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Nominations aux postes clés : quand la méritocratie est jetée aux oubliettes

Des personnes se trouvent catapultées à la tête d’institutions cruciales pour des secteurs économiques, alors qu’elles n’ont aucune expérience dans le domaine.

Les nominations politiques se multiplient pour remplir les postes laissés vacants après les élections générales. Mais à quel point est-il important de mettre les bonnes personnes au bon endroit et à quel point Maurice pratique-t-elle cette politique ?

«La méritocratie est primordiale pour le bon fonctionnement de la démocratie. Quand on place des agents politiques, des candidats battus, des petits copains et copines ou encore des membres de sa famille à des postes clefs et à responsabilités, on fait du tort au pays, car on n’a pas les meilleures compétences au bon endroit », note Faizal Jeeroobarkhan, observateur politique et membre de Think Mauritius.

La saison des nominations politiques bien entamée, le constat est là, selon lui. Comme pour tout gouvernement qui l’a précédé, l’alliance MSM/Muvman Liberater ne mise pas particulièrement sur la compétence pure pour remplir les postes vacants. C’est ainsi que sont installées, à la tête d’institutions cruciales pour des secteurs économiques, des personnes qui n’ont aucune expérience dans le domaine.

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Krish Ponnusamy

« Ça impacte énormément sur notre société et notre économie. Et cela de diverses façons. Au fil du temps, nous avons créé une société où une catégorie de citoyens est favorisée et le reste ne l’est pas. Avec cette politique, c’est le pays qui est le plus grand perdant et la société, elle, a tout à perdre », souligne Krish Ponnusamy, haut fonctionnaire à la retraite.

Et l’absence des meilleures compétences à des postes stratégiques bride la progression économique, avance l’économiste Manisha Dookhony : « Dans certains cas, cela peut être un frein au développement du pays, à notre épanouissement économique, social et même politique. » Est-ce le cas pour Maurice ? « Il y a un feeling d’absence de méritocratie dans les nominations. Il n’y a pas assez de transparence. Dans les systèmes du tiers-monde, on réfléchit à comment récompenser nos copains. Mais, dans un pays à hauts revenus, catégorie à laquelle nous voulons accéder, les enjeux sont totalement différents. Pour pouvoir survivre dans cette ligue, il est primordial d’avoir les meilleures compétences au lieu de miser sur nos amis ou sur notre famille », explique-t-elle.

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Rajen Bablee

Rajen Bablee, directeur exécutif de Transparency Mauritius, est aussi de ceux qui déplorent le fait que les décideurs mauriciens ne portent pas en haute estime la méritocratie. « Il est important, surtout au niveau des institutions, qu’il y ait des résultats. Elles ne peuvent être dirigées par des nominés professionnellement incompétents et qui n’ont d’autres attributs que ceux d’être proches ou d’être les larbins d’un politicien. Cela se fait au détriment du bon fonctionnement des affaires de l’État et sape le moral de la population. Et il serait bien que les politiques réalisent que cela peut les desservir aussi », analyse-t-il.

« Idéalement, selon le principe de la bonne gouvernance, il faudrait, pour tout poste vacant, avoir un appel à candidature, en précisant la nature du travail à effectuer et les qualifications et expériences requises. Nous savons, cependant, que plusieurs lois préconisent que l’exécutif, dans certains cas, puisse procéder à des nominations de façon discrétionnaire et sans passer par les procédures usuelles de recrutement. Bien que ce système soit parfaitement légal, Transparency Mauritius insiste sur le fait que la méritocratie et la compétence doivent primer », continue-t-il. 

Mais il ne faut pas être naïf non plus. Les politiciens mauriciens ne sont pas les seuls à permettre aux leurs de se faire une belle place au soleil. « Il ne faut pas se voiler la face. C’est une pratique qui existe dans plusieurs démocraties, dont les États-Unis, où mêmes les juges de la Cour suprême sont choisis par rapport à leurs penchants politiques. Par contre, dans ce même pays, pour certains postes exécutifs, il y a des entrevues publiques effectuées par des membres des deux camps avant que ne soient recrutés des officiers », dit Rajen Bablee. Et ces auditions sont publiques. « Cela permet à la population de juger de la valeur des candidats », ajoute-t-il.
« D’autre part, le head hunting est aussi une pratique courante et a toute sa raison d’être, si la pratique est de bonne foi et dans l’intérêt public. Il convient aussi de se rappeler que les cas de népotisme existent aussi dans le secteur privé », conclut le directeur exécutif de Transparency Mauritius.

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Manisha Dookhony

Il ne croit pas aussi bien dire. Dans le privé également, le népotisme est trop souvent de mise. Au sein des grands groupes, c’est souvent une histoire de famille. Plusieurs grandes compagnies du pays ont d’ailleurs des conseils d’administration composés quasi exclusivement de membres d’une seule et même famille.

Interrogé, le dirigeant d’une des entreprises du top 10 se justifie. « Il n’y a rien de mal à ce que les membres d’une même famille occupent des postes clefs d’une entreprise. à plus forte raison s’ils sont les propriétaires de la compagnie. C’est d’ailleurs assez logique qu’il en soit ainsi. Mais, pour d’autres postes à responsabilités, on favorise les meilleures compétences. Car c’est ça, et rien d’autre, qui permettra à la compagnie de croître. Ne nommer que des proches ou des amis à des postes stratégiques équivaut à pousser la compagnie vers la fermeture ou à l’empêcher de croître », confie-t-il. Onze des 20 plus gros groupes du pays sont des entreprises familiales.

Mais, précise encore ce chef d’entreprise : « Nos entreprises n’utilisent pas de l’argent du contribuable pour fonctionner. Au contraire, ce sont nous-mêmes qui versons le plus d’argent dans les caisses de l’État. Comparer le secteur privé avec les institutions gouvernementales n’est pas faire une juste comparaison. Les politiciens qui justifient les copinages politiques par ce qui se passe chez nous noient le poisson. »

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Faizal Jeeroobarkhan

Pour Faizal Jeeroobarkhan, une société qui ne pratique pas l’égalité des chances est vouée à l’échec. « Quel message envoie-t-on avec une politique de favoritisme ? Quand on voit des personnes pas vraiment méritantes bénéficier de jolies nominations et qu’une fois installées, elles jouissent de tout ce que leur poste peut leur rapporter, on crée forcément de la frustration. Les personnes qui se sentent lésées ou qui en sont offusquées, y compris au sein de l’institution concernée, auront tendance à adopter la même attitude. On en voit le résultat dans nos institutions et au sein de la Fonction publique. La qualité des prestations régresse. Et puis, on demande aux jeunes de faire des efforts pour réussir dans la vie ? Quel exemple est-ce que nous leur donnons ? » reproche Faizal Jeeroobarkhan.

Quand on parle de la notion de méritocratie, celle de la bonne gouvernance n’est jamais très loin. « La société a besoin de bonne gouvernance pour avancer. Si les jeunes sont convaincus qu’il n’y a ni bonne gouvernance, ni méritocratie, ils partent. Idem pour les gens qualifiés », affirme Krish Ponnusamy.

Pour une société juste, il faut des règles. « Si on n’a pas de règles prédéfinies, on aura le même résultat. Il faut que tout le monde réfléchisse ensemble et trouve un moyen d’institutionnaliser les bonnes pratiques. Si le gouvernement a vraiment à cœur la méritocratie dans l’attribution des responsabilités, il faut établir clairement les règles du jeu. Mais, soit on croit dans la méritocratie, soit on n’y croit pas », ajoute l’ancien haut fonctionnaire.

Et avec les bonnes personnes au bon endroit, la progression peut être rapide. Nos interlocuteurs parlent de Singapour et même de Dubaï. Alors que celui-ci n’était encore qu’un village de commerçants, il y a 40 ans, il est aujourd’hui un hub incontournable. « Ses dirigeants n’ont pas hésité à faire venir des gens très compétents de l’étranger et à leur confier des postes à hautes responsabilités », précise Manisha Dookhony. « Dubaï s’est appuyé sur les meilleurs techniciens, ingénieurs ou encore gestionnaires. Sans ça, Dubaï ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Mais, nous, à Maurice, nous faisons tout le contraire », déplore Faizal Jeeroobarkhan.

Méritocratie : une notion ancrée dans la Déclaration des droits de l’homme

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose : « Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

La notion de méritocratie et d’égalité des chances est en son centre. Il s’agit, en outre, d’atteindre une hiérarchisation sociale organisée en fonction du mérite et de l’effort des individus. Elle s’oppose donc à la notion d’aristocratie ou de bourgeoisie d’État, selon laquelle on obtiendrait une place d’importance grâce à sa naissance ou son appartenance communale ou politique.

De nombreux sociologues, politologues ou encore philosophes ont leur propre interprétation. Élise Tenret, sociologue française de renom, explique, dans Les 100 mots de l’éducation, que le « modèle méritocratique apparaît particulièrement valorisé dans les sociétés modernes dans la mesure où il est censé permettre une meilleure allocation des postes en fonction des compétences des prétendants ».

Vincent Dupriez, professeur de sciences de l’éducation à l’Université de Louvain, en Belgique, avance, pour sa part, que la méritocratie renvoie « au principe qu’une société juste est une société qui octroie à chacun la place qu’il mérite, en fonction de ses efforts et de ses talents, plutôt qu’une place abusivement héritée ».

L’exemple de Dubaï

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Dubaï est devenu une mégalopole en moins de quarante ans.

Bourg modeste et isolé du monde, Dubaï prend son envol à partir des années 70. Parti de presque rien, il est aujourd’hui sur le toit du monde dans plusieurs secteurs économiques. Selon les observateurs et analystes, cela est notamment dû à sa capacité à donner des responsabilités aux bonnes personnes. L’exemple en la matière est la compagnie aérienne Emirates. Fondée en 1985, celle-ci est une des principales compagnies d’aviation au monde.

Le Britannique Sir Timothy Charles Clark, président de la compagnie, en est un des membres fondateurs et il est considéré comme la cheville ouvrière de l’expansion phénoménale du groupe. Il avait été débauché de Gulf Air.

Will Todman, Associate Fellow du Center for Strategic & International Studies, explique, dans un article publié sur le site de l’organisation, que l’émergence de Dubaï a pu se réaliser quand « le dirigeant de Dubaï a commencé à institutionnaliser la méritocratie et les gens qui ont pris des positions importantes à Dubaï l’ont fait sans utiliser leurs connexions ou l’appui de leur tribu ».

Le cas de Singapour

Petite île de l’Asie du Sud-Est, sans ressources naturelles et dotée d’une population multiethnique, Singapour pratique l’excellence dans bien des domaines. D’un Produit intérieur brut per capita de 500 US$ en 1965, quand elle est séparée de la Malaisie, elle dépasse aujourd’hui les 50 000 US$ per capita. Il est largement reconnu qu’une des recettes de son succès est son système de gouvernance fondé sur la méritocratie.

Dans son ouvrage Why Singapore works : five secrets of Singapore’s success, datant de 2018, le chercheur Jon Quah écrit que « Singapour a compensé son absence de ressources humaines en investissant lourdement dans l’éducation, afin d’améliorer les compétences de sa population et en encourageant les best and brightest Singapouriens à se joindre au service civil et au gouvernement, grâce à une politique basée sur la méritocratie et de bons salaires ».

Le modèle nordique

Les pays scandinaves (Norvège, Danemark, Finlande, Suède) bénéficient de niveaux de vie élevés et de faibles écarts de revenus. Ils se situent avec une grande constance aux premières places des classements des pays les plus prospères et des habitants les plus heureux.

Mais quel est la recette du succès ? « La méritocratie est inscrite dans leur ADN et se reflète dans leur façon de faire. Mais il y a aussi une certaine homogénéité et ça rend les choses plus faciles. à Maurice, il y a d’autres facteurs qui sont pris en compte pour s’assurer que toutes les composantes de la population aient leur place », explique l’économiste Manisha Dookhony.

 

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