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Fourniture irrégulière : l’amertume des abonnés privés d’eau

Alors que le gouvernement avait fait la promesse d’une fourniture d’eau 24/7, ce projet est loin d’être devenu une réalité. Bien au contraire, l’eau demeure une source de problème pour de nombreuses familles. Avant même la période sèche, de nombreuses régions de l’île sont affectées par une fourniture irrégulière de l’eau. 

Le ras-le-bol a gagné certains quartiers. Au mirage de l’eau 24/7, l’amertume a pris le dessus. Avant même l’arrivée de la période sèche, les coupures d’eau se font plus fréquentes. « Cela devient récurrent depuis plusieurs semaines. En ce moment, l’eau ne coule qu’une fois par jour, de 5 heures à 7 heures. Des habitants et moi avons fait plusieurs plaintes », lâche, excédé, Julien Marie, domicilié à Grande-Gaube. « Je pense que la situation va empirer avec l’arrivée de la période sèche », dit-il.

En effet, selon la station météorologique de Vacoas, la période sèche sera rude et longue. Et en sachant que la saison estivale est souvent déficitaire en pluie, les autorités, dont la Central Water Authority (CWA), n’auront d’autre choix que de fermer les vannes, comme c’est le cas chaque année. 

À Grand-Gaube notamment, les robinets sont à sec. Ce qui occasionne de nombreux inconvénients pour les habitants. Selon Julien Marie, des tuyaux endommagés seraient à l’origine du problème de fourniture d’eau. « À ce qu’il paraît, ces tuyaux ont plus de 25 ans. Certes, des travaux se font pour améliorer la fourniture d’eau. N’empêche, grand nombre de personnes en subissent les conséquences. Surtout celles qui n’ont pas de réservoirs d’eau. »

Julien Marie affirme qu’il dispose de deux réservoirs. Sauf qu’il n’y a souvent pas d’eau pour les remplir. « Des camions-citernes passent. Nous devons aussi payer des camions-citernes pour avoir de l’eau pour les tâches du quotidien comme laver le linge, pour la salle de bains et les toilettes. » Ce n’est pas une situation facile à vivre pour les familles, en particulier celles qui ont des enfants, déplore-t-il. 

Patrick Cavalot abonde dans le même sens. Le président du village de Flic-en-Flac fait également état d’un grave problème d’eau dans la région. « Il y a des jours où l’eau coule pendant une heure le matin ou une heure l’après-midi et les robinets sont à sec pendant la journée. Et d’autres jours où l’eau ne coule pas pendant deux à trois jours. Dans certaines régions, c’est pire », lance-t-il. Cela pose un problème aux habitants qui doivent vaquer à leurs occupations habituelles. 

Pour pouvoir souffler, Patrick Cavalot indique que des habitants n’ont guère le choix que de faire installer un réservoir d’eau afin de pouvoir « se débrouiller ». Mais encore faut-il que l’eau coule pour que les réservoirs se remplissent. « L’eau des réservoirs ne dure pas éternellement. On doit aussi avoir recours aux camions-citernes. » En 2022, constate-t-il, « il y a encore des gens qui demandent un peu d’eau aux voisins qui en ont ». 

Le président du village de Flic-en-Flac a, à plusieurs reprises, alerté les autorités. Il a même envoyé des lettres aux députés de la circonscription n°4 (Savanne–Rivière-Noire). Il soutient que seule Sandra Mayotte a répondu.

Il a également pris l’initiative d’alerter le ministère des Services publics. « Si nous faisons face à ce problème, c’est parce que le village a grandi trop vite. Les infrastructures n’ont pas suivi. C’est pareil pour l’électricité. Il y a souvent des coupures. » 

Patrick Cavalot parle d’un ras-le-bol des habitants. « Flic-en-Flac n’est pas une station balnéaire où on passe le week-end uniquement. Ce problème d’eau ne date pas d’hier et s’aggrave de jour en jour », s’indigne-t-il. 

Du côté de Chemin-Grenier, Begum se plaint aussi de la fourniture irrégulière de l’eau. « Si on a de la chance, l’eau coule pendant quelques jours. Or il n’y a pas de pression pour remplir la machine à laver. Sinon, la plupart du temps, l’eau coule quelques heures le matin et quelques heures le soir. »

Face à cette situation, la sexagénaire doit se réveiller tôt pour remplir des seaux d’eau. « Je ne dispose pas d’un réservoir d’eau. Heureusement que je vis seule. Je me demande comment font ceux qui ont des enfants ou les familles nombreuses. Deux seaux me suffisent amplement durant la journée. Le jour aussi, je ramasse deux seaux. »

Elle confie qu’elle se voit cependant dans l’obligation d’aller laver ses vêtements deux à trois fois par semaine à la rivière. « Je n’ai pas le choix, sinon les vêtements vont s’entasser. J’arrive à le faire, mais je suis fatiguée à mon âge. Je ne sais pas jusqu’à quand je pourrais me lever tôt pour remplir 
de l’eau. » 

Begum dit espérer que ce problème d’eau sera résolu. « Je suis certaine que de nombreuses personnes sont dans la même situation que moi. » 

Réservoir Capacité (Mm3)  Moyenne 23.09.21     23.09.22
    (Mm3) % (Mm3) % (Mm3) %
Mare aux Vacoas  25,89 19,83 76,9 24,87 96,3 21,43 82,8
La Nicolière  5,26 4,47 85,7 4,52 87,1 2,95 56,1
Piton du Milieu  2,99 2,38 79,9 2,92 97,7 2,52 84,3
La Ferme 11,52 3,95 34,8 8,82 75,5 6,50 56,4
Mare Longue 6,28 3,55 56,7 6,10 97,3 5,59 89,0
Midlands   25,50 23,43 92,3 25,28 99,1 23,54 92,3
Bagatelle 14,76 - - 14,60 99,0 12,00 81,3
 TOTAL  92,20 57,61 74,4 87,11 94,5 74,53 80,8

 

Un plan d’action en gestation

En octobre 2020, le Water Crisis Committee de la CWA avait pris la décision d’interrompre la fourniture d’eau à travers le pays, de 22 heures à 3 heures le lendemain. Une mesure draconienne qui s’expliquait par la baisse drastique du niveau d’eau dans nos réservoirs et nappes phréatiques. Le pays sera-t-il confronté à la même situation cette année ? Les Mauriciens auront-ils à faire face à des restrictions ? 

Oui, à en croire la CWA et le ministère des Services publics, qui affichent une certaine inquiétude face à l’approche de l’été. La période sèche durera plus longtemps et sera plus sévère, selon les prévisions de la station météo de Vacoas, ce qui signifie un déficit de pluviométrie. La saison des grosses pluies, qui s’étend de décembre à avril, pourrait être salutaire mais là aussi, les prévisions ne sont pas optimistes.  

Afin d’éviter ce genre de situation, la CWA travaille sur un plan d’action en vue de la saison estivale. Le plan sera présenté dans quelques semaines par le nouveau directeur général, Prakash Maunthrooa. 

À travers ce plan d’action seront identifiés les zones prioritaires et les projets et solutions à apporter pour soulager les abonnés. Notamment, des camions-citernes et l’installation de Service Reservoirs dans plusieurs régions.    

Sunil Gopal, le responsable de communication de la CWA, indique que le directeur général a eu une série de rencontres et effectué des visites sur le terrain. « Le plan est presque prêt. La CWA est très consciente de la situation. Le plan balisera toutes les préoccupations et proposera des solutions », rassure-t-il. 

Lomush Juggoo : « Un déficit de 14 % comparé à 2021 »

Le pays passe par une période sèche, concède Lomush Juggoo, directeur de la Water Resources Unit. « Notre approvisionnement en eau dépend des pluies, mais la pluviométrie est déficitaire ces derniers mois. Ce qui a influé sur les différentes sources : réservoirs et nappes phréatiques », fait-il comprendre. 

Le pays a une capacité cumulée de stockage de 80,9 %, poursuit Lomush Juggoo. « Nous sommes au-dessus de la moyenne, mais c’est un déficit d’environ 14 % en comparaison à 2021 », souligne-t-il. 

Il met aussi l’accent sur le fait que la gestion de l’eau ne concerne pas que les autorités, mais aussi les consommateurs. 

Ils ont choisi de capter l’eau de pluie

Il y a quelques années, le gouvernement encourageait les personnes à se tourner vers le rain harvesting au niveau individuel. Des emprunts étaient offerts à ceux désirant se lancer dans ce projet. Des Mauriciens estiment que le captage d’eau de pluie, fait de manière artisanale ou plus professionnelle, a ses avantages. 

Jameel Jaulim, un habitant de Rose-Belle, a commencé à récupérer l’eau de pluie, il y a quelques années. « On est à quatre adultes et un enfant. Nous ne ressentons pas vraiment les coupures d’eau, bien que récurrentes, dans la région. J’ai installé un système artisanal pour la récupération d’eau de pluie. Cela me permet de l’utiliser pour des besoins comme laver les voitures ou arroser les plantes », explique le trentenaire. Il incite d’autres personnes à en faire de même. 

Sophie, 30 ans, s’adonne également au captage domestique de l’eau de pluie. « Cela fait deux ans qu’on le fait. On a installé un système pour pouvoir récupérer l’eau de pluie qui, au lieu d’aller dans la mer, nous sert à faire la vaisselle, arroser les plantes et autres tâches nécessitant de l’eau. C’est facile à faire », souligne-t-elle. 

Ces projets majeurs entrepris par la CWA

La CWA est appelée à mener la réalisation de plusieurs projets en vue de rehausser la capacité de stockage, ainsi que la distribution d’eau à Maurice. Parmi les projets phares, l’on retient :

  • le remplacement de 100 kilomètres de tuyaux d’eau défectueux à travers le pays ; 
  • le remplacement de 50 000 compteurs d’eau défectueux sur les deux prochaines années ; 
  • la construction de Service Reservoirs ;
  • la construction du Rivière-des-Anguilles Dam, annoncée depuis plus de 10 ans.

Questions à…Farook Mowlabucus, hydrologue et ex-employé de la Water Resources Unit : «Quelqu’un avec un bagage technique est plus apte à gérer la CWA»

farookPourquoi la fourniture d’eau demeure-t-elle un sempiternel problème à partir du mois de septembre chaque année ?
Cela va perdurer aussi longtemps que les pertes, qui sont de 50 % dans le réseau, ne sont pas réduites. Si ces pertes diminuent, il y aura plus d’eau pour la distribution. Ces pertes sont sur tout le réseau de la CWA et affectent toute la population. 

On peut capter l’eau de pluie. Un planning a été fait et date de 1996. On est vraiment à la traîne»

N’y a-t-il pas de solution pour régler ce problème ?
La mobilisation des ressources en eau est de mise. Déjà, la construction du Bagatelle Dam a pris 20 ans pour pouvoir se concrétiser. Là, on entend parler du Rivière-des-Anguilles Dam. Si le premier coup de pioche est donné cette année, il ne sera pas prêt avant quatre à cinq ans. Ce qui fait que le problème demeurera entier pendant encore quatre à cinq ans. Arrivé septembre l’année prochaine, on parlera encore de ce problème. 

Comme je le disais plus haut, la réduction des pertes reste importante, si on souhaite améliorer la fourniture. Il y a des contrats alloués pour remplacer des tuyaux en vue de réduire les pertes. Mais on ne sait pas si les contrats ont été achevés. À Rose-Hill, par exemple, il y avait des travaux. Sauf que le problème d’eau perdure toujours. 

Si on répare les fuites, on pourra récupérer au moins 25 % de l’eau. Ce volume d’eau n’est pas négligeable. 

Ne faut-il pas songer à capter l’eau de pluie qui, au final, est gaspillé en allant dans la mer ?
On peut capter l’eau de pluie. Un planning a été fait et date de 1996. Ce programme avait pris en compte la demande dans chaque région et quelles sont les ressources additionnelles nécessaires pour satisfaire la demande. On est vraiment à la traîne. Cela est à l’origine de ce problème d’eau. 

Si on répare les fuites, on pourra récupérer au moins 25 % de l’eau. Ce volume n’est pas négligeable»

Le nouveau directeur général de la CWA présentera bientôt son plan d’action. Devons-nous être optimiste ? 
On ne sait pas ce que contiendra ce plan. Or il y a déjà plusieurs plans. Le hic, c’est que, souvent, le directeur général n’a pas de connaissance dans le secteur de l’eau, à moins que son équipe technique l’encadre comme il faut. 

Avec tout le respect que j’ai pour le directeur général, je ne pense pas qu’il puisse faire grand-chose. Pour occuper ce poste, on ne peut pas prendre n’importe qui. On a besoin de quelqu’un qui a une connaissance technique. Pour le poste de Chairman, on peut nommer n’importe qui, car l’enjeu n’est pas le même. C’est quelqu’un avec un bagage technique qui est plus apte à diriger la CWA. 

Le tarif d’eau est bas, comparé à beaucoup de pays du monde. Est-ce que cela n’incite pas certains consommateurs à gaspiller l’eau ?
À Maurice, effectivement, l’eau est bon marché. C’est plus un issue électoral. Garder le tarif bas est un moyen d’avoir des votes. D’ailleurs, pour augmenter le tarif, la CWA a besoin de l’aval du gouvernement. C’est là où commencent les problèmes. 

Si on n’augmente pas le tarif, on n’a pas de revenus pour améliorer et renouveler le réseau. Le funding du gouvernement n’est pas toujours suffisant.

On a vu cela avec pas mal de projets. Par ailleurs, l’éducation du peuple est tout aussi importante. Au début, la WRU misait sur l’éducation. Or il semble que cela manque.

La solution du dessalement

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Harry Bauluck

Harry Bauluck, ancien directeur de la CWA, déclare que ce n’est pas normal de subir un water stress chaque année en période sèche. Pour lui, le dessalement est la seule solution pour régler ce problème. 

« Les gouvernements successifs n’ont fait que de vaines promesses, sans pouvoir résoudre le problème de l’approvisionnement en eau potable pour les besoins domestiques, l’agriculture et le secteur touristique, entre autres », s’indigne Harry Bauluck.

Il plaide pour une meilleure gestion de nos ressources en eau devant la demande grandissante, avec les projets de développement. Il préconise, de plus, l’installation de stations de dessalement, peu importe le coût. 

« La seule, voire l’ultime solution, est le dessalement de l’eau de mer. Nous devons mettre l’accent dessus si on veut régler le problème. On a trop tardé. Certes, le dessalement coûte cher mais tôt ou tard, il faudra prendre le taureau par les cornes et mettre en vigueur ce projet », estime Harry Bauluck. 

Pénurie d’eau dans 10 ans

Maurice pourrait, d’ici 2030, devenir une région où l’eau sera rare. Une mise à jour sur la situation de l’eau a été effectuée par le ministère de l’Environnement dans un document intitulé Intended Nationally Determined Contribution for the Republic of Mauritius, rendu public l’année dernière.

Le constat est alarmant pour les prochaines années. Le document démontre une baisse de 7,7 % dans la pluviométrie enregistrée à Maurice lors de la dernière décennie, soit la période 2011-20. Cela a, par conséquent, causé de plus grandes périodes de sécheresse. Une tendance de plus en plus observée après les années 90. 

Le rapport met en exergue le fait que Maurice « may become a water scarce region by 2030 ». De plus, en se fiant sur différentes projections, les ressources d’eau qui sont à la disposition de Maurice pourraient baisser de 13 % d’ici 2050 si les autorités ne parviennent pas à prendre les mesures qui s’imposent en vue de restaurer les catchment areas. 

Changement climatique : une nouvelle gestion nécessaire 

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Vassen Kauppaymuthoo

Avec l’impact du changement climatique, la situation ne risque-t-elle pas d’empirer à l’avenir ? Vassen Kauppaymuthoo, ingénieur en environnement, explique que les effets du changement climatique se font aujourd’hui ressentir à travers le monde et plus particulièrement au niveau des petits États insulaires comme Maurice et les îles éparses. 

« Un des impacts, lié à l’augmentation du taux d’humidité dans l’atmosphère, est lié aux pluies torrentielles ayant affecté beaucoup de personnes à travers l’île. Certaines ont même perdu la vie dans de tristes circonstances. Ce phénomène est mondial, comme on l’a vu récemment en Chine et au Pakistan », souligne Vassen Kauppaymuthoo. 

Selon lui, « paradoxalement, même si les précipitations sont plus importantes, localisées, torrentielles, la pluviométrie globale que reçoit notre île a diminué depuis 1950 d’environ 8 %. » Et dans le même temps, fait-il savoir, la pluviométrie annuelle moyenne sur le long terme (1971-2000) est d’environ 2010 mm. « Ce qui est très important et qui représente presque trois fois la pluviométrie moyenne annuelle de la France, qui a une moyenne de 889 mm par an. Il pleut dont un peu moins, mais plus abondamment, avec des périodes de sécheresse. » 

Ainsi, selon le spécialiste environnemental, la situation de Maurice en termes de pluviométrie est loin d’être critique. Il estime qu’il faut augmenter le stockage en eau et diminuer le non revenue water (fuites, connexions illégales...), qui représente presque 50 % de l’eau injectée dans nos tuyaux. 

« À Maurice, nous faisons face à cette situation de baisse des réserves en eau et de coupures d’eau depuis de nombreuses années. Cette situation n’a fait qu’empirer avec les nombreux développements qui ont été réalisés dans des zones parfois déficientes en infrastructures en eau », met-il en exergue. 

La problématique de la gestion de l’eau est entière, dit Vassen Kauppaymuthoo. Il cite le manque de moyens de la CWA, un organisme de gestion, des infrastructures de stockage datant de l’époque coloniale, sauf le Midlands Dam, qui a toutefois également connu des soucis techniques. 

« Aujourd’hui, il est temps de revoir le système, d’encourager ceux qui travaillent à la CWA, de construire de nouvelles infrastructures innovantes comme celles collectant les eaux de ruissellement, même locales », insiste-t-il.

Et d’ajouter que l’eau fait partie du domaine public et que sa gestion ne doit pas être privatisée. « On dit souvent que l’eau est bon marché à Maurice et que cela peut être la cause d’un certain gaspillage. Je réponds à cela que l’eau c’est la vie et que les augmentations de prix n’ont réussi qu’a appauvrir une population vulnérable pour qui payer Rs 100 par mois, c’est un repas en moins », conclut Vassen Kauppaymuthoo.

 

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