The Kerala Story : mauvais cinéma à Maurice
Par
Adila Mohit-Saroar
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Adila Mohit-Saroar
Depuis sa sortie sur grand écran la semaine dernière, « The Kerala Story » ne manque pas de susciter une véritable polémique. D’un côté, il y a ceux qui sont contre son contenu. De l’autre côté, ceux qui estiment que chaque individu a le droit de regarder le film de son choix.
Depuis sa sortie, « The Kerala Story » suscite une vive polémique, divisant l’opinion et alimentant des discussions passionnées. Les limites de l’art, la liberté d’expression et les valeurs sociétales sont notamment remises en question.
« The Kerala Story » est considéré comme un film audacieux, osé et controversé. Dès les premières projections, il a été qualifié de provocateur, choquant, voire de potentiellement offensant. Le thème abordé, les scènes controversées et le traitement brut ont alimenté les critiques et ont conduit à une série de débats acrimonieux. Cela s’est passé en Inde. Mais aussi à Maurice après que MCine a annoncé la projection du film, depuis déprogrammé pour des raisons de sécurité (voir plus loin).
Les partisans du film défendent son droit à repousser les limites artistiques et à aborder des sujets tabous de manière franche et sans compromis. Ils affirment que le rôle du cinéma est de questionner, de remettre en cause et de refléter les aspects les plus sombres de notre société. Selon eux, la polémique qui entoure ce film témoigne de sa force évocatrice et de son impact sur le public.
Le Dr Shiksha Gujadhur fait partie de ceux-là. Cette ressortissante indienne établie à Maurice a voulu regarder « The Kerala Story » avec des amis lorsqu’est sortie la bande-annonce. « Le jour J, j’ai contacté le propriétaire du cinéma MCine Trianon et notre groupe, INDOMUR WOMENS ERA, a organisé une projection privée. La salle était pleine à craquer », raconte-t-elle.
Elle est catégorique : c’est un film à voir. Elle le recommande en particulier aux adolescents. « Ils devraient regarder ce film qui ouvre les yeux sur les méthodes utilisées par les terroristes, que ce soit par des individus de leur propre religion ou par des convertis. En raison d’une méconnaissance de votre propre religion, quelle qu’elle soit, et d’une méconnaissance de leurs véritables valeurs, vous devenez une proie pour ces personnes », dit le Dr Shiksha Gujadhur.
Elle estime que chacun devrait être libre de regarder ce film, car la liberté est notre droit fondamental. « Lorsque les Américains diffusent des films antiterroristes, il n’y a pas de réaction, alors pourquoi une telle réaction lorsque c’est l’Inde ? Nous avons des amis de foi musulmane et catholique qui ne comprennent pas la logique derrière les réactions de certains », ajoute-t-elle.
Cela fait 45 ans qu’elle est à Maurice, qu’elle qualifie d’« île paradisiaque», poursuit le Dr Shiksha Gujadhur. « Je demande à tous les Mauriciens de préserver cette île telle qu’elle est, si belle et paisible, sans craindre le terrorisme. Il n’est pas nécessaire de créer des problèmes inutiles », plaide-t-elle.
Vedna Jadoo et son époux ont également regardé « The Kerala Story ». Ce sont surtout les commentaires négatifs qu’elle a vus sur les réseaux sociaux qui ont attisé sa curiosité. « Ce film s’oppose à l’ISIS et au terrorisme. Il y a beaucoup à apprendre dans ce film. Chaque religion doit connaître ses écrits afin de ne pas tomber dans le piège. En fin de compte, chaque religion nous guide vers la lumière. Ce sont des individus qui répandent la haine et créent la division », affirme-t-elle. Du reste, elle souligne que ce n’est pas un film qui « dictera qui on doit fréquenter ». Car, selon elle, « nous sommes libres de nos actes ».
Cependant, les détracteurs du film soulèvent des inquiétudes quant à son contenu potentiellement « offensant », « préjudiciable » et « insensible ». Ils soutiennent que la liberté artistique ne doit pas être un prétexte pour véhiculer des idées « problématiques » ou pour légitimer des représentations préjudiciables. En Inde, nombreux sont ceux qui sont d’avis que ce film a franchi la ligne entre l’exploration artistique et la glorification de comportements inacceptables.
Au-delà de la question artistique, cette polémique soulève également des interrogations sur les limites de la censure et de la responsabilité sociale. Doit-on permettre à un film de tout montrer au nom de la liberté d’expression, ou faut-il imposer des restrictions pour protéger le public et prévenir d’éventuels préjudices ?
Husayn Mangalkhan, l’un des contestataires, avait adressé une lettre au ministre des Arts et du patrimoine culturel demandant l’arrêt de la projection. « Malheureusement, je n’ai reçu aucune réponse. Je me demande sur quelle base la décision a été prise de poursuivre la projection du film malgré les nombreuses contestations. Après tout, il s’agit d’une histoire fictive. Il est regrettable de permettre qu’un tel film soit diffusé dans les salles », estime ce membre du Reform Party.
Il demande ainsi au ministre des Arts et du patrimoine culturel d’intervenir et de prendre des mesures immédiates. « En tant que citoyen, je suis convaincu que des mesures urgentes doivent être prises pour atténuer les conséquences que ce film pourrait avoir sur la sécurité publique et l’harmonie sociale. Le contenu du film peut inciter à la violence, ce qui représente un grand risque pour notre société et peut avoir des effets négatifs sur la coexistence pacifique entre les différentes communautés », soutient Husayn Mangalkhan.
Il demande au ministre Avinash Teeluck d’analyser le contenu du film afin de déterminer s’il ne contrevient pas aux règles en matière de sécurité publique et d’harmonie sociale. Husayn Mangalkhan mentionne également un jugement de la cour du Bengale-Occidental qui a demandé aux producteurs de préciser que ce film est « une version romancée des événements » (« fictionalised version of events »). « Il est crucial que notre société reste exempte de toute forme d’incitation et de provocation pouvant mener à la violence et à des troubles sociaux », martèle-t-il.
De son côté, Tanweer, qui a regardé le film, condamne « l’image erronée et négative que ce film donne de l’islam et des musulmans ». « D’un point de vue purement cinématographique, le film semble conçu pour semer la haine entre les musulmans et nos frères et sœurs hindous. Les scènes étaient organisées avec une haine flagrante et symbolique qui transparaissait dans chaque image. Cependant, l’islam est une religion de paix, d’amour et de fraternité. Nous continuerons de vivre en tant qu’une seule nation et un seul peuple. Aucun film ni aucun programme politique ne pourra nous diviser », lance-t-il.
« The Kerala Story » parle de la conversion à l’islam de jeunes filles de l’État du Kerala en Inde et de leur endoctrinement jusqu’à ce qu’elles se retrouvent à combattre pour l’État islamique.
Sollicité pour une réaction, le ministre des Arts et du patrimoine culturel, Avinash Teeluck, répond qu’il n’a pas encore pris connaissance des correspondances qui lui ont été adressées. « Je vais devoir les lire avant de faire une déclaration », déclare-t-il.
Dans un communiqué officiel publié le vendredi 26 mai, MCine a annoncé qu’il annulait la projection de « The Kerala Story » à La City, Trianon à la suite d’une demande de la direction, Highway Properties Ltd, afin d’éviter d’éventuelles poursuites judiciaires.
La diffusion du film, qui avait commencé le vendredi 19 mai, a été interrompue dimanche dernier sur ordre de la police pour des raisons de sécurité. Ceci faisait suite à des protestations émanant d’un groupe de personnes qui jugeaient que le film n’était pas approprié.
Après avoir obtenu l’assurance du commissaire de police quant au maintien de l’ordre public, la direction de MCine avait pris la décision de reprendre la projection du film le vendredi 26 mai. Cependant, la direction de MCine a déclaré avoir reçu un courrier électronique faisant état d’une menace de bombe dans les cinémas de Trianon et Flacq pour la même journée. Une plainte a été déposée au poste de police de Rose-Hill jeudi soir, et une copie de ce courrier électronique a été remise à la police.
Dans le débat entre le droit à la liberté artistique et la « représentation » de la « réalité », Vikram Jootun, directeur de la Mauritius Film Development Corporation (MFDC), rappelle que « de nombreux films apportent des nuances sur divers sujets mais ne font pas l’unanimité ». « Un film peut être réalisé dans un pays mais quand il est joué et diffusé dans de nombreux pays, cela en dit long », ajoute-t-il.
Dans l’industrie du cinéma, que ce soit à Bollywood, Hollywood, Tollywood ou ailleurs, il est souvent nécessaire d’obtenir l’approbation du comité de censure pour la diffusion des films. « Parfois, cela peut être dû à des vérités qui blessent certaines personnes, mais cela peut aussi permettre d’éclairer certains aspects d’une histoire », fait-il ressortir.
Si un film est autorisé à être diffusé à l’échelle mondiale, cela a une raison d’être»
Et que pense-t-il de toute la polémique autour de « The Kerala Story » ? « Personnellement, je pense que si un film est autorisé à être diffusé à l’échelle mondiale, cela a une raison d’être. La réalisation d’un film nécessite du temps pour se plonger dans l’histoire et la reproduire. C’est lorsque tous les éléments sont réunis que l’artiste peut jouer son rôle de manière artistique et respectueuse du scénario. »
Le cinéaste David Constantin n’a pas eu l’occasion de voir « The Kerala Story ». N’empêche, il trouve déplorable que « très souvent, dans de telles situations, les personnes mécontentes n’ont pas encore vu le film et se basent sur les opinions des autres plutôt que sur leur propre jugement ».
Un travail considérable est nécessaire pour réaliser un film, dit-il. « Des années sont nécessaires pour l’écriture, la production et l’ensemble du processus de création. De plus, le film doit obtenir l’approbation du Film Classification Board. »
Il regrette que certaines personnes ne puissent pas voir le film, car il peut heurter leur sensibilité. Cependant, ceux qui le souhaitent devraient avoir la liberté de le regarder. « Il est dommage que lorsque certaines personnes n’aiment pas un film, elles exercent une pression pour empêcher les autres de le voir. Ce comportement n’est pas constructif et ne contribue pas à la construction d’une société », déplore-t-il.
Il est dommage que lorsque certaines personnes n’aiment pas un film, elles exercent une pression pour empêcher les autres de le voir»
Il estime qu’il est dommage de ne pas permettre au film de rencontrer son public. « Je comprends que cela puisse heurter certaines sensibilités, mais de nombreux films ne plaisent pas à tout le monde et personne n’est obligé de les regarder. Demain, un autre film sur une autre thématique pourrait susciter le rejet de certains groupes qui diront que les autres ne devraient pas le voir, ce qui est étrange. Cela souligne également un manque de dialogue dans notre pays. Nous devrions nous parler avant de prendre des positions radicales », préconise David Constantin.
Un film peut susciter la polémique, mais il peut également ouvrir la voie à des discussions. « En tant que cinéaste, je crée mon œuvre et j’exprime mon point de vue. Bien sûr, il reste subjectif, mais il est basé sur des faits réels tout en demeurant de la fiction. Après tout, un film reste une création cinématographique », précise-t-il.
Du reste, tous les films doivent obtenir un visa du Film Classification Board, rappelle le cinéaste. Certains sont classés PG, tandis que d’autres reçoivent un visa R, destiné à un public adulte capable de réfléchir aux arguments pour et contre. « Je crois en la capacité des gens à réfléchir par eux-mêmes. On peut dire que quelque chose est exagéré ou pas vrai, mais nous devrions être en mesure de discerner la part de vérité. Je pense que nous avons tous la maturité nécessaire pour cela. Certaines personnes pensent que nous en sommes incapables et qu’il ne faut pas montrer certaines choses. Cependant, chaque Mauricien possède une intelligence et est capable de comprendre ce qui lui est présenté et d’y réfléchir », lance David Constantin.
« The Kashmir Files »
Ce film a été interdit dans les salles mauriciennes le lundi 14 mars 2022. Le Film Classification Board est revenu sur sa décision et a autorisé la projection par la suite. Mais il lui a attribué un Visa 18. Inspiré de l’exode des hindous du Cachemire, ce film a choqué et poussé à la réflexion. Il a aussi suscité la controverse dans la façon de présenter l’histoire.
La Passion du Christ
« La Passion du Christ » avait également suscité la polémique il y a près de deux décennies. Ce film raconte l’histoire de Jésus Christ, des douze dernières heures qu’il a vécues, de la Cène à la crucifixion, la souffrance jusqu’à la mort.
Le Film Classification Board (FCB) est responsable de la classification des films en vue de leur distribution et de leur diffusion à Maurice. Son rôle principal consiste à évaluer et à classer les films en fonction de leur contenu afin de garantir leur adaptation à différents publics et de protéger les intérêts des spectateurs.
Quelques-unes de ses responsabilités :
Pourquoi, en 2023, dans un pays dit pluriculturel, une telle polémique autour d’un film ? Qu’est-ce que cela révèle de notre société ? Nous avons posé la question à un expert du domaine qui a cependant souhaité conserver l’anonymat.
« La polémique entourant un film dans un pays considéré comme pluriculturel, tel que Maurice, en 2023, met souvent en évidence des tensions profondes et des divergences d’opinions au sein de la société. Les raisons derrière cette polémique peuvent être multiples et complexes », explique notre interlocuteur.
Voici quelques points qu’il cite et qui, selon lui, sont à considérer pour comprendre ce phénomène d’un point de vue anthropologique :