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Le vivre-ensemble à Maurice : le défi des défis

Le 3e forum-débat ‘projet de société’ organisé par Radio Plus à l’hôtel Ravenala, à Balaclava, était axé mercredi sur la thématique ‘Comment imprimer le vivre-ensemble dans l’ADN mauricien’. Les panelistes invités pour en débattre étaient Marie-Michèle Étienne, Med Doba, Urvashi Babajee et Ashvin Gudday.

Nawaz Noorbux et Malenn Oodiah.
Nawaz Noorbux et Malenn Oodiah.

Deux questions fondamentales ont longtemps plané sur ce débat, animé par Nawaz Noorbuz, directeur de la rédaction de Radio Plus, et Malenn Oodiah, sociologue : est-ce que la notion du ‘vivre-ensemble’ trouve-t-elle son origine dans le modèle de développement que Maurice a choisi ? Suffira-t-il de réformer notre Constitution afin de bannir le communalisme pour que Maurice parvienne à découvrir les vertus du modèle républicain ?
L’unanimité s’est presque faite autour de l’idée que le ‘vivre-ensemble’ n’est possible que si la société mauricienne élimine ses poches de pauvreté et d’extrême pauvreté, réduise les inégalités salariales et s’attaque à l’édification de ghettos.

Si tout a presque bien marché durant 300 ans à Maurice, en dépit de l’esclavage et de l’engagisme, deux dates viendront mettre à mal ce calme apparent : les bagarres dites raciales de 1967 et les émeutes de 1991, suivant le décès du chanteur Kaya durant son incarcération. « Cela signifie qu’on a pu relever des défis mais que rien n’est acquis, car de nombreuses inégalités fragilisent notre société. Le recensement sur une base ethnique est un danger mortel, car il conduira au morcellement de notre population », fait valoir Malenn Oodiah, qui fait ressortir que la quête du ‘vivre-ensemble’ reste le défi des défis.

Vivre-ensemble et ADN

Pour Marie-Michèle Étienne, l’ADN de la population trouve ses racines dans l’héritage de nos ancêtres qui ont su transmettre aux générations venues après une capacité de résistance hors-normes. Mais, on nous reproche souvent notre passivité. Est-ce là le maillon faible de ce legs ? semble-t-elle se demander. Med Doba confie qu’il a ‘vendu’ à ses amis, alors qu’il se trouvait à l’étranger, l’image d’une Maurice métissée, solidaire et passionnée. Si Ashvin Gudday se félicite de la stabilité de Maurice par comparaison aux zones de conflits ailleurs, il reste prudent lorsqu’il en vient au tissu social et économique local. « Maurice restera fragile si nous échouons à bâtir une société inclusive », dit-il.

La classe politique traditionnelle et le communalisme

Les Mauriciens sont-ils communalistes ? À cette question, les réponses sont en demi-teintes. Pour Med Doba, les politiciens traditionnels ont su se servir de l’épouvantail du communalisme pour s’imposer comme des rassembleurs et la population, elle, semble suivre ces lignes pour gagner ‘ses boutes’ à l’approche des élections. Ashvin Gudday repousse l’affirmation selon laquelle les Mauriciens seraient des ‘roders boutes’, imputant cette inclinaison au système capitaliste, seule responsable de la reproduction des inégalités qui, à leur tour, corrompent les esprits. Aujourd’hui, fait-il observer, un politicien qui est en accusation, transforme la question en ‘issue culturelle’ et, le lendemain, une association socioculturelle se constitue pour la défendre et est relayée par la presse.

À la problématique du communalisme vient se greffer le rôle des associations socioculturelles, qui se sont départies de leur rôle premier pour se transformer en agents politiques opportunistes. Le fait communal n’est guère un phénomène nouveau aux yeux d’Urvashi Babajee. « Aujourd’hui le rêve d’une nation arc-en-ciel est menacé à cause de l’enfermement », fait-elle ressortir. En temps normal ou durant une calamité naturelle, comme les dernières inondations meurtrières, enchaîne Marie-Michèle Étienne, les Mauriciens font preuve de solidarité, mais à la veille des élections, les divisions font leur apparition.

Ethnocentrisme, racisme

L’ethnocentrisme, selon Malenn Oodiah, ne doit pas faire oublier que le racisme est bien présent dans la société mauricienne. « L’impact de l’esclavage et de l’engagisme se ressent encore au sein d’une partie de la population. En ce moment, les cas de népotisme et de favoritisme sont nombreux. Les politiciens qui pratiquent l’ethno-politique ont un prix à payer lorsqu’ils arrivent au pouvoir et c’est une pratique qui n’est pas tombée du ciel », fait observer Malenn Oodiah qui ajoute : « Tous les ‘ismes’ sont les ingrédients qui minent notre société. » Pour lui, il faut se garder de responsabiliser seulement les politiciens, l’État ou le secteur public. « Les entreprises du privé sont aussi concernées, au nom d’une certaine ‘solidarité épidermique’ », assène-t-il.

Si elle consent à la primauté de la notion du ‘vivre-ensemble’, Marie-Michèle Étienne explique que celle-ci doit néanmoins prendre en ligne de compte des valeurs telles que le respect des opinions, la diversité culturelle, la tolérance, la participation citoyenne dans les affaires de l’État, l’accès a l’information. « Malgré le cliché de passéiste, dit-elle, je note une dégringolade de nos valeurs. Aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents le sens du ‘mauricianisme. »

Égalité citoyenne

La notion de laïcité ne relève que du discours et celle de citoyenneté s’est effacée devant l’action des organisations socioculturelles, explique avec force Malenn Oodiah.

Or, depuis l’indépendance de Maurice, poursuit-il, nous sommes censés avoir acquis une nouvelle identité. « Notre comportement s’inscrit davantage dans une communauté que celle du citoyen. » Malenn Oodiah fait observer que c’est la République qui tient lieu de fondement à la notion de citoyen. « Nous devrions commencer par défendre cette idée centrale de l’égalité de tout citoyen devant la République, peu importe nos différences. C’est la seule réponse aux tiraillements. » Malenn Oodiah ne se suffit pas de la simple énonciation du mot ‘laïcité’, encore faut-il lui donner une substance, dira-t-il.

Faut-il avoir un patronyme, des appuis politiques et avoir collé des affiches pour obtenir un emploi à Maurice ? Sans doute, un peu de tout ça. Pour Med Doba, le ‘backing’ est devenu une réalité mauricienne. « À l’étranger, pour un recrutement, le demandeur d’un poste envoie un code, son nom n’est pas connu », explique-t-il.

« Nous sommes assis sur un volcan »

Il semble inéluctable que la recherche du ‘mieux-vivre’ se heurte aux questions sociables : « Certaines personnes se posent la question suivante: est-ce que j’ai une chance d’avancer, est-ce qu’il y a des gens qui ont la chance, d’autres la malchance ? » fait ressortir Marie-Michèle Étienne. Sans doute pour Ashvin Gudday, la réponse est envisageable plutôt en termes de rapport de classe : « Lorsqu’un patron retourne à son entreprise après 90 jours de vacances, son premier geste est de vérifier le nombre d’absences des salariés. » Les disparités salariales ne sont pas le seul facteur qui fait obstacle au ‘mieux-vivre’, encore faut-il un logement décent et une bonne alimentation pour atteindre cet idéal. « Ce ne sont pas des faveurs, mais des droits », lâche Marie-Michèle Étienne.

Est-ce que la lutte des classes serait-elle en train de poindre son nez ? Le jour des grands soirs frappe-t-il aux portes? La réponse à Malenn Oodiah qui explique avoir été au près des événements liés à la mort de Kaya : « Certes, on ne va pas jouer aux Robin-des-Bois, mais le problème est d’ordre structurel, lié à notre modèle de développement. On se raconte des histoires, mais nous sommes assis sur un volcan, car on ne répond pas aux aspirations de la population. Un jour, tout peut flamber. »