Interview

Pitch Venkatasawmy de Think Mauritius : «Les nominés inquiétés par la justice ne peuvent rester en poste»

Il en a vu des vertes et des pas mûres dans sa longue carrière de fonctionnaire. Kumaraswamy, aussi connu sous le nom de Pitch Venkatasawmy, membre de Think Mauritius, est d’avis que ceux qui traîneraient des casseroles face à la justice n’ont pas leur place en tant que nominés politiques à des postes clés.

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« Faire le post-mortem d’un rapport de l’Audit comme le fait le PAC, c’est ‘après la mort la tisane’ ».

Une pluie de reproches s’abat sur les institutions dites indépendantes et qui ne le seraient manifestement pas au goût de certains. Serait-ce aussi votre avis en tant que membre de Think Mauritius ?
Oui et non. Je m’explique : l’objectif des organismes parapublics est défini par le gouvernement qui a ses représentants sur différents conseils d’administration. Toutefois, les différents dossiers sont approuvés par ces conseils, même sans l’aval du représentant de l’État qui devrait s’y plier au vote de la majorité.

Même s’il y a forcing de la part du gouvernement pour faire fléchir la balance en sa faveur ?
Le gouvernement a le devoir de faire connaître ses objectifs au conseil d’administration, mais il doit impérativement avoir l’aval de cette instance. Toutefois, il y a aussi le fait que des membres qui se plient aux diktats du gouvernement siègent sur ces Boards.

N’y a-t-il pas moyen pour les autres membres de dire non aux représentants du gouvernement ?
Il y a eu un récent cas d’école : le conseil d’administration de la State Insurance Company of Mauritius a tenu tête à la demande du gouvernement de la faire reprendre des actifs du groupe BAI. Ce refus l’a été d’une manière unilatérale et à l’unanimité, car cela allait à l’encontre des intérêts des actionnaires de la compagnie. Même si le représentant du gouvernement dit que c’est ‘the Minister’s wish’, la requête a été balayée d’un revers de main. Il faut toutefois reconnaître que parfois, le bon vouloir du ministre a préséance sur la décision de l’ensemble du board.

Il y a aussi ceux qui évitent de déplaire aux ministres  de peur d’être virés …
Oui, certains nominés politiques ne font que relayer les wishes de leur ministre, d’abord pour continuer à toucher leur allocations de présence plutôt que d’avoir à prendre la porte de sortie pour avoir osé.

Il y a eu un cas flagrant où le président du Conseil de l’ordre des médecins a soumis sa lettre de démission pour contester ce qu’il a qualifié d’ingérence  ministérielle, mais il est revenu à de meilleurs sentiments après intervention en haut lieu. Commentaires ?
On devrait féliciter ce président-là, car il a veillé que les objectifs de déontologie du corps médical soient respectés, car la politique n’a pas sa place dans ce genre de forum. Nommer un Registrar à travers une nomination politique n’a pas de sens. Le Registrar doit suivre les directives du conseil d’administration et non être un béni-oui-oui du ministre.

J’ai en exemple le rôle d’un Senior Chief Executive (SCE) qui peut ne être sur la même longueur d’onde que son ministre et il va inscrire ses remarques personnelles au bas du dossier de la discorde et, dans ce cas précis, il va voir le Chef de Cabinet qui lui-même cherchera l’avis du Premier ministre. Le cas échéant, si le dossier qui fâche atterrit finalement au Cabinet et est approuvé, le SCE doit s’incliner.

Que ce soit des fonctionnaires ou autres hauts cadres de corps parapublics, ils sont nombreux à se plaindre du rôle « dérangeant » des conseillers qui, souvent, s’octroient la décision finale sur un dossier. Que faut-il faire dans ces cas de nominés ‘accapareurs’ ?
Dans les cas de nominations politiques ou autres, il faudrait instituer un Public Body Appointments Committee composé de parlementaires mais contrôlé par l’opposition. Le recrutement de ces nominés politiques devrait impérativement passer par un tel comité et dont les travaux se doivent d’être publics, comme c’est le cas aux États-Unis. On aura alors ‘the right man in the right place’. Et non des nominés qui se prennent pour un Calife à la place du Calife.

Dans la même veine, on constate que le Parliamentary Accounts Committee (PAC) est un gros bouledogue sans dents. À quoi sert-il finalement ?
Il est vrai que le PAC agit après avoir pris connaissance du rapport de l’Audit. C’est ridicule. Il faudrait que le PAC  puisse agir ‘live and direct’, c’est-à-dire agir sur-le-champ quand il y a des doutes sur des contrats alloués ou alors des travaux qui sont mal faits, mais pour lesquels le gouvernement a payé rubis sur l’ongle. Ces travaux de « bross latet » devraient se faire en public. Faire le post-mortem d’un rapport de l’Audit comme le fait le PAC, c’est « après la mort la  tisane ».

Cela a pu choquer plus d’un la déclaration publique de   l’universitaire Arnaud Carpooran qui a dit que pour être nommé au poste de Dean du département Humanities, il a dû jouer la carte politique. Qu’en est-il pour le simple quidam qui n’a aucune connexion politique ?
Ce qui s’est passé dans le cas d’Arnaud Carpooran est tout simplement grotesque et scandaleux, surtout venant d’une institution comme l’Université de Maurice (UoM) où, semble-t-il, siègent la crème des crèmes intellectuelles. Toutefois, cette situation est symptomatique de ce qui arrive à notre société. Il y aura toujours des passe-droits. Ce qui est étrange dans le cas du Pr Carpooran, est que l’UoM a décidé de changer les règles en cours de match avec effet rétroactif pour plaire à certains. C’est illégal et cette affaire aurait pu finir en Cour.

Est-ce normal que des nominés politiques restent scotchés à leurs postes même s’ils traînent des casseroles, arguant qu’ils attendent que jugement soit rendu contre eux pour le faire ?
Moralement, il est inacceptable que des nominés politiques qui ont un passé pas très catholique, et carrément chaotique, ou qui ont maille à partir avec la justice s’accrochent à leurs postes, sous prétexte qu’ils sont innocents tant qu’un verdict ne prouve le contraire. Ils se paient même le luxe de faire la leçon aux fonctionnaires en prenant des décisions à leurs places. C’est le monde à l’envers. De par cette attitude, la frustration a gagné les fonctionnaires qui ont lâché du leste depuis l’avènement de ces conseillers.

Raouf Gulbul s’est aussi prévalu de cette présomption d’innocence, en bon avocat qu’il est, pour rester à son poste…
Il y a un degré à accepter. C’est pour cela que je privilégie la nomination de professionnels à des postes clés et avec une forte dose de neutralité.

C’est un oiseau rare, vous conviendrez…
Rires…J’ajouterais que les avocats, de par leurs fonctions, sont amenés à côtoyer des trafiquants de drogue ou des ‘habitual criminals’. Pourquoi les nommer à des postes au niveau du gouvernement ? J’ai l’intime conviction que nous nous dirigeons vers une société matérialiste où les autres aspects de l’homme sont, en connaissance de cause, jetés à la poubelle.

 

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