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Conférence à l’IFM : les langues créoles des Caraïbes en partage à Maurice

Conférence à l’IFM Les conférenciers Elissa Pustka et Tony Mango, en compagnie du Professeur Arnaud Carpooran (à g.), doyen à l’Université de Maurice et président de la Creole Speaking Union.

Avions-nous raison de désespérer de l’avenir de la langue créole à Maurice compte tenu de l’espace disproportionné du français dans notre champ linguistique ? Non, par rapport à la situation du créole dans les départements français des Antilles, où cette langue est véritablement en péril. Vendredi 26 avril, au cours d’un atelier de travail intitulé  ‘Partaz ant Kreol Moris ek Kréyòl Karayib’, organisé par la Créole Speaking Union (CSU), à l’Institut Français de Maurice (IFM), Tony Mango, seul enseignant du créole en France et la professeure Elissa Pustka, spécialiste du créole guadeloupéen et martiniquais ont abordé la problématique du créole dans les départements français des Caraïbes.

On savait que l’ombre de la langue française planait sur l’avenir du créole, pour des raisons qui trouvent leurs racines dans la colonisation mais aussi par le fait que les messes catholiques, organisées par les mêmes colons français, ont longtemps été célébrées en  français, constituant par la même, un lien organique linguistique entre le maître et l’esclave d’origine africaine, et plus tard les descendants de ce dernier. Mais le combat mené par le MMM des années 70, et plus tard le MMM-SP, Dev Virahsawmy en tête, a inclus la reconnaissance du créole dans ses revendications et plus près de nous,  Ledikasyon Pu Travayer (LPT) a œuvré davantage pour le créole, avec la publication de nombreux ouvrages, dont des dictionnaires.

Ces mouvements ont malheureusement manqué aux départements français des Caraïbes pour permettre une véritable émancipation du créole. Cela, il faut préciser que le français reste la langue officielle dans ces deux îles, où elle est le medium de l’enseignement.  Alors qu’à Maurice, grâce aux travaux de Baker, Hookoomsing, Virahsawmy, nous avons assisté à une réalisation intégrale du créole, avec la création d’une graphie et une importante production littéraire favorisant l’émergence d’un créole libéré des contraintes phoniques du français, il semble que le créole des Caraïbes soit, lui, ‘condamné’ à s’accommoder du français, pour se franciser et sans doute pour devenir respectable.

« Politiquement correct »

La professeure Elissa Pustka, qui défend cette francisation, est quand même ravie d’avoir  entendu des gens s’exprimer en créole dans une pharmacie dans le sud de Maurice. Ce qui est impossible dans les deux départements français caribéens, où le créole sert à dire des jurons ou raconter les blagues. « S’exprimer en français, c’est être politiquement correct », fait-elle observer. Un fait qui rend compte du niveau extrêmement bas de reconnaissance du créole des Antilles, alors qu’à Maurice - pays indépendant -, la langue créole a petit à petit, par la force des combats politique, culturel, pédagogique et économique, pu se dégager de la gangue du français, mais, il faut aussi mesurer cette avancée dans le contexte ‘conflictuel’ trilingue, où l’anglais, langue du colon anglais se cherche, non sans difficulté, aussi un espace vital. Sans oublier le bhojpuri, encore en usage dans les régions rurales par une population plutôt âgée. 

On peut ainsi comprendre que les Martiniquais soient attachés à ce que Elissa Pustka désigne comme ‘leur’ français, qui n’est pas le français parisien, mais qui serait plus proche des langues régionales telles que le breton ou l’occitan, langue aujourd’hui disparue. Cela peut aussi expliquer l’absence d’une véritable revendication en faveur d’un créole débarrassé des oripeaux du français.

Revendication identitaire

Le paradoxe vivant est le fait que l’appropriation du créole, son apprentissage dit ‘scientifique’ provient davantage des Antillais vivant en France, toutefois ce phénomène n’est guère nouveau, puisqu’il apparait davantage comme une revendication identitaire de la part des communautés qui semblent tout aussi se complaire dans l’espace linguistique du pays colonisateur et parmi d’autres communautés, elles-aussi, ancrées dans leur culture. À Paris, Tony Mango, d’origine guadeloupéenne,  s’est voué à la tâche d’enseigner le créole où, selon la documentation transmise, « Il participe activement au travail de reconnaissance et de valorisation des langues et cultures créoles en France, dans les milieux scolaire, associatif, créatif et intellectuel. » 

Titulaire d’un Capes créole (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second Degré- collèges, lycées), il est aussi  président de l’Association « Eritaj », animateur d’ateliers créoles, traducteur d’ouvrages en créole guadeloupéen et connu pour être « militant associatif pour la promotion des langues et cultures créoles et le développement de leur culture en France ». Il reconnait qu’il existe un certain nombre d’obstacles sur le parcours des études du créole, notamment la nécessité de fixer une standardisation des langues créoles des Antilles - compte tenu des différenciations existant dans le créole haïtien -, la formation d’enseignant et l’absence d’outils pédagogiques appropriés.

Depuis 2008, Tony Mango enseigne le créole en option pour préparer le bac dans le lycée Léon-Blum situé  dans la banlieue de Paris. Professeur d’anglais, il avait mené une enquête sur l’emploi du créole, qui lui a permis d’observer que : « le créole est en général « naturel » dans le cadre des manifestations associatives, culturelles, festives, mais que le discours est très souvent en français dans le cadre des réunions institutionnelles, avec des aller-retour français-créole. »

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