Interview

Medavy Munien : «Le ‘grant funding’ est une initiative révolutionnaire»

Medavy Munien, Menon pour les intimes, est un rêveur pragmatique. Rêver ne l’intéresse que si ses rêves peuvent se concrétiser. Tour à tour pédagogue, recteur, responsable du projet ZEP depuis 2008, il est à présent la tête pensante, aux côtés d’autres personnes, de la National Social Inclusion Foundation (ex-NCSR Foundation), tout en gardant un pied au ministère de l’Éducation. Nous l’avons rencontré et, après avoir discuté avec lui, nous sommes convaincus que l’univers des ONG sera transformé dans les années à venir.

D’abord, je dois faire mon mea-culpa. J’ai critiqué la Fondation en arguant que l’État n’avait aucune vision de ce qu’il allait faire de l’argent collecté du privé, mais je me rends compte qu’avec les nouveaux développements, il y a une ligne directive intéressante. 
Il y a certainement une réflexion informée. Nous restons à l’écoute de nos partenaires. Nous avons souvent des réunions pour partager, comprendre et dessiner l’avenir ensemble. Nous visitons aussi les sites de travail des différentes ONG pour mieux comprendre leurs besoins, mais pour aussi identifier les lacunes et trouver des solutions. Ceci nous amène, année après année, avec les autorités de proposer des services qui sont plus près des besoins de nos partenaires. Nous avons des objectifs clairs, dont les deux les plus importants sont la transparence et catalyser la société civile pour le progrès social. Je crois que nous sommes sur le bon chemin, mais il y a encore beaucoup à faire. Je dois déjà dire merci à tous ceux qui collaborent.   

Nous avons approuvé 230 projets pour un montant de Rs 201 M»

Les membres du public, hormis les parties prenantes du monde des ONG, ne comprennent pas grand-chose de la NSIF et les débats leur passent par-dessus la tête. Pouvez-vous faire l’historique de cette initiative gouvernementale ?
Le Budget 2016-2017 a annoncé la création de la National CSR Foundation avec comme objectifs d’assurer la transparence dans l’allocation des fonds CSR et d’assurer un certain impact social. Elle a été incorporée en décembre de la même année. Le premier conseil a commencé à travailler en février 2017 sur la base d’une charte approuvée par le « Founder », le gouvernement, à travers le ministre de l’Intégration sociale. L’argent, à travers la MRA, arrivait en petites phases. Entre-temps, nous avons procédé à l’enregistrement des ONG sur des critères établis et nous avons décidé de lancer un premier appel à projets.

Sous le premier appel à projets, nous avons approuvé 230 projets pour un montant de Rs 201 millions et nous avons mis en place un système pour un suivi de l’implémentation des projets avec du « mentoring » pour les ONG en difficulté. Nous avons publié un premier rapport sur les retombées des projets financés : un premier « Monitoring Report », un rapport annuel et nos «Guidelines ». Ensuite, le Budget 2017/2018 nous donne une autre responsabilité : nous devenons une «central funding agency». Les subventions du gouvernement pour les ONG passaient dorénavant par nous. Ensuite, le Budget 2019/2020 a préconisé la transformation de la National CSR Foundation en la National Social Inclusion Foundation (NSIF) avec une nouvelle charte et l’introduction des «National Programmes ». Ce qui implique une nouvelle orientation dans la consolidation de notre partenariat avec des ONG et le développement d’un nouveau cadre de financement, dont le « grant funding ».

Je crois que c’est déjà une idée révolutionnaire pour le financement des organisations de la société civile. Cependant, nous sommes dans une logique de développement continu. Nous souhaitons aussi faire du renforcement des capacités et monter des programmes nationaux avec nos partenaires pour aider les plus vulnérables de notre société.    

L’année dernière, vous avez innové en reconnaissant implicitement l’utilité sociale des ONG en créant le « grant funding ». Pouvez-vous nous expliquer le motif derrière ce changement d’appellation ?
Le « grant funding » touche les ONG qui apportent cette complémentarité au travail des institutions publiques vis-à-vis des personnes vulnérables. Une fois que nous reconnaissons des ONG d’utilité publique, nous reconnaissons leur contribution et leur expertise. Ainsi, l’activité de l’ONG n’est plus un projet limité dans le temps, mais un « on-going programme »… et nous passons du « project funding » à du « grant funding » qui est sur la base d’un budget annuel. Pour nous, c’est un investissement dans le social. Nous allons continuer à faire du « monitoring » avec pour seul but d’aider l’ONG à atteindre ses objectifs dans l’intérêt des bénéficiaires.

Je crois qu’on doit pouvoir grandir ensemble»

Ce que vous dites est plus que hautement symbolique ! Cependant, ne croyez-vous pas qu’une telle initiative aurait dû être accompagnée d’une campagne de communication digne de ce nom ? Pourquoi cette discrétion, alors que je suis certain que certaines ONG n’ont même pas compris ce qui leur tombait dessus ?
Je dois faire ressortir que nous avons tenu des sessions d’information avec les ONG pour les informer de notre nouveau cadre de financement et pour répondre aux interrogations. Nous avons aussi sorti un publi-reportage sur le sujet, mais nous aurions pu faire mieux ! Ceci dit, nous souhaitons aussi aller lentement, mais sûrement. Nous souhaitons vérifier l’impact sur un petit nombre. Néanmoins, vous avez raison. Si ça marche, il faudra en faire profiter toute la République. Nous préparons déjà un plan de communication national et nous serons plus visibles cette année.  

Venons-en maintenant à cet univers si particulier des ONG. Combien y en a-t-il à Maurice et comment séparer le bon grain de l’ivraie ?
Notre charte nous dit que nous avons besoin d’avoir un registre des ONG. Pour être éligible au financement de la Fondation, l’ONG doit être enregistrée avec la Fondation sur la base des critères clairs. Cet exercice se fait en ligne. Aujourd’hui, nous avons quelque 400 organisations sur notre registre que tout le monde peut consulter sur notre site.

Toute ONG ayant bénéficié du financement de la Fondation est sujette à un « monitoring » continu et nous sommes capables de dire qui est sérieux avec une bonne gouvernance dans la gestion et sera capable d’entreprendre ce qu’elle prévoit dans les projets soumis. Certaines ONG ont beaucoup de bonne volonté, mais n’arrivent pas à gérer. Cependant, nous leur donnons un support à travers un « mentoring », mais je dois dire qu’il y a aussi des farceurs malhonnêtes qui ne méritent pas un financement. Ils ne vont pas faire long feu.    

J’ai compris que le « grant funding» ne s’applique qu’aux ONG ayant deux ans d’existence. Une ONG peut-elle faire ses preuves après deux ans seulement selon la NSIF ?
Non. Déjà, pour s’enregistrer, l’ONG a besoin de présenter son travail, ses documents et ses rapports financiers audités pour les deux années précédentes. Donc, toutes nos ONG travaillent depuis au moins deux ans. Le « monitoring » est pour toutes les ONG financées. Nous demandons aussi des rapports. Notre approche est qu’une activité sur une année est un projet et sur deux ans, avec du «monitoring », cette activité a le potentiel de devenir un programme. Si les conditions sont réunies,  c’est un candidat pour du «grant funding »… et nous révisons notre position sur une base annuelle.

Nous avons parlé de la carotte du « grant funding », de ses nombreuses implications et de la transformation y relative. Je suppose que la carotte est aussi accompagnée du bâton. Si vous offrez aux ONG les moyens de se professionnaliser et qu’elles continuent d’opérer de façon amateur, qu’allez-vous faire ?
Nous croyons aussi qu’il faudra faire du renforcement des capacités. Nous avons demandé à l’Université de Maurice de faire une évaluation des capacités et des besoins. Nous attendons un premier rapport vers juin 2020. Nous allons certainement décider en conséquence. Je crois qu’on doit pouvoir grandir ensemble et préparer notre pays pour l’autre étape de son développement, avec l’humain au centre. 

Je dois peut-être rajouter que nous avons en parallèle un instrument de financement pour un nombre d’initiatives de petite taille avec un appel à projets, qui pour 2020 est en cours et prendra fin le vendredi 7 février à 15h00.    

Le mot de la fin ?
Je crois que notre Fondation a un rôle majeur à jouer et une contribution non négligeable à apporter dans le développement de notre société. Son conseil regroupe le service civil, le secteur privé, la société civile et l’Academia. De par sa composition, nous représentons la nation mauricienne et, à ce jour, nous avons réuni les compétences nécessaires pour proposer une nouvelle manière de travailler ensemble. Merci à tous nos partenaires.

 

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