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À l’île de La Réunion : comment le mouvement des gilets jaunes a fini par un couvre-feu

l’île de La Réunion

Les manifestations contre la hausse du prix du carburant et la vie chère ont dégénéré, portées par un sentiment d’abandon de l’État vis-à-vis de la population.

Des routes vides, les établissements scolaires fermés, et un couvre-feu instauré sur la moitié de l’île. Le mouvement des gilets jaunes a pris une ampleur particulière sur l’île de La Réunion, provoquant des tensions jamais vues dans le département.

Lancé le 17 novembre en France, la grogne des gilets jaunes a commencé dès vendredi 16 sur l’île de l’océan Indien. Selon des chiffres communiqués par le ministère des Outre-mer, « entre 1 500 et 2 000 personnes » ont manifesté durant le week-end, contre l’augmentation du prix du carburant et la baisse du pouvoir d’achat. Depuis, la mobilisation n’a pas faibli, avec encore 37 barrages routiers recensés le mardi 20 novembre.

Mais cette grogne, pacifique au départ, a rapidement dégénéré lorsque des bandes de jeunes ont commencé à organiser des blocages sur plusieurs grands axes et réclamer aux automobilistes un droit de passage allant de 5 à 20 euros. Pour avoir refusé de payer, plusieurs automobilistes ont été agressés et dépouillés, des dizaines de voitures caillassées et brûlées, une quinzaine de commerces ont été pillés et parfois incendiés par des émeutiers parfois à peine âgés de 14 ans.

La moitié de l’île sous couvre-feu, une mesure inédite

Depuis samedi, l’île est donc « entièrement paralysée », comme le souligne La 1ere. Tous les établissements scolaires, des crèches à l’université, ainsi que les administrations locales étaient fermées mardi. La quasi-totalité des événements culturels et sportifs étaient annulés. L’aéroport international Roland-Garros a fermé à 18 heures locales (15 heures à Paris) jusqu’à mercredi matin obligeant les compagnies aériennes à revoir leurs horaires ou à annuler des vols. La fermeture des établissements scolaires a été reconduite pour mercredi 21.

Cette situation a poussé le préfet Amaury de Saint-Quentin à instaurer mardi un couvre-feu partiel sur la moitié des communes de l’île. Jusqu’à vendredi au moins, il sera interdit d’y circuler entre 21 heures et 6 heures, « une mesure forte, inédite » et « adaptée à cette menace », selon le préfet. Depuis Paris, Annick Girardin a lancé un appel au calme, déplorant « les jeunes et les moins jeunes » qui « profitent » du mouvement des gilets jaunes « pour de la casse, pour récupérer le mouvement. »

Selon la préfecture, il y a eu une dizaine d’interpellations et cinq policiers ont été blessés. À la demande du préfet, des gendarmes mobiles sont arrivés lundi de Mayotte. D’autres devraient suivre dans la semaine.

Les gilets jaunes ont été reçus en début de soirée, mardi, à la préfecture. Mais les discussions n’ont pas abouti, comme le rapporte La 1ère.

La Réunion n’avait plus connu une telle tension depuis 1991 et les émeutes provoquées par la saisie par l’État de l’émetteur pirate de Télé Free Dom. Huit personnes avaient à l’époque trouvé la mort dans l’incendie d’un magasin de meubles en cours de pillage et une jeune automobiliste était décédée après avoir perdu le contrôle de sa voiture à la suite d’un caillassage.

Sentiment d’abandon

Sur place, les revendications dépassent le cadre de la hausse du carburant et du coût de la vie. Plus largement, les habitants déplorent un sentiment d’abandon de l’Etat vis-à-vis de leur île. « Bien sûr on ne peut pas cautionner la violence. Mais il faut aussi se poser les bonnes questions. Dans certaines familles, les grands-parents, les parents, les grands frères et les grandes sœurs n’ont jamais travaillé. Beaucoup sont en échec scolaire. Tous vivent des minima sociaux. Que des gamins de 12 ans issus de ces familles soient sur les barrages, c’était couru d’avance », estime un représentant syndical. « Et puis il ne faut jamais oublier ces chiffres: 28 % des actifs sont au chômage et 42 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté», ajoute-t-il. Selon Laurent, 23 ans, titulaire d’un Master d’anglais et en recherche d’emploi, « c’est toute une réflexion sur le profond mal vivre de La Réunion qu’il faudrait mener ». « On s’apercevrait que le mouvement des gilets jaunes et celui des émeutiers ont la même source: le sentiment d’être abandonnés », insiste-t-il.

Jade Toussay avec AFP