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Manifester pour qui, pour quoi

La dernière grande manifestation remonte au 29 août 2020, quand on protestait contre la gestion du gouvernement par rapport au Wakashio.

La dernière grande manifestation remonte à 2020. Des milliers de personnes avaient investi Port-Louis pour dire leur colère face à la gestion de la marée noire. Mais alors que l’opposition et les partis extra-parlementaires peinent à se mettre d’accord sur la tenue d’une manifestation, la question se pose : les Mauriciens ont-ils toujours la culture de la manifestation ?

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yvan

«C’est le dernier grand rassemblement. » Pour l’historien et écrivain Yvan Martial, la mobilisation citoyenne dans les rues de Port-Louis en 2020, à la suite du naufrage du Wakashio et la marée noire subséquente, avait l’avantage d’être « spontanée ». Alors que les partis de l’opposition tentent de trouver un terrain d’entente pour une manifestation visant à dénoncer les multiples scandales qui secouent le gouvernement, une question se pose. Manifester pour qui et pour quoi ?

Selon l’historien et écrivain Yvan Martial, « on a déjà eu des rassemblements de 200 000 personnes au Champs-de-Mars après la victoire du MMM et du PSM (60-0) et près de 100 000 à la place du Quai ». Jusqu’à 1982, dit-il, les gens venaient « spontanément, par militantisme et par adhésion » dans les rassemblements. 

Les meetings du 1er-mai étaient devenus des rendez-vous qui rassemblaient des milliers de personnes. « Cela n’est plus le cas. Si un meeting attire 5 000 personnes, 3 000 sont payées pour faire le nombre sous prétexte d’un pique-nique ou un briani. Tout est faussé », déplore Yvan Martial. 

Il revient aussi sur la marée noire à la suite du naufrage du Wakashio en 2020, qui a provoqué une marée humaine dans la capitale. « C’était une inquiétude pour la population. Il y a eu une manifestation d’envergure, regroupant des personnes avec des intérêts divers. Elles n’ont pas hésité à se déplacer pour manifester, demandant au gouvernement de faire preuve de plus de sérieux », avance Yvan Martial. 

À travers les manifestations, des personnes envoient un signal fort au gouvernement pour qu’il ne les prenne pas « pour acquis ». C’est aussi un moyen pour que le gouvernement se rende compte de ses erreurs et essaie de changer sa façon de faire.  

L’historien et écrivain soutient que lorsque Guy Rozemont ou Emmanuel Anquetil organisaient des rassemblements, des gens venaient de partout « par distraction ». « Aujourd’hui, les jeunes sont en contact avec ce qui se passe en Alaska, à Broadway et ailleurs. Ils ne s’intéressent pas aux lamentations perpétuelles des membres de l’opposition. De plus en plus, les jeunes se désintéressent de la politique locale, qui tourne en rond », est-il d’avis. 

Convaincre l’opinion publique 

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L’historien Jocelyn Chan Low affirme, pour sa part, que dans la majorité des cas, les manifestants s’adressent directement au gouvernement et lui demandent de modifier sa politique. « Des gens se rassemblent pour montrer leur colère envers les autorités, pour dire qu’ils ne sont pas d’accord avec ce qu’il se passe. » 

Il précise qu’avant les années 50, les rassemblements se faisaient pour demander des changements et des réformes. Il y a eu le rassemblement des artisans au jardin de la Compagnie en 1909. Des artisans au chômage avaient demandé la baisse du prix du riz. « Normalement, dans les rassemblements à cette époque, la masse votait une résolution qui était par la suite envoyée au gouverneur sous l’ère coloniale dans les années 30 et 70 et qui, lui, la transmettait aux autorités coloniales. » 

Pour Jocelyn Chan Low, des Mauriciens ont toujours cette culture de la manifestation et de la revendication. Il cite l’exemple du Wakashio qui a été le déclic. « Nombreux sont ceux qui vivent dans l’angoisse, qui voient l’avenir sombre, qui trouvent qu’il n’y a pas de méritocratie. Ils observent. Ils ne vont pas descendre dans la rue sauf s’ils se sentent vraiment concernés par la cause », avance-t-il. 

Il poursuit que les réseaux sociaux ont changé le paysage où les gens suivent avec attention tout ce qu’il se passe et se fait. Jocelyn Chan Low concède néanmoins que « contrairement à l’étranger, les retombées à la suite d’une manifestation sont plus difficiles à obtenir à Maurice car le gouvernement est majoritaire au Parlement ». 

Revendications populaires 

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Le journaliste-historien Jugdish Joypaul soutient, lui, que manifester est « une forme de revendication populaire ». Les gens sont engagés en faveur d’une cause. « Dans l’histoire politique de Maurice, il y a eu de grandes manifestations pour améliorer les conditions de travail. Cela a débuté en 1936 et c’est le 23 février de cette même année qu’il y a eu la création du PTr au cœur du Champ-de-Mars. Les grandes manifestations ont débuté avec Emmanuel Anquetil, toujours dans le cadre de revendications populaires comme l’amélioration des conditions de travail et des salaires dans l’industrie sucrière où les laboureurs étaient mal considérés. Pareil pour les travailleurs du port », raconte-t-il. 

Jugdish Joypaul poursuit qu’en 1938, Emmanuel Anquetil a tenu une grande manifestation syndicale à Rose-Hill. Plusieurs ont suivi par la suite. « C’est dans une de ces manifestations que l’idée a été lancée pour que le 1er mai soit décrété un jour férié. C’est bien après en 1951, avec une motion de Guy Rozemont au Conseil législatif, que c’est devenu une réalité. » 

Le journaliste-historien déclare qu’à cette époque, il y avait un fort engagement des travailleurs à travers de grandes mobilisations. « Il y avait une forte conscientisation de la classe travailleuse. Cela était dû au fait qu’il y avait de grands tribuns, de grands dirigeants syndicaux et des hommes politiques du calibre d’Anquetil, de Rozemont, de Seeneevassen et de Ramgoolam. Ensuite d’autres syndicalistes ont pris la relève », explique-t-il. 

Jugdish Joypaul fait le parallèle entre les manifestations d’hier et d’aujourd’hui. « Les gens défendaient leurs causes et réclamaient une amélioration de la vie. C’était le tournant des manifestations. En 1936, les personnes prenaient un jour de congé de leur travail. Ils faisaient le trajet en charrette, en camion, en train ou marchaient pour se rassembler. Depuis, les conditions se sont améliorées. Il y a eu les lois du travail, le salaire minimum…tout cela est un cheminement depuis 1936 », ajoute-t-il. 

Le journaliste-historien dit croire que les manifestations syndicales ou encore les rassemblements du 1er mai n’attirent plus. « Déjà, les Mauriciens ne veulent pas trop se montrer. Il y a une déception au sein de la population. Elle pense que le changement ne va pas apporter grand-chose en sa faveur. » 

Des événements clés 

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1908- Affaire Cameron

Jocelyn Chan Low raconte qu’en 1908, tous s’étaient ligués contre un haut fonctionnaire britannique nommé Caameron, qui avait insulté des Mauriciens. « La manifestation était un outil énorme. Les Mauriciens en colère ont demandé qu’il soit ‘recalled’. Effectivement, cela a été le cas », dit-il. 

1909 – Manifestation des artisans 

C’est au jardin de la Compagnie que des artisans ont manifesté. « Ils étaient au chômage et réclamaient une baisse des prix, dont du riz », indique Jocelyn Chan Low. 

1936 à 1960 – Les meetings de Maurice Curé

« Le PTr a été fondé par Curé au Champ-de-Mars. Des gens marchaient toute une nuit et même sous la pluie pour assister à ses rassemblements. Après l’avoir écouté, ils reprenaient le chemin à pied », se souvient Yvan Martial. 

1937 – Grand soulèvement des laboureurs et petits cultivateurs

L’historien rappelle l’épisode de 1937 où des laboureurs et petits cultivateurs s’élevaient contre les conditions de travail. 

1943 – Grève et manifestation dans le Nord

Jocelyn Chan Low cite la révolte de 1943 à Belle-Vue-Harel. Quatre personnes y ont laissé la vie : Soondrum Pavatdan (plus connue comme Anjalay Coopen), Kistnasamy Mooneesamy, Moonsamy Moonien, Marday Panapen.

1965 – changements constitutionnels 

Jugdish Joypaul se souvient de la grande manifestation au Champ-de-Mars organisé par sir Gaëtan Duval du Parti Mauricien devenu PMSD. « Il avait mobilisé 100 000 personnes. C’était dans le cadre des changements constitutionnels », dit-il. 

1966 – Rapport Banwell

Selon Jugdish Joypaul, une autre grande manifestation de l’histoire de Maurice était contre le rapport du Britannique Banwell qui avait proposé des changements au système électoral. « Il avait proposé la représentation proportionnelle. Le PTr avait objecté à ce changement en faveur de la représentation proportionnelle. Pour la première fois, SSR avait rassemblé un de ses adversaires, Sookdeo Bissoondoyal, leader de l’Independent Forward Block, et avait aussi sollicité Abdool Razack Mohamed du Comité d’Action Musulman. C’était un regroupement des forces contre ce changement, qui selon ces partis, représentait un danger de division pour la population », explique le journaliste-historien. 

1975 – Grève des étudiants 

« Des étudiants de différents collèges sont descendus dans les rues pour démontrer leur mécontentement face au système d’éducation. Cela a porté ses fruits en 1976 avec l’éducation gratuite », rappelle Jocelyn Chan Low.  

1982 – premier 60-0

Près de 200 000 personnes étaient rassemblées au Champ-de-Mars après le premier 60-0 de l’histoire de Maurice. C’est ce qu’indique Jugdish Joypaul. « Ce rassemblement était organisé par le MMM et le PSM d’Harish Boodhoo. Après 1982, on a eu droit à des manifestations politiques mais pas vraiment de revendications sociales », pense-t-il. 

2020 – Wakashio

Yvan Martial souligne que la gestion du Wakashio a abouti à une marche citoyenne qui a rassemblé des milliers de personnes à Port-Louis. « C’est le dernier grand rassemblement. Il avait l’avantage d’être spontané », pense l’historien-écrivain. 

 

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