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Sécurité routière : «Si cela continue, on risque de dépasser les 125 à 130 morts à la fin de cette année»

Barlen Munusami

Selon des récentes statistiques, on note une augmentation de 23,9% dans le nombre d’accidents sur nos routes en 2022. Ce qui représente 6 853 cas de plus par rapport à 2021. Le nombre de morts était de 108. Depuis le début de cette année à ce jour, 45 décès sont à déplorer. Barlen Munusami, expert en sécurité routière, pense que cette hausse va se poursuivre. Une situation qu’il qualifie d’alarmante, vu qu’on n’est pas encore arrivé aux périodes propices aux accidents : l’hiver et la période de fin d’année.  

Il y a en moyenne neuf morts sur nos routes chaque mois. Ne serait-ce pas l’alerte rouge ?
Quand on regarde les statistiques, on a répertorié 108 morts en 2021 et le même nombre en 2022. Avant la Covid, on enregistrait en moyenne entre 140 et 150 morts sur nos routes. Avec la pandémie et les restrictions à la circulation, cela a été un ‘contributing factor’ et a apporté un changement dans le comportement des personnes. Ce qui a fait baisser le nombre en 2021 et 2022. Cela aurait été bien si cette tendance était maintenue. Or, là, on n’est qu’à mai et on a dépassé les 45 morts. Si on continue sur cette voie, on risque de dépasser les 125 à 130 morts à la fin de cette année. Il y a deux périodes meurtrières qui ne sont même pas encore là. Il s’agit de l’hiver où il fait sombre et il pleut, ce qui affecte la visibilité en sus des personnes qui portent des vêtements noirs et sombres. Ensuite, la période des festivités de novembre à janvier. Ces deux périodes occasionnent des accidents et font de nombreux morts. 45 morts alors qu’on est encore en mai, c’est inquiétant. 

Le nombre d’accidents a augmenté de plus de 23%. Comment expliquer cela ?
Est-ce que le comportement des usagers de la route a changé ? Non ! Puis, quand on regarde le nombre de véhicules sur nos routes, cela en dit long. On a une flotte de plus de 631 000 véhicules. Ce qui est trop pour une population de 1,3 million. Cela équivaut à un véhicule pour chaque deux individus. Est-ce que le nombre va diminuer ? Tout porte à croire que non. Les concessionnaires de voitures neuves ont travaillé et fait des profits même durant la période de Covid-19. Tout comme les concessionnaires de voitures ‘recon’. Il y en a environ 150. Cela veut dire que la demande est là. Notre flotte augmente, par contre, le réseau routier non. C’est un facteur pour expliquer le nombre d’accidents qui est en hausse. Il y a des accidents où il n’y a que des dommages aux véhicules, d’autres où il y a des dommages corporels et des accidents fatals. Cette tendance à la hausse est très inquiétante. 

4 990 contraventions ont été dressées par la police lors de contrôles routiers en une semaine. N’est-ce pas là un signal fort que des usagers de la route sont indisciplinés ?
Le nombre de contraventions démontre que les comportements des usagers de la route ne changent pas. Les contraventions doivent avoir un effet dissuasif. Toutefois, c’est quand le nombre est en baisse qu’on sait que les comportements des personnes changent. Il faut aussi faire ressortir qu’on doit savoir de quels types de délits il s’agit. Des contraventions peuvent être prises pour des raisons administratives, comme conduire sans son permis et autres. Il y a aussi des contraventions concernant le ‘trafic management’, comme quelqu’un qui se gare sur la ligne jaune ou sur un crossing. Or, cela n’est pas relatif à la sécurité. Il faut donc bien établir le nombre de contraventions liées à la sécurité routière, notamment l’alcool ou la drogue au volant, le non-port de la ceinture de sécurité, l’excès de vitesse, doubler sur la ligne blanche, entre autres. Il faut cibler ces infractions. La police doit axée les contraventions sur ces délits. 

Quels sont les principaux comportements à risque des conducteurs qui contribuent à l'augmentation du nombre d'accidents mortels sur les routes ?
Quand on prend note des statistiques, on voit que les deux roues et les piétons sont majoritairement impliqués dans des accidents de la route. Quand un piéton marche, il est très vulnérable. Souvent, quand il est percuté, c’est fatal. Il est à ressortir que dans bien des cas, des piétons n’ont pas de bons comportements. Ils pensent avoir tous les droits. Or, il y a une responsabilité qui leur incombe. Ils doivent s’assurer que la voie est libre avant de traverser sur un crossing et non pas juste traverser pensant qu’ils ont la priorité. Il y a des piétons qui donnent le dos à la circulation. Encore une fois, c’est dangereux. Certains portent des vêtements sombres sans une matière réfléchissante le soir. Cela peut provoquer des accidents. Il y a aussi ceux qui traversent sur l’autoroute. Il y a plusieurs cas de ce genre qui ont été recensés et où il y a eu mort d’homme. C’est l’irresponsabilité qui rend des piétons vulnérables.

S’agissant des usagers des deux roues, ils se retrouvent en pole position en cas de fatalité. Très souvent, leurs comportements sur la route laissent à désirer. Ils doublent n’importe où, se faufilent entre les voitures, font des démonstrations... bref, il y a un excès de zèle. Ces comportements irresponsables sont, dans de nombreux cas, fatals. Un autre facteur est le port du casque. On voit qu’une majorité achètent des casques bon marché juste pour ne pas choper une contravention. Ils ne pensent pas à l’aspect sécuritaire. Un casque intégral coûte cher mais protège beaucoup plus en cas d’accident.

Toutefois, la mentalité mauricienne est telle qu’on ne pense pas à cet aspect qui est vraiment important. 

Force est aussi de constater que des chauffeurs conduisent en état d’ivresse. D’autres font des excès de vitesse. Les deux, ensemble, font un cocktail explosif. Ils ralentissent en s’approchant des caméras, mais après, font des excès de vitesse. C’est ce qu’on appelle « displacement of offence ». Ce sont autant de facteurs accidentogènes. 

Comment peuvent-ils être évités ?
Il y a trois axes importants pour faire prévaloir la sécurité routière : l’éducation, l’ « enforcement », l’ « engineering » des véhicules et des routes. Il faut plus de causeries sur la sécurité routière. Cela peut se faire dans les écoles, centres communautaires et ailleurs. C’est prouvé que l’éducation porte ses fruits. Il est à déplorer que c’est quand il y a des accidents qu’on lance une campagne de sensibilisation parce qu’on doit le faire. On agit plus de façon réactive. L’éducation des citoyens doit se faire de façon systématique. 

On vient justement au côté « enforcement » dont vous évoquez. Comment assurer une application effective des lois et règlements routiers pour la réduction de l’hécatombe sur nos routes ?
La première chose, c’est d’avoir un « enforcement » systématique afin de cibler les comportements dangereux. Cela doit être une priorité. On doit avoir davantage de contraventions liées à la sécurité routière. Pour cela, il faut plus d’opérations policières. Les opérations ne sont pas distribuées de façon géographique. Il y a des endroits qui sont ciblés comme Flic-en-Flac ou Grand-Baie. Les gens savent qu’il y a des barrages et se montrent prudents. C’est bien de cibler les régions high risk. Cependant, il fait plus d’opérations coup de poing n’importe quand, n’importe où et à n’importe quelle heure. Il faut aussi que les sanctions soient immédiates. Il y a trop souvent un retard dans la sanction et cela n’a pas un effet dissuasif. On peut mettre un arsenal légal, mais on tarde à enquêter ou si l’affaire traîne, cela n’aura pas l’effet escompté. 

Vous évoquez aussi l’état des véhicules et de nos routes. Qu’en est-il justement ?
C’est effectivement un aspect important. S’agissant des véhicules, ils sont de plus en plus dotés d’équipements pour améliorer la sécurité. Néanmoins, il y a l’infrastructure qui pose problème. Des routes en piteux état, des nids de poules, des panneaux endommagés ou peu visibles, des marquages qui ont été effacés. Il faut reconnaître que ces problèmes liés à l’infrastructure engendrent des accidents. Il faut un meilleur monitoring, en particulier dans les régions à risque. 

Quelles sont les principales causes du grand nombre d'accidents impliquant des motocyclistes qui ne respectent pas les règles de la route ?
C’est avant tout le comportement irresponsable des usagers des deux roues. C’est une des raisons principales derrière le nombre de morts inquiétant dans cette catégorie. Au fait, ils n’ont pas un apprentissage digne de ce nom. Il y a eu le projet de moto-école, mais cela a été un flop sur toute la ligne. C’était un bon projet, mais l’implémentation posait problème. On a sollicité un consultant réunionnais qui ne connaissait pas le contexte mauricien. On a essayé de calquer un modèle étranger sans prendre en ligne de compte notre réalité. C’est un projet qu’on peut relancer si on l’améliore. Cela va sans doute aider les usagers des deux roues à mieux se comporter. Ces personnes ne sont pas 100% à blâmer. Elles ont appris comme elles ont vu. Elles apprennent sur le tas et copient les mauvais comportements et manœuvres. Il faut une institution pour leur expliquer la base et les aider à être plus responsables. Ce qui est également déplorable, c’est que de nombreux jeunes figurent parmi ceux qui décèdent. Il y a la responsabilité parentale aussi qui fait défaut. Il y a des jeunes qui trafiquent leur moto et participent à des rallyes. Leurs parents doivent les ramener à l’ordre. On ne peut pas que blâmer les autorités en cas d’accident. 

Quelles mesures spécifiques peuvent être prises pour renforcer la sensibilisation à la sécurité routière et changer les comportements des conducteurs imprudents ?
Il y a une bonne initiative du gouvernement, soit l’introduction de la sécurité routière à l’école. Cela doit s’accentuer encore plus. Des parents aspirent à un meilleur avenir pour leurs enfants, mais ils doivent aussi s’assurer que leurs enfants aient de bons comportements sur les routes en tant que piétons et plus tard comme conducteurs. Cela commence très tôt. La sécurité routière dans le cursus scolaire doit être systématique et répétitive. Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on va changer les mentalités. D’où le fait qu’il est important de commencer dès un jeune âge. C’est ainsi qu’on aura une génération future qui sera consciente de la sécurité routière et cela aidera à améliorer la situation. 

Est-ce que la police n’est pas assez rigoureuse et présente sur nos routes pour qu’il y ait cet effet dissuasif ?
Il faut une certaine frayeur qu’on peut être contrôlé n’importe où et n’importe quand. C’est cette peur qui fera changer le comportement indiscipliné et dangereux de certains. En effet, c’est le manque de ressources qui fait que la police ne peut faire des contrôles à travers le pays. Il y a un manque d’effectifs. Il y a des recrutements qui se font. J’espère qu’une partie sera déployée pour aider dans le combat contre l’insécurité routière. 

Faut-il revoir les sanctions ?
Les sanctions sont déjà assez sévères. En ces temps qui courent, peu de gens peuvent se permettre de payer une amende de Rs 2 500. Si on est pris dans le filet une fois, on a tendance à être plus prudent. Les amendes pèsent lourd. Au fait, c’est le contrôle qui manque et l’état de nos infrastructures qui est à déplorer. Dans beaucoup de cas, celles-ci ne sont pas revues faute de ressources humaines et de moyens financiers. 

Quelle est l'implication des autorités locales et nationales dans la lutte contre l'hécatombe sur les routes à Maurice ? Quelles actions concrètes sont entreprises pour améliorer la sécurité routière ?
Auparavant, il y avait des comités qui siégeaient mensuellement avec des acteurs de divers bords – RDA, TMRSU, la police, les conseillers et autres. On faisait part des choses qui clochent et des actions qui devaient être prises. Cela portait ses fruits. On n’a plus ces comités. Ce qui contribue à la dégradation de la situation.  

Quels sont les défis auxquels sont confrontées les forces de l'ordre pour faire respecter les règles de circulation et comment pourraient-ils être surmontés ?
Les plus gros défis restent l’indiscipline, le manque de courtoisie et l’irresponsabilité. Chacun doit jouer son rôle dans ce combat. Il y a un changement de mentalité qui s’impose. Au cas contraire, la situation ira de mal en pis. 

Comment les technologies émergentes, telles que les systèmes d'assistance à la conduite, pourraient-elles contribuer à réduire le nombre d'accidents mortels sur les routes de Maurice à l'avenir ?
Il y a des véhicules qui disposent d’équipements technologiques. Les voitures sont de plus en plus sécurisées. Or, cela a un coût et ce n’est pas dans le budget de toutes les personnes. Puis, à Maurice, on n’envoie pas les voitures à la casse, hormis les autobus et minibus de plus de 20 ans. Si on vient de l’avant pour les voitures, cette mesure sera politiquement un suicide. Quel parti risquera de venir avec une telle mesure, sachant que ce sont des personnes pauvres et les travailleurs qui disposent de vieux véhicules ? Il faut être brave pour venir avec une telle mesure. Or, aucun politicien ne voudra devenir impopulaire. 

Comment la coopération entre les différents acteurs, tels que les autorités gouvernementales, la société civile et les entreprises privées, peut-elle contribuer à réduire l'hécatombe sur les routes à Maurice ?
Il faut identifier tous les acteurs ayant l’expertise et la volonté pour œuvrer pour la sécurité routière. Il faut mettre sur pied une entité qui aura le rôle et le pouvoir de venir avec des stratégies et les implémenter. À ce jour, il y a le ministère des Transports qui est responsable. Sauf que le ministère porte trop de chapeaux. Il faut une « leading agency » indépendante qui puisse travailler. C’est ainsi qu’on pourra progresser en la matière. 

Quelles leçons peuvent être tirées des incidents récents impliquant le métro à Maurice pour améliorer la sécurité et la sensibilisation du public ?
Encore une fois, il s’agit d’un changement de comportement des usagers de la route. C’est l’indiscipline la principale cause. On doit savoir que ce n’est pas une mince affaire d’arrêter un métro en marche. Ce n’est pas la même chose que d’arrêter un autre véhicule. Il est important qu’il y ait un changement de mentalité. 

 

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