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Swadicq Nuthay, économiste : «Le Stimulus Package ne devra pas être gratuit»

Swadicq Nuthay

Un partage du fardeau du Stimulus Package entre le gouvernement et la Banque de Maurice. C’est ce que propose l’économiste Swadicq Nuthay qui prévoit une contraction du PIB dépassant les 10 % en 2020, voire plus de Rs 50 milliards.

Dans le sillage du Covid-19, est-ce qu’une récession mondiale est imparable ? 
En termes techniques, une récession représente deux trimestres consécutifs de croissance négative du PIB. Bien que les données officielles n’aient pas encore été publiées, presque tous les économistes prédisent une récession mondiale d’une ampleur sans précédent depuis la grande dépression de 1929. 

Aux États-Unis, par exemple, nous constatons un nombre record de chômeurs enregistrés sur six semaines, voire plus de 30 millions. Le défi auquel sont confrontés les économistes à faire des projections sur l’étendue de l’impact économique du Covid-19, concerne un ralentissement économique anormal. Une crise sanitaire a poussé des acteurs économiques à l’arrêt. Les frontières sont fermées. Ce qui fait que la récession économique mondiale de 2020 ne ressemble à aucune autre récession précédente. Il s’agit bien d’un scénario sans précédent auquel personne n’a été exposé à notre époque moderne. Maintenant, le défi est de savoir comment empêcher la crise sanitaire du Covid-19 de se transformer en une crise économique et financière prolongée. 

Comment peut-on empêcher que cette crise économique et financière ne dure ?
Les gouvernements et les banques centrales doivent réajuster leur plan d’action, afin d’empêcher une fermeture généralisée des entreprises et sauvegarder autant que possible les emplois et être prêts à relancer l’économie une fois la crise sanitaire terminée. Étant une économie ouverte axée vers l’exportation de biens et de services, Maurice n’échappe pas à la règle. L’impact économique et financier de cette crise sera désastreux. On avance vers une contraction du PIB qui pourrait dépasser les 10 % en 2020. C’est l’effet conjugué du couvre-feu pendant deux mois, la fermeture de nos frontières, l’arrêt des arrivées touristiques jusqu’à probablement fin de 2020, une baisse conséquente des exportations manufacturières, une baisse des investissements directs étrangers et une baisse des activités commerciales. 

Cette crise économique, contrairement à 2008, voit une rupture de l’offre et une baisse extraordinaire de la 
demande.»

Vous avez dépeint un tableau très noir. Est-ce à la mesure de la gravité de la situation ?
Malheureusement, un grand nombre de personnes ne se rendent pas compte de la gravité de cette crise et de la récession économique sans précédent qui se profile. Alors que de nombreux employés risquent de perdre leur emploi, un grand nombre d’entreprises risque de se retrouver en grandes difficultés. La reprise économique sera très douloureuse. Cette crise économique, contrairement à 2008, voit une rupture de l’offre et une baisse extraordinaire de la demande. Un glissement à la baisse de la demande et de l’offre entraînerait le pays vers un équilibre macro-économique plus bas. 

C’est la raison pour laquelle le secteur privé s’attend à un stimulus package du gouvernement ? 
Un plan de sauvetage économique est plus que nécessaire pour éviter le pire : empêcher la fermeture massive des entreprises et sauvegarder des milliers d’emplois. Ainsi, il faut éviter à tout prix que le pays perde sa capacité à produire et qu’on soit capable de rebondir quand l’économie mondiale va repartir.

À coup sûr, ce ne sera pas une mince affaire pour le gouvernement ?
Le gouvernement est confronté au dilemme de trouver le bon équilibre entre venir en aide aux entreprises du secteur privé — pour éviter un désastre économique qui entraînera une pauvreté généralisée et des troubles sociaux — et le coût de ce « bail-out package ». En économie rien n’est gratuit. L’économiste Milton Friedman disait “there is no such thing as a free lunch”. C’est de la fiction de croire que le gouvernement peut créer de la monnaie gratuitement et venir en aide aux entreprises et les personnes touchées par la crise sans aucun coût. L’économie c’est un « zero sum game ». Pour chaque roupie dépensée, quelqu’un d’autre doit passer à la caisse. Le gouvernement aura besoin de moyens pour financer ce plan d’aide. Un plan de sauvetage est un mal nécessaire pour sauver l’économie. Mais il est impératif de trouver les conditions appropriées qui seront attachées à ce plan d’aide. De surcroît, ce plan ne devra pas être gratuit. 

Pas gratuit, dites-vous ? 
Je suis plus pour la création d’un Special Purpose  Vehicle (SPV) (une compagnie avec des structures de gouvernance strictes) placée sous l’auspice de la Banque de Maurice qui sera utilisée pour racheter les dettes toxiques des entreprises en difficulté, ou injecter des fonds propres en échange des « equity stake ou quasi-equity » des actions ordinaires ou préférentielles ou même de la dette convertible dans ses entreprises ! Il n’y a pas un « one size fits all » solution pour venir en aide aux différents secteurs de l’économie. Chaque secteur a ses spécificités et on aura probablement besoin des approches différentes pour être plus efficace. On a besoin des plans multisectoriels pour mieux cerner la situation. 

Les finances publiques ne disposent pas de grands moyens pour financer ce plan de sauvetage.»

Est-ce que le gouvernement doit venir à la rescousse des entreprises qui étaient dans le rouge avant le Covid-19, voire des entreprises insolvables ?
Il ne faut surtout pas « throw good money after bad money ». Si une entreprise n’a aucune chance de survivre même avec un soutien financier additionnel, il y va de soi que ce ne sera pas dans la logique des choses de sauver une telle entreprise. C’est pour cela qu’il faudrait qu’il y ait les conditions appropriées incluant des « due diligence » qui seront attachées à ce plan d’aide. 

Comment financer un plan de sauvetage alors que la dette publique est déjà très élevée ?
Il faut se rendre à l’évidence que les finances publiques ne disposent pas de grands moyens pour financer ce plan de sauvetage. Il nous faut solliciter de l’aide financière de nos principaux bailleurs de fonds incluant le Fonds monétaire international, la Banque africaine de développement, entre autres. 

La dette publique va certainement grimper davantage. Il ne faut pas occulter le fait qu’une décroissance économique apporte dans son sillage une réduction des recettes provenant de la taxe. Il existe une corrélation linaire directe entre les recettes fiscales et la croissance économique. Une contraction de 10 % équivaut à une baisse d’environ 10 % de la taxe collectée. 

Donc d’un côté les finances publiques disposeront moins de revenus alors que les dépenses vont flamber... 
Mais le gouvernement n’a pas trop de choix que de laisser filer la dette publique dans une telle conjoncture. Il faudrait opter pour « the lesser of the two evils ». Mais cette crise économique sera très rude et il faudrait considérer plusieurs options à la fois. Le gouvernement pourrait prendre en charge certaines mesures telles qu’une allocation de chômage (pendant une période définie) à des personnes qui seront licenciées ainsi que d’autres mesures sociales ainsi que la préparation du plan de relance post Covid-19, et laisser la banque centrale le soin de diriger le plan de sauvetage. 

Donc utiliser la banque centrale est-elle la meilleure option ? 
La Banque de Maurice pourrait convertir une partie de ses actifs (estimés à USD 7 milliards) en échange des dettes convertibles en actions dans les entreprises locales. Ses dettes seront rachetées des banques commerciales. Il va de soi que tous les paramètres et conditions des deals devront être bien ficelés. Le SPV peut être géré comme un fonds d’investissement. Pourquoi pas ? Il est essentiel de préserver notre écosystème bancaire et éviter que les fondamentaux de nos banques commerciales ne soient trop fragilisés par les provisions liées aux prêts non performants, surtout avec l’application de l’IFRS 9. À éviter à tout prix un effet contagion dans le circuit bancaire. D’où le rôle important que la Banque de Maurice est appelée à jouer. 

Quel serait le quantum de ce plan de sauvetage selon vous ? 
Entre 10 et 15 % du PIB, estimé à Rs 500 milliards avant la crise. Entre Rs 50 et 75 milliards. Je pencherais pour que le fardeau soit partagé entre le gouvernement et la banque centrale. Le gouvernement pourrait aussi repousser certains items de « capital expenditures », afin d’augmenter sa marge de manœuvre pour son plan de sauvetage.

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