Interview

Anthony Leung Shing - Country Senior Partner chez PwC Maurice : «L’indice de confiance des entreprises est en recul à Maurice»

Anthony Leung Shing

Anthony Leung Shing, Country Senior Partner à PricewaterhouseCoopers (PwC) Maurice, est pessimiste sur le plan économique. Dans cet entretien, il fait l’inventaire de certains secteurs qui sont dans le rouge, dont ceux de l’exportation, de la finance et de l’emploi.

​La croissance fait toujours débat. Quelle est votre lecture de l’économie mauricienne ?
Le taux de croissance a été revu à la baisse. Le Fonds monétaire international prévoit un taux de 3,9 % pour 2019. Dans l’ensemble, les perspectives restent positives mais l’érosion de notre compétitivité reste problématique. La construction comme levier de croissance n’est pas soutenable à long terme.

Un des plus gros défis reste l’écart de productivité qui ne cesse d’augmenter. Le coût de la main-d’œuvre, l’inadéquation entre les qualifications de cette dernière et les besoins du marché de l’emploi sont inquiétants. Le taux de chômage chez les jeunes de moins de 24 ans est de 25,2 % (contre une moyenne de 6,9). Sans compter le fait qu’environ 20 000 jeunes sont sans emploi. Les secteurs émergents sont riches en valeur ajoutée mais pauvres en création d’emplois. Et le chômage parmi les jeunes restera un problème dans le court terme.

Le salaire minimal et la pension de vieillesse ont augmenté le pouvoir d’achat de la population, mais le niveau de l’endettement est préoccupant.»

Êtes-vous confiant pour l’économie mauricienne pour 2019 ?
PwC a mené une étude intitulée l’Annual Global CEO Survey 2019. Le rapport révèle que 29 % des dirigeants anticipent un recul de la croissance économique mondiale, contre 5 % seulement en 2018. Ce faible niveau de confiance est observé dans toutes les zones géographiques. Ce pessimisme a aussi atteint l’Afrique, où plus de 25 % des dirigeants d’entreprise prévoient un déclin du taux de croissance, alors qu’ils étaient de 10 % en 2018. À Maurice, l’indice de confiance des entreprises est également en recul, après avoir atteint un pic fin 2017. Même si les perspectives restent positives, la confiance, elle, est en baisse.

Croyez-vous que les gros chantiers sont toujours synonymes de création d’emplois et de croissance ?
Maurice est un grand chantier avec la construction du Metro Express et les projets routiers. Ceux-ci aideront à booster la croissance avec un nombre élevé de projets d’infrastructures exécutés en 2019. Cependant, en termes d’emplois, l’effet sera contenu avec notre dépendance de la main-d’œuvre étrangère. Même si le taux de chômage tombe, le nombre de nouveaux postes créés reste faible. En 2018, environ 547 000 personnes avaient un emploi, contre 545 000 en 2017 (soit une progression de 0,4 %).

Estimez-vous que le capitalisme doit prendre les rênes pour dynamiser l’économie ?
L’activité économique en 2019 dépend largement du secteur public. En 2018, l’investissement des entreprises privées a progressé d’environ 3 %, contre une montée de l’investissement public de 17,9 %. Les projets d’infrastructures, voire immobiliers, priment. Ils représentent plus de 65 % de l’investissement total. Le système de marché libre ou du capitalisme assure une allocation des ressources.

Mais le manque de capital financier privé dans des secteurs autres que l’immobilier pourrait nuire à notre compétitivité à long terme, et freiner nos perspectives de croissance. Il nous faudrait davantage d’investissements dans des biens capitaux de base technologique ou encore de capital axé sur les connaissances pour conquérir des secteurs émergents afin d’augmenter la productivité. 

Le coût de la main-d’œuvre, l’inadéquation entre les qualifications de cette dernière et les besoins du marché de l’emploi sont inquiétants.»

La possibilité d’un ralentissement économique mondial est imminente et Maurice en ressentira les effets. Qu’en est-il vraiment ?
Différentes institutions ont revu à la baisse leurs prévisions de la croissance mondiale pour 2019. Les tensions entre les grandes puissances économiques  génèrent de l’incertitude à travers le monde. Nos industries dépendent largement des recettes d’exportation et avec un nombre grandissant de mesures protectionnistes, l’effet se fait sentir. Déjà, en 2018, nos exportations ont stagné. Avec nos importations qui sont en hausse, le déficit de la balance commerciale s’aggrave. En 2019, on s’attend à une détérioration et les derniers chiffres de Statistics Mauritius montrent un déficit de la balance commerciale de Rs 129 milliards.

Quels sont les enjeux les plus urgents qui méritent l’intervention des pouvoirs publics pour tirer bénéfice du secteur financier ?
Le secteur financier traverse des moments difficiles. Avec l’introduction d’un nouveau régime fiscal pour le Global Business, les opérateurs et les investisseurs prennent leurs repères pour s’adapter aux nouvelles normes. Mais après avoir sauté le pas en adhérant aux standards de l’OCDE, nous nous retrouvons maintenant à faire face aux demandes de la Commission européenne. Après l’épisode de l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG), la liste des juridictions à hauts risques de SEBI et les scandales financiers, le secteur a besoin de stabilité et de certitude pour l’avenir. Nous devons protéger l’image du pays. Malheureusement, les institutions agissent parfois trop rapidement quand elles sont sous pression. Être les premiers à introduire de nouvelles règles n’est pas toujours avantageux. Nous devons prendre le temps d’analyser la situation, de consulter et d’étudier la réaction d’autres pays afin d’affiner notre champ d’action.

Le taux directeur est maintenu à 3,5 %. Vous attendez-vous à un ajustement ?
Vu les conditions économiques, je ne m’attends pas à un ajustement du taux directeur. L’inflation est sous contrôle et la Banque de Maurice prévoit un taux de 2,1 % pour 2019. De plus, le cours des matières premières à l’échelle mondiale reste modéré. Quant aux pressions inflationnistes, elles sont sous contrôle. D’ailleurs, à sa dernière réunion, le comité de politique monétaire a voté à l’unanimité pour maintenir le taux directeur. La croissance reste l’objectif principal.

L’inflation est certes sous contrôle. Mais se pourrait-il que l’indice des prix à la consommation pose problème ?
L’inflation est sous contrôle mais à mon avis, le niveau de consommation pourrait être un problème. La consommation des ménages et des administrations publiques a progressé de 19,4 % ces trois dernières années. Le taux d’épargne par rapport au Produit intérieur brut est à son niveau le plus bas, soit à 9,6 %, contre 11 % en 2016. Le salaire minimal et la pension de vieillesse ont augmenté le pouvoir d’achat de la population. C’est le niveau de l’endettement qui est préoccupant ; la croissance du crédit offert aux ménages est à son taux le plus fort (soigt 7,9 %). Il a doublé en une année. Même si la capacité de remboursement des ménages reste acceptable, l’excès de l’endettement est à surveiller de près car cela peut conduire à des problèmes sociaux à moyen terme.

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