
La Banque de Maurice traverse une crise inédite. Entre conflits internes, scandales financiers et tensions publiques, le gouverneur doit reconstruire la crédibilité de l’institution et rassurer le pays.
«La priorité est désormais de reconstruire l’image de la Banque centrale. » C’est par ces mots que Rama Sithanen, gouverneur de la Banque de Maurice (BoM), a posé l’enjeu principal lors de sa conférence de presse du vendredi 29 août. Une déclaration qui résonne après une semaine tumultueuse où le Premier ministre et le Premier ministre adjoint ont exprimé leur mécontentement face à la gestion de l’institution. Entre dénonciations et accusations sur les réseaux sociaux, la vénérable BoM, forte de 58 ans d’histoire, a traversé une crise qui a ébranlé sa crédibilité.
La genèse de la crise
Après la victoire de l’Alliance du Changement aux élections générales de novembre 2024, la première nomination majeure est celle de Rama Sithanen, économiste et ancien ministre des Finances, en tant que gouverneur de la Banque de Maurice, pour un mandat de trois ans prenant effet le 16 novembre. Le 2 décembre dernier, Rajeev Hasnah et Gérard Sanspeur rejoignent la direction en tant que First Deputy Governor et Second Deputy Governor.
Dans les couloirs de la Bank of Mauritius Tower, les murmures évoquent rapidement des tensions entre le gouverneur et son second adjoint. La présumée influence du fils de gouverneur de la Banque de Maurice, Tevin Sithanen, est également évoquée.
À la veille de la troisième réunion du Monetary Policy Committee, le Deputy Prime Minister Paul Bérenger monte au créneau pour exprimer ses appréhensions, ciblant Rama Sithanen. Face à la presse, il déclare : « J’ai été pour la nomination de Rama Sithanen à la tête de la Banque centrale. Il a bien servi le pays à un moment difficile, mais le temps passe. »
Le lendemain, 13 août, le gouverneur de la Banque de Maurice répond aux critiques : « Le Premier ministre m’a nommé gouverneur. Il m’accorde sa confiance. » Avant d’ajouter : « Je suis un économiste qualifié. […] Je suis diplômé de l’une des meilleures universités au monde avec mention très bien et j’ai obtenu un master avec distinction. Je suis là où je suis grâce à mon éducation, mes compétences et mon expertise. » Il rejette par la même occasion les allégations selon lesquelles Tevin Sithanen exercerait des pressions sur des employés ou interviendrait dans les affaires internes de la Banque centrale.
Mais le chapitre est loin d’être clos. Le samedi 23 août, alors que Navin Ramgoolam est en mission officielle au Japon, Paul Bérenger évoque à nouveau les affaires de la Banque centrale lors d’un comité régional du MMM. Il conteste notamment le cumul des fonctions de Rama Sithanen comme gouverneur de la Banque de Maurice et président du conseil d’administration de la Financial Services Commission.
Durant la semaine écoulée, dans une déclaration exclusive au Défi Quotidien, Navin Ramgoolam qualifie la situation d’« inacceptable », d’autant qu’elle « fait du tort » à l’institution et au pays. « Il est inacceptable que le numéro 1 et le numéro 3 de la Banque de Maurice soient en guerre ouverte. J’espère pouvoir régler ce problème d’ici la fin de la semaine. J’essaie de le faire aussi vite que possible », martèle-t-il. Vendredi 29 août, il tranche : Gérard Sanspeur prend la porte de sortie.
Les tensions publiques
L’après-midi de vendredi est marqué par deux événements inédits. Gérard Sanspeur, démissionnaire, anime une conférence de presse, taclant Rama Sithanen : il affirme que la source du problème est Tevin Sithanen, et qu’il a vécu neuf mois difficiles, mais ne regrette rien. « Tout allait très bien à la Banque de Maurice jusqu’au moment où j’ai refusé de collaborer avec Tevin Sithanen. Il voulait intervenir sur les recrutements, les licenciements, sur les licences bancaires, sur les appels d’offres. Tout cela est documenté. Pendant des mois, cette personne a voulu m’influencer sur plusieurs dossiers », a-t-il allégué.
Gérard Sanspeur a également fait une série d’accusations, évoquant notamment la vente avortée d’un terrain de la Mauritius Investment Corporation à Sotravic, l’affaire Menlo Park, ou encore, selon lui, « le tampering of Board minutes pour cacher toutes les opérations réalisées avec le précédent régime au cours des dix dernières années ».
Quelques heures plus tard, alors que les rues de Port-Louis se vident et que les volets sont tirés, aux premières rangées de l’auditorium Aunauth Beejadhur, les membres de la presse se pressent pour écouter la version des faits de Rama Sithanen. Il critique Gérard Sanspeur sur de multiples fronts : absence prolongée, conflits avec le personnel de la Banque centrale et maldonnes alléguées sur l’octroi de contrats.
Rama Sithanen nie toute implication dans les transactions foncières de la MIC, affirmant que Gérard Sanspeur gérait ces opérations. Concernant la Silver Bank, placée sous administration après des détournements de Rs 3,5 milliards, il précise que Sanspeur n’a jamais résolu le problème et qu’il lui a retiré certaines responsabilités depuis juin. Le gouverneur l’accuse aussi d’avoir conseillé d’imprimer de la monnaie et tenté de manipuler un exercice d’appel d’offres pour favoriser un proche, pratiques contestées par le Board de la Banque de Maurice. Des preuves, dont des mails, confirment ces allégations, selon lui.
Et de répliquer, face aux allégations d’ingérence de son fils : « Est-ce que Rama Sithanen, qui a 46 années d’expérience, laisserait le soin à quelqu’un d’autre de diriger la banque ? Mon fils a été son ami au cours de la campagne (électorale). »
Un lavage de linge sale en public qui ternit l’image de la Banque de Maurice.
Les dossiers critiques
Face à la presse, le 30 août, le Deputy Prime Minister Paul Bérenger revient sur l’actualité de la semaine : « Dans les deux cas, que ce soit Air Mauritius et la Banque de Maurice, nous règlerons tout ce qu’il faudra régler, dans le respect des prérogatives du Premier ministre et dans l’intérêt du pays. » Et d’ajouter : « C’est sans doute les deux problèmes les plus difficiles, les plus challenging que nous avons à résoudre ensemble. »
Sur le départ de Gérard Sanspeur, il affirme avoir été contre sa nomination : « Gérard Sanspeur, pour moi, a été un problème mineur en ce qui concerne la Banque de Maurice. Les problèmes restent entiers. » Et encore : « Pour moi, Sanspeur est un petit incident de parcours. »
Les urgences majeures sont, selon lui, la Mauritius Investment Corporation et Silver Bank, « deux énormes scandales avec de gros risques de pertes financières pour le pays ». Concernant la FSC, Paul Bérenger maintient sa position sur le double rôle de Rama Sithanen comme gouverneur et président de l’instance régulatrice du secteur non-bancaire.
Crédibilité et respect
Toujours est-il que cette situation n’arrange en rien la crédibilité de la Banque de Maurice, déjà sérieusement entamée par des développements passés, comme l’arrestation de Harvesh Seegolam, ancien gouverneur de la Banque de Maurice, à sa descente d’avion le 3 janvier 2025 dans l’affaire de malversations alléguées de Rs 45 millions impliquant la Mauritius Investment Corporation. Une mise en cellule rare pour un gouverneur de Banque centrale.
lors que Maurice a jadis présidé l’Association of African Central Banks, tour à tour représenté par Seegolam et Sithanen, un ancien cadre se souvient : « Jadis, quand la Bank of International Settlements – la Banque centrale des banques centrales – décidait d’organiser une conférence sur le continent africain, l’organisation s’assurait que la Banque de Maurice soit représentée par un membre du Top Management, selon le thème de l’événement. Les banquiers centraux africains avaient hâte d’apprendre davantage sur les récentes stratégies et projets en cours à Maurice. Aujourd’hui, nous avons perdu cette aura. »
Un consultant qui sillonne le continent ajoute : « Des banquiers centraux n’hésitent pas à commenter les affaires en cours à la Banque de Maurice. Parfois, les blagues ne manquent pas. »
Un vaste chantier s’annonce. Il s’agit désormais de reconstruire l’image de la banque centrale, restaurer sa crédibilité et sécuriser l’avenir financier du pays.
L’expérience du Top Management

Dans les milieux concernés, le triumvirat Sithanen–Hasnah–Sanspeur, à leur nomination, a été critiqué pour son manque d’expérience dans la gestion des affaires d’une Banque centrale. Dans le passé, un membre du Top Management grimpait les échelons avant d’accéder aux postes de Second Deputy, First Deputy ou gouverneur.
Sous l’ère Harvesh Seegolam (mars 2020 à novembre 2025), Hemlata Sadhna Sewraj-Gopal comptait 17 ans au sein de la Banque centrale, dont le poste clé de Secretary to the Board, avant sa nomination comme Second Deputy Governor. Avant d’être gouverneur en janvier 2018, Yandraduth Googoolye était First Deputy Governor avec 33 ans d’expérience. Ramesh Basant Rai, de retour pour un second mandat en décembre 2014, disposait de 30 ans de carrière.
« Nommer un banquier central au poste de gouverneur ou de l’un des deux adjoints facilite la tâche du nouveau Top Management dans la prise de décisions stratégiques. Parce que cette personne a acquis de l’expérience après avoir été postée dans plusieurs départements de la Banque centrale, a dirigé des équipes de banquiers, a piloté des projets majeurs. Cela dit, une telle approche est recommandée. Elle n’est pas obligatoire. Tout nouveau Top Management peut toujours compter sur l’expérience des différents directeurs et chefs de département », souligne un ancien banquier sous le couvert de l’anonymat.
Qui fait quoi ?

À Maurice, l’homme clé de l’économie, c’est le gouverneur de la Banque centrale. Garant de la monnaie locale, il veille à ce que la devise conserve sa valeur réelle et trace les grandes lignes de la politique monétaire. Court, moyen ou long terme : c’est lui qui définit la stratégie, élabore la vision de la Banque et valide ou rejette les recommandations de ses équipes.
À ses côtés, les gouver-neurs adjoints jouent un rôle tout aussi crucial. Maurice adopte un système à deux niveaux : First et Second Deputy Governor, équivalent des Deputy Governors en Afrique du Sud. Ces adjoints sont considérés comme les Chief Operations Officers de la Banque de Maurice : ils supervisent plusieurs départements et s’assurent que chaque unité fonctionne efficacement. Tout dysfonctionnement peut avoir des répercussions directes sur le système bancaire, soit par absence de décisions, soit par décisions mal calibrées.
Vendredi, Rama Sithanen a clarifié la répartition des responsabilités. Le First Deputy Governor pilote la politique monétaire, la gestion des devises et des réserves, tandis que Gérard Sanspeur était chargé de la supervision bancaire. Un organigramme qui, en théorie, garantit que la Banque de Maurice reste à la fois stable et performante.
MIC : état des lieux financier
Rajeev Hasnah, First Deputy Governor et président du conseil d’administration de la Mauritius Investment Corporation (MIC), a dressé un tour d’horizon complet de la situation financière de l’institution. Selon lui, la Banque de Maurice a investi Rs 81 milliards dans la MIC. Une partie de cette somme doit revenir à la Banque centrale afin d’être retirée du système monétaire et de limiter les effets de l’« excessive money printing ». « À ce jour, Rs 28 milliards pourront être retournées, et nous travaillons pour finaliser ce processus d’ici la fin de l’année », précise-t-il.
Depuis sa création, la MIC a déboursé Rs 59 milliards. Parmi ces investissements, Rs 25 milliards ont été injectées dans Airport Holdings Ltd (AHL), représentant près de 45 % du total. Selon Rajeev Hasnah, « c’est un investissement stratégique, primordial pour le pays ». Rs 22 milliards ont été consacrées à des obligations émises par des entreprises, Rs 10 milliards à l’acquisition de terrains, Rs 2 milliards à l’achat d’actions dans différentes sociétés, et Rs 1,2 milliard à des fonds privés internationaux, signés, selon lui, « quelques jours avant les élections et quelques jours avant que le CEO ne s’en aille ».
Pour l’heure, Rs 6 milliards sont considérées comme « à risque ». Une partie a déjà été récupérée, soit Rs 3,1 milliards, et plusieurs entreprises ont annoncé leur intention de rembourser Rs 4 milliards supplémentaires d’ici la fin de l’année, ajoute Rajeev Hasnah. Parallèlement, au moins six dossiers ont été référés à la Financial Crimes Commission, et trois autres sont en préparation. « Tout cela a été accompli en seulement sept mois », souligne-t-il. Quant à l’avenir, il insiste : « Les entreprises ont été informées qu’au terme de leurs prêts, elles devront rembourser la MIC. Il n’y aura ni ‘roll-over’ ni conversion en parts dans ces sociétés. »
« Pas aussi malade qu’on le dit »
Le Dimanche/L’Hebdo a sollicité l’avis d’un expert financier pour analyser la situation de la MIC. Sous couvert d’anonymat, il a estimé que si le sujet avait alimenté les débats avant les élections, « la MIC n’est pas aussi malade qu’on le dit ». Commentant l’investissement de Rs 25 milliards dans AHL, l’unique actionnaire d’Air Mauritius, il soutient : « Oui, il y a un grand chantier à ce niveau. »
D’autre part, il rappelle que la MIC est également devenue un acteur majeur dans le foncier, possédant des terres à l’ouest et au sud du pays, incluant des pas géométriques. Ces actifs prennent de la valeur chaque année, rappelle-t-il. « D’une part, l’État a accès à des terres pour concrétiser ses ambitions d’autosuffisance alimentaire. Et d’autre part, les terres dans des endroits stratégiques pourront être vendues au prix fort à des investisseurs étrangers. »
Concernant les prêts octroyés par la MIC, l’expert souligne que certaines entreprises rencontrent des difficultés de remboursement, tandis que d’autres ne sont pas en mesure de régler leurs dettes. Pour lui, « s’il y a eu maldonne dans le processus de décaissement, la MIC dispose de l’option de référer l’affaire à la Financial Crimes Commission ». Cependant, insiste-t-il, « ce n’est pas le rôle de la MIC d’entamer des procédures criminelles ».
Quant aux autres béné-ficiaires, notamment les hôtels, ils devraient pouvoir rembourser selon les termes des contrats initiaux, estime l’expert. « La priorité est de récupérer l’argent de la MIC, mais le remboursement se fera selon les conditions de l’époque, sauf accord entre la MIC et l’emprunteur pour un règlement anticipé. Et si rien ne l’empêche, il n’y a pas de raison de critiquer une entreprise qui rembourse ses prêts et verse des dividendes », conclut-il.

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