Interview

Sen Ramsamy, directeur de Tourism Business Intelligence : «Il y a eu moins de touristes que prévu en 2018»

Sen Ramsamy

Sen Ramsamy, ne cache pas son inquiétude quant au nombre moins important des arrivées touristiques l’année dernière. Il note aussi que les visiteurs ne dépensent, en moyenne, que 112 euros par jour pour une destination qui se veut haut de gamme.

Comment se porte le secteur touristique ?
Le secteur touristique se porte globalement bien. L’année dernière, il y a eu un record dans les arrivées du tourisme sur le plan mondial avec 1 milliard 402 millions de visiteurs qui ont sillonné la planète, soit une croissance de 5,6 %. À Maurice, au 31 décembre dernier, nous avons accueilli presque 1,4 million de touristes, soit 4,3 % de plus. Les recettes touristiques pour 2019 sont estimées à Rs 64 milliards, soit une moyenne de Rs 45 740 par touriste étalées sur 10 nuitées, ou 112 euros par touriste par jour, toutes dépenses comprises. Ce n’est pas beaucoup pour une destination qui se dit haut de gamme. La création d’emplois dans le tourisme, malgré la hausse dans les arrivées, est presque nulle, en dépit du fait que beaucoup de Mauriciens vont travailler sur les bateaux croisières et dans d’autres pays. C’est très inquiétant pour la qualité du service dans ce secteur.

Il y a une guerre des chiffres entre Statistics Mauritius, la MTPA et le ministère de tutelle sur le nombre d’arrivées. Qui dit vrai ?
Les chiffres finaux ne parlent que d’une seule vérité provenant d’une seule source. Seul Statistics Mauritius compile les chiffres des arrivées que publie le ministère du Tourisme. Si la MTPA ou le ministère du Tourisme parlent de différents chiffres, c’est peut-être pour se dédouaner, car, au final, il y a eu moins de touristes en 2018 que prévu. Il est bon de rappeler que les prévisions initiales pour 2018 étaient de 1 425 000 touristes et on a terminé l’année avec seulement 1  399  287 touristes.

Comment définit-on un touriste ?
Un touriste est un non-résident qui séjourne dans un lieu autre que celui de son environnement habituel pour plus de 24 heures mais moins d’une année. Il ne peut s’y engager dans une activité contre paiement d’un salaire, d’une commission ou de toute autre forme de rémunération. Un non-résident qui séjourne pour moins de 24 heures dans une destination est décrit comme un « excursionniste » ou « same day visitor ». Il y a plusieurs types de tourisme  : international, régional, intérieur. Les touristes sont aussi catégorisés en touriste « inbound » et « outbound ». Le motif peut varier – vacances, lune de miel, affaires, pèlerinage, conférences, sports, santé, etc. Donc, de par la définition, un touriste n’est pas un étranger qui ne vient que pour les vacances, mais pour une multitude de motifs. Je rêve qu’un jour la MTPA fasse la promotion de Maurice en utilisant d’autres images que celles des cocotiers, soleil, mer et plage. Maurice est malheureusement perçue dans le monde comme une destination carte postale, alors que le pays a beaucoup plus à offrir au monde.

Est-ce que des étrangers qui viennent chez nous et qui vont loger dans des lodges ou chez des amis et qui mangent dans la rue peuvent-ils être comptabilisés comme des touristes ?
De par la définition même, ces étrangers doivent être comptabilisés comme des touristes, ce, quel que soit le type d’hébergement qu’ils choisissent. Techniquement, un Mauricien, non-résident à Maurice, et qui rend visite à sa famille pour plus de 24 heures et moins d’une année, sans y être rémunéré, doit aussi être catégorisé comme touriste. Un touriste n’est pas comptabilisé de par sa nationalité mais par son pays de résidence.

Le débat est ouvert sur le nombre grandissant de chambres d’hôtels. Y a-t-il un risque de saturation  ?
Non. À Maurice, quand on parle de l’hôtellerie, on pense seulement aux hôtels de plage. Pourquoi ne pas avoir de beaux hôtels dans nos villes et villages comme cela se fait dans d’autres destinations ? Le touriste moderne ne cherche pas des chambres pour se relaxer sur la plage. Ils veulent rencontrer les Mauriciens, découvrir notre art de vivre, notre culture, notre histoire, notre savoir-être comme une nation. Et Maurice a beaucoup plus à offrir au monde entier que nos plages qui ne sont d’ailleurs pas les plus belles. On vend toujours le soleil, la mer et la plage, ce depuis plus de 70 ans alors que les millenials recherchent davantage l’expérience du pays et de son peuple, d’où la croissance phénoménale de concept Airbnb, Uber, Lyft, Blablacar...

On a ouvert l’espace aérien en Chine, mais on y est entré par la mauvaise porte

Il y a un « craze » de jeunes professionnels de l’hôtellerie pour prendre de l’emploi sur les bateaux de croisière. Votre réaction ?
Plusieurs hôteliers mauriciens me disent qu’ils ne comprennent pas pourquoi les jeunes professionnels qu’ils ont formés dans divers métiers de l’hôtellerie veulent maintenant travailler sur les bateaux de croisière ou dans les hôtels de luxe ailleurs dans le monde. Ma réponse est justement dans la question  : pourquoi cherchent-ils ailleurs ? Si les conditions de travail étaient plus intéressantes ici, croyez-vous qu’ils auraient quitté la maison familiale, femme, enfants, parents, amis, pour aller travailler dans un pays étranger?

Certains hôteliers me disent qu’ils paient déjà très bien. Alors là, je pense que le problème est encore plus grave. Cela dit, ces jeunes qui partent ne restent pas longtemps ailleurs. Quand ils reviennent au pays, ils ramènent beaucoup plus d’expérience et de savoir-faire qui bénéficient aux hôtels locaux. D’où le besoin de former plus de jeunes pour prendre la relève et ainsi créer un environnement de travail plus dynamique et fertile. Malheureusement à Maurice, la création d’emplois dans le tourisme est en quasi-stagnation, donc jobless growth depuis plusieurs années alors que le nombre de touristes augmente.

L’ouverture de l’espace aérien apporte-t-il un plus pour le secteur ?
Il suffit de supprimer quelques vols sur une ligne pour constater les effets négatifs sur les arrivées de touristes. La Chine en est l’exemple concret. Oui, l’ouverture de notre espace aérien est déterminante pour le progrès du secteur touristique. Elle ouvre une panoplie d’opportunités d’affaires pour plusieurs secteurs économiques du pays, le commerce, les finances, la technologie, le secteur de la santé, les conférences et d’autres effets multiplicateurs. Ouvrir l’espace aérien est une chose, comment pénétrer le marché est plus important. Exemple : on a ouvert l’espace aérien en Chine, mais on y est entré par la mauvaise porte. On voit le résultat déjà.

Durant les derniers mois de 2018, certains hôtels ont bradé leurs prix pour attirer les Mauriciens. Qu’est-ce qui va mal ?
Rien de mal si les Mauriciens vont à l’hôtel. C’est une clientèle comme une autre. C’est aussi une suite logique dans notre développement hôtelier. Saviez-vous que les Mauriciens dépensent bien plus à l’hôtel que beaucoup de touristes ? Quand les hôtels ont commencé à brader la destination en vendant des forfaits all-inclusive aux étrangers, ils croient faire une bonne affaire. Mais sur le long terme, on a commencé à tuer la destination. J’ai tiré la sonnette d’alarme, mais en vain. Aujourd’hui, le profil du touriste ne correspond plus à notre image haut de gamme. Quand on vend en all-inclusive pour pas cher, on se positionne dans le moyen et bas de gamme et ça fait fuir la clientèle haut de gamme. Quand on augmente les prix, comme au Nouvel an, la clientèle ne suit pas. 

Les recettes sont-elles satisfaisantes ou pourrions-nous mieux faire ?
Depuis plusieurs années déjà, j’attire l’attention sur le fait que notre politique de tourisme haut de gamme ne se reflète pas dans la réalité. Imaginez un groupe de cinq touristes qui loue un appartement pour Rs 2000 la nuit à Grand-Baie. La dépense moyenne est de 10 euros la nuit par personne. C’est ça aussi le tourisme mauricien. Pour l’ensemble de la destination, la dépense moyenne des visiteurs est de 112 euros par jour, et cela comprend l’hébergement, boissons et repas, transport, shopping, excursions, spa, etc. Et si on faisait chaque touriste dépenser au moins 200 euros par jour, on aurait pu récolter plus de Rs 110 milliards en 2018.