tous les bateaux qui pêchent dans les eaux mauriciennes doivent obligatoirement faire un arrêt par Port-Louis. « Là, c’est 72 heures en avance qu’ils doivent nous prévenir de leur arrivée », explique Dev Norrungee. « Nous vérifions alors s’ils sont enregistrés auprès de l’Indian Ocean Tuna Commission et de quelques autres organisations responsables qui maintiennent une liste officielle de bateaux autorisés. Puis, nous vérifions la liste des bateaux Illegaux, Unreported and Unregulated (IUU), non-autorisés à pêcher dans nos eaux. »

Une fois au port, des services regroupés sous le département des Fisheries débarquent à bord pour une inspection de visu. Les documents, y compris les logbooks, sont consultés.

« On vérifie que le bateau a bien pêché les espèces de poissons pour lesquelles il est autorisé », ajoute-t-il.

Sur le plan régional, le système VMS de toutes les îles de la région est interconnecté. Il y a donc une surveillance coordonnée de cette région de l’océan Indien. « Il y a un projet de surveillance régionale sous la Commission de l’Océan Indien, poursuit Dev Norrungee. Sous ce projet, il y a un inspecteur des pays concernés à bord des patrouilleurs de Madagascar, de Maurice et des Seychelles. »

Dans les mois et années à venir, les pays de l’océan Indien se dirigeront vers un Electronic Reporting System, financé par l’Union européenne. Les bateaux qui pêchent dans la région seront équipés de caméras permettant de visionner leurs activités à distance. Ceux qui n’en sont pas pourvus devront avoir un observateur indépendant à bord.

Les grandes lignes de l’accord avec l’UE

  • Durée : 4 ans
  • Thonniers autorisés : 85
  • Contrepartie financière : Rs 92 millions (2,3 millions d’euros)
  • Volume autorisé : 4 000 tonnes
  • Surplus à payer en cas de dépassement du seuil : 55 euros par tonne supplémentaire

Les pêcheurs locaux s’inquiètent de la baisse dans la production

Les prises dans les eaux mauriciennes ont chuté de 10 340 tonnes à 7 830 tonnes.
Les prises dans les eaux mauriciennes ont chuté de 10 340 tonnes à 7 830 tonnes. (Crédit Warren Lamport)

Que disent les pêcheurs locaux sur ces accords de pêche signés par le gouvernement ? Lallmammode Mohamedally, président de la Mauritius Offshore Fisheries Cooperative Federation, explique qu’il y a une certaine inquiétude, vu les prises en baisse constante sur ces dernières années. Les derniers chiffres disponibles auprès du ministère indiquent effectivement que de 2005 à 2010, les prises dans les eaux mauriciennes ont chuté de 10 340 tonnes à 7 830 tonnes. Dans ce contexte, l’ouverture annoncée aux bateaux étrangers sur nos bancs inquiète davantage.

Les pêcheurs locaux s’inquiètent de la baisse dans la production

« Ces accords qui sont signés ont un impact direct sur nous, assure Lallmammode Mohamedally. Le volume de poissons dans nos eaux a baissé drastiquement. Le taux de prise baisse d’année en année. » Selon ce dernier, les bateaux semi-industriels mauriciens pêchaient sur les bancs uniquement durant la journée auparavant, mais doivent désormais pêcher la nuit également.

Lallmammode Mohamedally explique également que les pêcheurs mauriciens ne peuvent faire face à la compétition des étrangers, supérieurs sur le plan technologique. « Ils sont tous équipés de technologies dernier cri, explique-t-il. En plus, alors qu’en 2010, un bateau pouvait pêcher une tonne de poissons facilement par jour avec six pêcheurs à bord, on doit désormais passer à 10,12, voire 15 désormais. » Le résultat : les bateaux rapportent trois tonnes par sortie au lieu de cinq auparavant.

Le pêcheur explique aussi que la qualité des poissons est également en baisse. « Un poisson en moyenne pesait trois kilos alors que ce poids est réduit à 1 kilo », assure-t-il. Les 5 000 familles qui vivent de la pêche seraient inquiètes de la situation.


Une pétition en ligne lancée

« No to Japanese fishing in the Indian ocean Islands by our Mauritian Government. » Tel est l’intitulé de la pétition en ligne lancée depuis plus d’une semaine par Sébastien Staub, un pêcheur. Cette pétition a enregistré plus de 19 000 signatures au vendredi 7 septembre.

Son objectif est de pousser le gouvernement mauricien et le Premier ministre, Pravind Jugnauth, à mettre fin immédiatement à cet accord. « Cela aura un effet sombre sur notre région, notre industrie touristique et sur la pêche écologique et durable de Mère Nature qui vit, se reproduit en paix et librement autour de nos côtes », ajoute-t-il.

Ce dernier a également adressé un courrier à la Sea Shepherd Convention Society (SSCS), qui est une organisation internationale à but non-lucratif qui œuvre pour la protection de la faune marine.

Pourquoi cette pétition attire autant et suscite autant de débats ? L’un des signataires de cette pétition, Warren Lamport, apporte un élément de réponse.

Il se montre très actif sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, où il s’efforce de sensibiliser le public sur le sujet. Il se décrit lui-même comme un amoureux de la mer et semble mal accepter le manque de communication autour des conditions entourant l’accord avec le Japon, au contraire de celui avec l’UE, qui peut être consulté en ligne.

Pas de poissons en 2050

« Déjà, la majorité du peuple mauricien n’est pas au courant de cet accord qui a été signé par le gouvernement mauricien avec le Japon, explique-t-il. En tant que Mauricien, je souhaiterais savoir quelles sont les conditions de cet accord parce que cela affecte nos pêcheurs locaux. » Warren Lamport souligne son inquiétude concernant les études faites par les organisations internationales qui prédisent qu’en 2050, il n’y aura plus de poissons dans nos océans. « Je veux que nos enfants et petits-enfants puissent voir de leurs propres yeux ces mammifères marins, non seulement les baleines mais aussi les dauphins, » explique-t-il.

L’internaute se pose notamment la question de savoir si l’accord respecte les accords internationaux : « Est-ce que l’accord respecte les conventions de C.I.T.E.S (Convention on International Trade in Endangred Species of Wild Fauna and Flora) et de l’UNESCO ? »

Une demande d’autorisation a été faite par plusieurs ONG aux autorités pour une mobilisation des Mauriciens afin d’empêcher que les baleines se fassent tuer et de réclamer que l’accord entre Maurice et le Japon soit rendu public.