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Rencontre avec Gilberte Leste, une ex-détenue qui tente de réintégrer la société

Quelle vie après la prison pour d’anciennes détenues ? Certaines n’ont connu que la criminalité et l’incarcération dans leur vie. Retrouvent-elles vraiment la liberté ou demeurent-elles prisonnières de leur passé ? Le Défi Quotidien a rencontré Gilberte Leste, une ex-détenue de 54 ans, qui tente de réintégrer la société.

Ex-prostituée, ex-toxicomane, ex-détenue et un ex-mari qui l’a quittée il y a huit mois… Gilberte Leste peine à joindre les deux bouts entre les factures à payer et la nourriture à trouver. Il y a des jours, elle se contente de manger une banane et de boire une tasse de « milo », histoire de ne pas dormir le ventre vide. Elle ne s’en plaint pas, car elle a vécu pire.

Née d’un père employé dans un établissement sucrier et d’une mère femme au foyer, Gilberte Leste n’a que six ans lorsque ses parents se séparent. Sa sœur Corinne et elle sont recueillies par la grand-mère paternelle qui décède peu de temps après. Leur père les place alors dans un couvent à Rose-Hill avant de refaire sa vie. Après deux ans, il revient les chercher pour émigrer en Côte d’Ivoire. Gilberte ira en CE2 et CM1 avant que son papa ne les trimballe à nouveau à Maurice. Les deux jeunes filles font un court passage dans un autre couvent à Vacoas avant d’aller vivre avec leur belle-mère.

Mariée à son insu

Gilberte entre en Form I dans un collège à Vacoas. Sa belle-mère lui mène la vie dure. « Li ti pe dir nou li pou fer nou trainé. Li pa ti kontan nou. Li ti pe met disel lamoniak dan nou manze. Mo ser pa ti pe al lekol. Li ti pe fer li fer louvraz. Mo ser inn sove. Apre mwa osi monn sove pou al res kot enn madam pou 2-3 mwa, confie tristement Gilberte. Puis, ma sœur est morte. Elle se droguait également. »

Elle quitte les bancs de l’école pour se retrouver dans une… maison close, à Ste-Croix, où elle est vendue à l’âge de 15-16 ans. «Je cherchais une place pour dormir et des personnes m’ont offerte un toi, dit-elle. Mais on m’a vendue comme tant d’autres filles. On nous mettait en rang et les hommes choisissaient avec qui ils voulaient partir… » C’est ainsi que Gilberte se retrouve dans un réseau de prostitution. L’argent, obtenu pour ses services, est encaissé par son proxénète qui la paie ensuite avec de la drogue.

Tout commence avec une cigarette. Ensuite Gilberte passe à la marijuana, goûte à l’héroïne et fume de l’opium qu’elle reçoit en cadeau. « Mo ti bizin drog mwa pou gagn toupe pou prostitué mwa », se remémore-t-elle avec un nœud dans la gorge. Ses clients sont de toutes les nationalités et croyances. Cols blancs ou bleus, jeunes et vieux ont recours à ses services. Ils déboursent Rs 500 pour un «short », Rs 1 500 pour 30 minutes de plaisirs et environ Rs 4 000 pour toute une nuit d’ébats.

Sa mauvaise vie va de mal en pis. Gilberte se retrouve à son insu mariée à son maquereau. « Il a payé quelqu’un, il m’a fait signer un papier, il en a fait de même et j’ai appris que nous étions unis par le mariage. » Son mari la vend ensuite dans des hôtels avec des étrangers contre espèces sonnantes mais en les arnaquant. « Li dir mwa al ar zot, apre fer semblan to pe al aste enn coca, apre to sove. Li ti pe kokin zot koumsa. Parfwa pa gaygn sove. Lerla li dir mwa ki mwa kinn anvi ress ar bann boug la. En passant, boug ki ti pe vann mwa la inn mor. » Gilberte a un fils âgé de 29 ans, dont le père est décédé. « Li ti res avec so grand-mère. Nou pena relations mama zanfan. Nou kuma dir deux étrangers. Mais mo compran li. »

Redonner un sens à sa vie

Gilberte Leste accompagne aussi les toxicomanes.  « Monn gaygn la chans dimoun inn aide moi, aster mo tour pu aide lezot. »  Pour sortir de son calvaire, Gilberte se consacre au social et, en parallèle, elle fait des sacrifices pour devenir autonome. Bon nombre sont témoins de sa réintégration dans la société. Elle en profite pour lancer un appel de solidarité pour des dons de matériaux (tubes, feuilles de tôle) afin de construire un poulailler. Par ailleurs, et après la libération de son passé, Gilberte s’est trouvée un loisir. Elle apprend à jouer de la guitare et elle parvient à en tirer des notes de cantiques et de chants spirituels.  Même si elle souffre de son œil et parfois d’une dépression, Gilberte veut avancer et profiter de la vie. Celle-là même à laquelle elle voulait mettre fin il y a 30 ans !


Taule-errance

De 1992 à 1995, Gilberte Leste a souvent été coffrée pour « rogue and vagabond. »  À coups de matraque, « lapolis inn fer mwa galoupe kouma cerf », raconte celle qui a dû prendre la poudre d’escampette pour sauver sa peau. En 1995, elle est condamnée à six mois de prison ferme. Elle a 23 ans lorsque la porte de la prison se referme sur elle pour un long séjour.

Entre les murs de la prison pour femmes du centre pénitentiaire de Beau-Bassin, la vie n’est pas rose. Rattrapées par le passé, des détenues venues d’horizons divers cohabitent dans cette société en vase clos. Si coups bas et tensions sont monnaie courante, l’amour, la solidarité mais surtout l’humour subsistent dans leur quotidien, confie Gilberte Leste. Elle ajoute qu’aussi aberrant que cela puisse paraître et même si elle ne se rend pas compte des conséquences de son acte, elle baisse les bras à un moment donné et retombe dans cet enfer. Mais elle est sûre d’une chose : elle ne veut plus remettre les pieds en prison.

Parlant de son incarcération, elle raconte qu’elle a subi comme toute prisonnière une fouille corporelle. Puis, un paquet contenant une blouse blanche, une jupe bleue, du savon, du dentifrice, des draps et des serviettes, entre autres, lui ont été remis. Elle partageait une cellule avec deux autres prisonnières dont une qui purge une peine pour meurtre. Gilberte a envie de pleurer mais elle accepte son sort. Politique d’ancienneté, elle se soumet aux autorités de celle qui fait la loi mais elle ne peut garder la bouche fermée. Au fil des jours, elle a une altercation avec une autre détenue. Elle est punie pour son délit pour quelques jours et revient dans sa cellule initiale.

Chaque jour, elle se réveille à 6 heures. Elle se brosse les dents et se tient tout droit pour le rouage du matin, soit le ‘Falling ‘ où les gardes-chiourmes désignent les tâches à accomplir aux prisonnières : buanderie, jardinage, cuisine, etc. C’était son lot au quotidien.


Entre tapin, overdose et désespoir

Accro à la drogue dure, Gilberte est défoncée pratiquement tous les jours. Elle décide de travailler à son propre compte, histoire de se faire un maximum de blé pour assurer ses doses quotidiennes. Elle loue une maison à Port-Louis mais change de domicile à plusieurs reprises. Elle fait le tapin du matin au soir. Son terrain de jeu : le Jardin de la Compagnie et la rue Royale. Elle se rend aussi un peu partout à travers l’île, dépendant des exigences de ses clients.  À deux reprises et pour sauver sa peau, ajoute-t-elle, elle a dû se jeter hors des véhicules de certains qui roulaient à vive allure. Des démêlés pour racolage, elle en a eus tellement. D’ailleurs, elle est très connue de la police, car elle a été placée en détention plusieurs fois. Ce n’est pas pour autant qu’elle a cessé de se prostituer.

Ses gains ne sont pas utilisés pour se nourrir, mais pour se droguer. Gilberte s’injecte ce mal nécessaire sous la forme d’une poudre, dissoute avec du vinaigre, à l’aide d’une seringue neuve. Chaque jour, elle multiplie les doses. Elle en devient accro jusqu’à devenir un dealer. Elle fait deux overdoses, mais elle s’en sort grâce à des bienfaiteurs. « Je me droguais pour oublier mes soucis, mais un jour après une forte dose, j’ai senti la mort mais j’ai été sauvée par des gens. »

Un cercle vicieux

Gilberte Leste tente de se suicider en ingurgitant du javel et du kérosène. Suspendue au cercle vicieux de la drogue et de la prostitution, elle en sort à nouveau vivante après un lavage d’estomac. Elle s’évade de l’hôpital, car elle ne veut pas que la police s’en mêle. Elle retourne à ses quartiers et sa vie de toxicomane et de travailleuse du sexe. Du matin au soir, elle se vend pour une poignée de roupies qui lui permet d’acheter ses doses. Mais elle n’hésite pas à piller ses clients lors de parties de jambes en l’air.

Lasse de cette spirale infernale, Gilberte prend son courage, si on peut dire, à deux mains. Rebelote pour mettre fin à ses jours, elle se fait un cocktail de paracétamol, d’antibiotiques, etc., bref tout ce qu’elle a sous la main. Elle est au Jardin de la Compagnie et elle s’apprête à ingurgiter le mélange mortel lorsqu’elle est interpellée. « Bonzour, kot pe ale koumsa, ki pe fer la ? Pann ler pou arrêter ar sa lavi-la ? »

Celle qui lui parle a un visage familier. « Li ti pe vinn zwenn ban femme dan prizon. » Elles font la conversation et Gilberte oublie son plan de suicide. Elle décide d’en finir avec sa vie qui n’en est pas une... Elle demande à sa bienfaitrice de l’aider. Celle-ci lui demande un peu de temps. Trois jours après, Gilberte se remet de sa dose nocturne lorsqu’elle entend frapper à la porte. C’est sa bienfaitrice.

Elle sort de son lit. L’euphorie l’a fait zapper sa volonté d’arrêter la drogue. « Comment a-t-elle fait pour trouver ma maison ? »  se demande-t-elle.  Elle comprend qu’elle doit faire des efforts. Elle se douche et peine à marcher. Elle est mise dans un taxi et conduite à l’hôpital Brown Séquard. Elle est suivie par un médecin et elle entame une désintoxication. Elle ne mange pas, elle se sent malade mais sa bienfaitrice s’assure qu’elle ne manque de rien et l’encourage à sortir de cet enfer. Toutefois, dès que Gilberte rentre, c’est la rechute : « Li pa kit ou enn sel kout sa. »

La philanthrope ne lâche pas prise et offre un tricycle à Gilberte pour qu’elle puisse se débrouiller en vendant des « boulettes, mines frits et haalim », entre autres. Elle gagne des sous et elle commence cette fois-ci à s’envoyer des caisses de bière. Un signe de tête d’un client et elle s’offre à lui volontiers contre paiement.

Gilberte reprend sa mauvaise vie et dépasse les bornes. Elle vend le tricycle pour s’acheter de la drogue et picoler. Un matin, elle se regarde dans le miroir et se dit : « Pa kapav kontinye koumsa. Bizin met enn poze. » Direction : un centre pour alcooliques. Elle y passe deux jours. Sa bienfaitrice lui rend visite et lui demande de garder confiance en Dieu. Gilberte reçoit la visite d’un groupe de prières qui l’encourage à passer à autre chose et l’aide en lui donnant des provisions pour survivre. Elle rejoint l’adventisme, un mouvement chrétien. Sa bienfaitrice l’accompagne encore aujourd’hui et n’hésite pas à lui remonter les bretelles quand elle dérape. « Mo ti enn vrai vagabond moi. Mais mo contan monn arete sa la vie la. »

En robe blanche à l’église

À 44 ans, Gilberte rencontre un maçon de 38 ans qui a un penchant pour l’alcool. L’amour est plus fort et ils se marient à l’église adventiste. L’amour ne résiste pas. Après huit ans de vie commune, Gilberte, ayant eu vent de l’infidélité de son mari, le met à la porte. Cela fait huit mois que la quinquagénaire est livrée à elle-même dans sa maison joliment retapée grâce à l’aide de la National Empowerment Foundation.

Vivre l’instant présent

Elle vit actuellement dans un quartier qui n’est pas épargné par la prolifération de la drogue mais Gilberte résiste grâce à sa force de caractère. « J’aurais pu replonger mais j’ai décidé de m’en sortir et aujourd’hui je suis heureuse et j’essaie de rattraper le temps perdu tout en profitant du présent. »  D’ailleurs, elle œuvre à La Colombe, une ONG qui apporte son soutien aux enfants défavorisés de Balisage, Batterie-Cassée, Ste-Croix, Cité La-Cure et Vallée-des-Prêtres, entre autres. Elle est l’assistante secrétaire de cette association à but non-lucratif. « C’est un moyen d’aider et d’être active tous les jours. »