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À l’hôpital Jeetoo : stigmatisation envers de deux bébés de parents séropositifs

À l’hôpital Jeetoo : stigmatisation envers de deux bébés de parents séropositifs La maman, assise dans la cour de l'hôpital, ne voulait pas rentrer chez elle jeudi après-midi. Le papa en visite à l'hôpital pour la Noël.

Des visiteurs déplorent l'attitude de certaines infirmières envers ces enfants - La mère interdite de rester au chevet des enfants parce qu'elle est séropositive - Les parents acceptent avoir été négligents mais demandent aux autorités de ne pas prendre leurs enfants 

Ce sont les visiteurs qui ont contacté la rédaction pour déplorer l’attitude de certaines infirmières envers des jumeaux, des bébés âgés de six mois.  Ils déplorent que ces infirmières refusent de s’occuper de ces deux enfants et demandent aux visiteurs de ne pas s’approcher d’eux car ‘ils sont séropositifs’. Révoltés, les visiteurs ont décidé d’alerter l’opinion publique… 

Il est 16 heures le jeudi 3 janvier. Nous recevons un appel de Jean qui rend visite à son fils à l’hôpital Jeetoo. Il déclare : « Madam ena enn problem la, ena enn zanfan pe plore depi 1 heure temps personn pa pe pran li kont e li tomb sek ek fatig ». Nous lui demandons de s’enquérir auprès des infirmières pour savoir ce qui se passe. 

Il nous rappelle après quelques minutes et crie avec indignation. « Monn al koz ek nurse la, linn dir mwa li pa pou kapav okip sa zanfan la akoz zanfan la gagn Sida. Fer enn manier ou pa koste ar li ousi ». Choqué par de tels propos, il insiste auprès de l’infirmière, « madam ou pa pou gagn sida si ou donn li inpe dile non ». C’est après cette intervention qu’elle ira offrir un peu de lait à l’enfant. 

Les parents interdits de voir leurs enfants

Quelques minutes plus tard, les parents du bébé arrivent. L’infirmière les informe que suite à un ordre de la cour, ils n’ont pas le droit de voir leurs enfants. Une bagarre éclate alors. Le père, hors de lui, réclame des explications que personne ne peut lui en fournir. Il serre son fils dans ses bras. Les policiers arrivent et essaient de lui faire entendre raison. « Non mo pa pou larg li. Monn amen mo zanfan isi pou li gayn swin pa pou ki zot tir li ar mwa. Les nou mor » crie-t-il. 

Quatre policiers lui font alors évacuer la salle. Il hurle et réclame  qu’on lui laisse dire aurevoir à ses enfants. Plus tard la mère réitère sa demande  à l’infirmière en charge pour qu’elle reste avec ses enfants comme le font les autres mamans. « Elle m’a dit de lui donner 5 minutes pour arranger les choses mais elle a fait appel aux policiers qui m’ont demandé de m’en aller ». 

Nous les rencontrons quelques minutes plus tard. Ils sont bouleversés et cherchent des explications. Le papa nous explique qu’il a transporté les enfants à l’hôpital il y a deux semaines parce qu’ils avaient des petites taches sur le corps. « Ena dimoun ti pe dir mwa tambave sa me monn prefer amen zot lopital pou ki zot gayn tretment. Zordi kuma dir monn fer enn erer monn amen zot aster la pe anpes mwa guet mo zanfan ».

Ils ont consigné une déposition au poste de police. Informée de ce cas, l’ONG PILS suit cette affaire de près. (Voir hors Texte). Nous avons pour notre part, essayé de signaler ce cas aux cadres de la CDU à plusieurs reprises, sans succès. À l’heure où nous mettions sous presse, les enfants étaient toujours admis à l’hôpital Jeetoo. 


Témoignages

Marie Michèle, la mère : «On m’interdit de rester avec mes enfants parce que je suis séropositive» 

Elle a tenu à témoigner à visage découvert parce qu’elle souhaite dénoncer les discriminations et stigmatisations dont elle a fait l’objet. « Depuis toujours j’ai dû subir des actes de discrimination. Séropositive depuis 15 ans, je me suis habituée à être une rejetée. Mais là c’est vraiment très dur pour moi d’accepter ce qu’on est en train de me faire. On m’a d’abord refusé de rester avec mon enfant. L’infirmière m’a clairement dit que je ne pouvais pas rester parce que je suis séropositive. Nous venions régulièrement voir les enfants. Nous n’habitons pas trop loin de l’hôpital et parfois même très tard le soir quand ils nous manquaient on essayait de les voir. Nous aimons nos enfants et avons travaillé dur pour les prendre en charge. Ce n’est pas bien de nous faire autant souffrir » .

Le père : «Pourquoi nous arracher nos enfants pour subir l’indifférence du personnel à l’hôpital» ? 

Il est hors de lui. Ce n’est pas la première fois que d’autres parents lui font part de l’attitude des infirmières envers ses enfants. « Les gens ne cautionnent pas ce genre de comportement et ils le disent tout haut. C’est une des raisons pour laquelle pour la Noël, j’ai demandé à prendre mes enfants pour rentrer à la maison. Chaque fois que je viens les voir, un parent m’approche pour me dire que mon enfant pleurait des heures sans que personne ne s’en occupe. Pire, on interdit aux autres parents de les approcher ‘parski zot gayn sida ». Cependant aucun résultat médical ne confirme que les enfants sont séropositifs. « Quand j’ai demandé à ramener mes enfants à la maison, on m’a dit qu’il faut qu’ils restent pour faire des tests, on m’a aussi fait signer un document pour déterminer s’ils ont contracté le virus et j’ai accepté.Maintenant je ne comprends pas pourquoi on ne me laisse plus voir mes enfants ».


Le Dr Ismet Nawoor, de l’hôpital Jeetoo : «Nous prendrons des sanctions sévères si nécessaire»

Hôpital Jeetoo

« Si les parents ont fait une déposition à la police tant mieux car cela permettra de savoir exactement ce qui s’est passé. Nous ne tolérons aucune discrimination ni stigmatisation dans les hôpitaux et si certains membres du personnel hospitalier malgré toutes les directives et formations, continuent à agir mal, ils devront répondre de leurs actes ». Il promet de mener une enquête à son niveau car pour le moment « il n’en sait pas plus ». Il ajoute « Nous devons offrir le même traitement à tous les patients, c’est ce que nous prônons ». 

En ce qui concerne le refus envers la mère, il avance : « Si ce que la mère affirme est exacte, c’est très grave car cette salle est dédiée aux enfants de moins de 6 ans et les mamans doivent rester avec leurs enfants. Toutes les mamans ont le droit d’y être, y compris celle qui est séropositive. » 

Cependant il explique qu’il y a un ‘Restraining order’ émis par la cour également : « Depuis que nous avons reçu une copie de cet ordre de la Child Development Unit, nous devons alors faire bien attention. Dans ce cas précis, même si cela paraît injuste, les infirmières ne font que leur travail en ne leur donnant plus accès à la salle ».


Nicolas Manbode de PILS : «Les parents séropositifs et utilisateurs de drogue font souvent face à cette situation» 

« C’est déjà une grosse discrimination de ne pas laisser la maman rester avec ses bébés mais en même temps nous savons très bien comment ça se passe dans les hôpitaux. Nous avons 6 centres référents où cela se passe plutôt bien car le personnel y est bien formé. Cependant lorsqu’ils doivent être admis dans les hôpitaux, c’est différent. Ils sont victimes de discrimination de tous genres. Certains sont laissés pour morts parce qu’ils sont séropositifs et personne ne veut s’occuper d’eux et leur donner le soin qu’ils méritent ». 

Il est indigné par ce qui a été rapporté par Jean. « Nous savons qu’il y a un élément de ‘Shared confidentiality’ dans les hôpitaux mais cela devrait s’appliquer uniquement quand un médecin doit prodiguer un soin spécifique au patient. Il ne faut pas le stigmatiser en faisant savoir à tout le monde que le malade est séropositif ainsi qu’aux autres patients de la salle ». 

Il explique que dans ce cas précis il ne sera pas possible d’établir avec certitude le statut sérologique des enfants. « Il faudra attendre qu’ils aient environ 1 an et demi pour savoir s’ils ont contracté le virus ». 

En attendant, PILS offrira un programme de soutien et d’accompagnement aux parents. Une première rencontre a déjà été faite hier.


Stigma Index : Discrimination au sein des hôpitaux 

Dans son dernier rapport publié en 2017, PILS met en lumière les stigmatisations dont subissent les personnes atteintes du VIH. On peut lire dans ce rapport que 41,7% des personnes interrogées évitent d’aller à l’hôpital ou dans d’autres centres de santé de la région ou de la communauté en raison de leur statut VIH. « Lorsqu’elles envisagent d’avoir accès aux traitements pour leurs infections par le VIH, environ un tiers des malades craignent que le personnel hospitalier ne divulgue leur statut sans leur consentement. Ils ont aussi la frousse d’être maltraités par les soignants. Les répondants étaient surtout préoccupés par la confidentialité de leur statut VIH. Plus de la moitié des répondants (57,3%) ne peuvent affirmer si les professionnels de la santé n’ont pas divulgué à une autre personne leur statut VIH sans leur consentement. »

Ce qui dénote clairement un manque de confiance dans les établissements de santé qui pourrait avoir un impact sur l'accès et l'adhésion aux soins destinés à ces malades.  Maurice est le quatrième pays au monde où les malades avec le VIH ont signalé qu'un professionnel de la santé avait enfreint la confidentialité de leur statut VIH . (ONUSIDA, 2017) indique l’ampleur de cette préoccupation.

Les parents devant le tribunal de Port-Louis hier 

Les parents se sont rendus au bureau de la CDU pour connaitre les raisons leur interdisant de voir leurs enfants la veille. Ils ont été invités à se présenter en cour. « Banla dir mwa zot pa o kuran e zot inn dir mwa vinn lakour pou demande kifer mo pa kapav truv mo zanfan. Mo pa kone si zot pe anbet mwa parski zot pe dir se social worker lhopital ki finn rapor lor nou» a déclaré la mère avant de se présenter en cour. 

Elle a appris plus tard qu’un ‘Restraining order’ a été émis contre eux (les parents). Elle trouve cela injuste. « La seule erreur que nous ayons commise c’est de ne pas avoir fait les vaccins des enfants à temps. Nous regrettons cette négligence de notre part et nous demandons aux autorités de ne pas nous priver de nos enfants pour cette raison et au contraire de nous soutenir pour que nous puissions les prendre en charge comme il se doit. » Les parents ont été appelés en chambre. Il leur a été expliqué que c'est pour cause de négligence médicale. "Cependant le magistrat m'a dit que j'avais le droit de rester avec mes enfants le soir. J'y vais immédiatement" nous a-t-elle affirmé avec joie. 
L'affaire a été renvoyée au 8 janvier.