Interview

Faizal Jeeroburkhan : «On ne peut plus permettre les ingérences politiques, le favoritisme et l’amateurisme»

Faizal Jeeroburkhan

Nous entamons 2020 placée sous le signe de la continuité, avec le gouvernement qui est resté en place après les législatives de 2019. Certains secteurs vivent des moments difficiles. Le point avec Faizal Jeeroburkhan, observateur politique et social de Think Mauritius.

« Il faut un président élu au suffrage universel et réglementer l’enregistrement et le financement des partis politiques »

Que peut-on attendre de la première année du deuxième mandat de ce gouvernement ?
Les récentes nominations à la tête de l’État et d’autres institutions clés du pays sont une bonne indication. Si les prochaines nominations se font suivant les mêmes logiques partisanes et en faisant fi de la connaissance, de la compétence, du dévouement et du professionnalisme, on peut déjà affirmer que le changement et le progrès ne seront pas au rendez-vous.

En sport régional ou international, on choisit le meilleur dans la discipline pour représenter le pays sans considérations ethniques ou politiques. Cela nous a permis de faire le plein de médailles lors des Jeux des îles de l’océan Indien. Pourquoi ne pas poursuivre cette logique quand il s’agit de propulser le pays parmi les meilleurs ? La qualité de notre démocratie, de notre économie, de notre société et de notre environnement dépend, dans une grande mesure, de la vision, de la capacité, de l’aptitude et du patriotisme des personnes à la tête des institutions publiques. Les « yes men » et les « lèches bottes » feront sans doute le bonheur du gouvernement en place, mais certainement pas celui de la nation.

Plusieurs secteurs requièrent une attention particulière : l’économie, le tourisme, le secteur textile, le secteur sucre, entre autres. Quelles sont, selon vous, les actions que doit prendre le gouvernement ?
Après une année de grands projets d’infrastructures (parfois de prestige), de cadeaux électoraux et d’événements sportifs et culturels pour s’assurer d’une sympathie politique accrue, les secteurs que vous mentionnez ont été négligés, avec les résultats qu’on connaît.

L’économie, qui dépend en grande partie du tourisme, du textile et du sucre, devrait être la pierre angulaire de notre plan de développement. Il faut commencer par freiner la dégradation de plusieurs indicateurs économiques tels que la croissance économique, la dette publique et le déficit commercial.

Il faut ensuite booster la croissance économique, tout en s’assurant que nos ressources naturelles et notre environnement sont bien protégés. Pour cela, il faut combattre l’ingérence politique, le favoritisme, les passe-droits, l’opacité et l’amateurisme. Il faut impérativement revoir les problématiques du chômage (surtout des jeunes), de l’épargne domestique, des petites et moyennes entreprises et de l’investissement direct étranger.

Quelles doivent être les autres priorités du gouvernement, hormis ces secteurs en souffrance ?
Sur le plan de la démocratie, il faut revoir notre constitution pour introduire la représentation proportionnelle et enlever le Best Loser System. Il faut aussi décourager le transfugisme, limiter le nombre de mandats du Premier ministre à deux, redéfinir les circonscriptions et donner plus de pouvoirs à l’Electoral Supervisory Commission. Il faut un président élu au suffrage universel et réglementer l’enregistrement et le financement des partis politiques.

Sur le plan de la bonne gouvernance, il faut combattre plus efficacement la corruption et le népotisme, réduire le gaspillage et la dilapidation des biens de l’État. Il faut aussi encourager la bonne gouvernance, la transparence et la participation des citoyens dans les prises de décision majeure.

En cette année 2020, on ne peut pas permettre que notre pays souffre de l’ingérence politique, du favoritisme, et de l’amateurisme. Il faut mettre l’accent sur le facteur humain à travers une éducation et une formation innovante.

La méritocratie doit primer pour combattre l’exode de nos cerveaux. La fonction publique, moteur du développement, doit être réorganisée pour plus de rendement et pour combattre la lourdeur administrative.

La deuxième phase du Metro Express et la continuité des grands chantiers sont aussi à l’agenda...
Le Metro Express est, certes, un projet louable. Malheureusement, c’est au niveau de la mise en place, avec l’absence de transparence, de consultation et d’un Environment Impact Assessment qu’il y a des grincements de dents. L’opposition parlementaire et les forces vives du pays avaient attiré l’attention des autorités sur certains problèmes prévisibles, comme au rond-point de Beau-Bassin, mais sans succès. Si la deuxième phase se poursuit dans la même lignée, il y a un fort risque que les citoyens descendent dans les rues.

On prévoit un cafouillage incontrôlable sur les axes centraux comme la rue Sivananda et la route Saint-Jean. Un des objectifs du métro était de réduire le nombre de voitures privées sur nos routes. Hélas, le nombre de véhicules sur nos routes augmente de 15 000 à 20 000 chaque année ! Les grands chantiers pour 2020, tels que la construction du Rivière-des-Anguilles Dam, l’agrandissement du réservoir de La Nicolière, les travaux du tout-à-l’égout, le by-pass de Flic-en-Flac, etc. aideront certainement à l’amélioration de nos infrastructures.

La météo, le changement climatique et les cyclones. Maurice étant un pays vulnérable, doit-on prendre des précautions ?
En tant que petit état insulaire, Maurice est extrêmement vulnérable aux changements climatiques. Déjà, on est victime de catastrophes naturelles imprévisibles, comme les sècheresses et les inondations, l’érosion des sols et des plages, la perte de notre biodiversité, le blanchiment et la mort des coraux, etc. Nous aggravons la situation en abattant des arbres et en produisant trop de déchets solides, que nous jetons souvent dans la nature. D’autres formes de pollution ont des effets néfastes sur notre santé. Il faut un programme agressif de sensibilisation et d’éducation pour encourager les Mauriciens, grands et petits, à mieux protéger l’environnement.

« Il faudrait limiter le nombre de mandats du Premier ministre à deux »

Que peut-on attendre du discours-programme, prévu le 24 janvier ?
On peut s’attendre à de traditionnelles belles paroles et des discours majestueux pour épater la galerie. Il faut une évaluation à la fin de l’année pour savoir si les réalisations sont en concordance avec les discours. On pourrait même noter la performance du gouvernement sur une échelle de 1 à 10.

Chagos et Tromelin seront également d’actualité en 2020...
L’affaire Chagos a été un coup de poker pour redorer le blason des gouvernements Jugnauth. Avec le soutien indéfectible de l’Union africaine et des pays amis, on a fait la moitié du chemin avec succès. Le plus dur reste à venir : faire plier les Anglais et les Américains. Tromelin est une petite île d’un kilomètre carré, mais comporte une zone économique de 280 000 km2. L’accord signé en 2010 entre la France et Maurice pour une cogestion économique, scientifique et environnementale du territoire est, semble-t-il, une demi-victoire diplomatique.

Que pensez-vous des pétitions électorales et de la politique en général ?
Avec de nombreuses zones d’ombres au niveau de l’enregistrement des électeurs, du déroulement des élections et de la compilation/comptage des votes, on est en droit de se demander si les élections étaient vraiment free and fair, même si la commission électorale est « une institution qui fait la fierté du pays ». Le Parti Travailliste (PTr), le Parti mauricien social démocrate (PMSD) et le Mouvement militant mauricien (MMM) ont eu raison de déposer leurs pétitions électorales devant la Cour suprême. Attendons voir !

Le leadership du Parti Travailliste et du MMM reviennent sur le tapis. Qu’en pensez-vous ?
Après des décennies passées à la tête de leurs partis et surtout après leurs défaites électorales, les leaders du PTr et du MMM devraient laisser la place aux jeunes, comme l’a fait Nelson Mandela avec honneur. Malheureusement, aveuglés par le pouvoir, ils ont choisi de suivre les traces de Robert Mugabe.

 

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