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À La Preneuse : Carré d’As se bat contre le roi… du développement

Carré d’As puise son nom d’une salle de fêtes où les employés des anciennes salines de Rivière-Noire se regroupaient pour jouer aux cartes ou danser lors des soirées de bal. Ce quartier abrite quelque 46 familles qui vivent toutes en situation précaire à La Preneuse. Dans l’attente d’un endroit où pères, mères et enfants pourront enfin vivre dans un minimum de confort, les habitants nous racontent leur quotidien.

Depuis 40 ans, une génération est passée à quatre générations de familles. Entre souffrance et insalubrité, les habitants de Carré d’As sont livrés à eux-mêmes, mais ils gardent l’espoir de bénéficier un jour d’un logement décent.

Entassées sur environ un arpent de terre, des bicoques en tôles témoignent de la vie à l’étroit que mènent les habitants de Carré d’As au quotidien. Leurs maisons se sont retrouvées littéralement les unes sur les autres pour accommoder les nouveaux venus de la famille, mais encore ceux qui ont élu domicile à Carré d’As au fil du temps.

Un saut à l’intérieur des maisons, dont les poutres en bois sont rongées par les termites (caria) et les feuilles de tôles abîmées au gré du temps, révèle la vie des habitants qui entassent, empilent et suspendent leurs objets, meubles et autres babioles dans un minimum d’espace. Cela illustre une vie à plier, replier et déplier ses affaires.

Pour réussir à habiter dans une pièce de quelques mètres carrés, les habitants de Carré d’As mènent une vie quasi carcérale. Leur quotidien est réduit à l’espace minimum, ce à peine avec de quoi dormir et manger.  L’intimité, elle, n’a pas sa place. À les voir, vous vous demandez comment ils font. Ils ont bien voulu nous inviter dans cette vie étriquée. Et le constat étonne et attriste.

Les trous perforés au gré du temps dans leurs toits donnent une vue du ciel. Ceux qui se trouvent dans les murs sont très convoités par les rats et autres bestioles en quête de nourriture. Les toiles d’araignées sur les poutres en bois rongées et habitées par les termites sont flagrantes.

Lors des grosses pluies, les maisons se transforment en de véritables passoires. En hiver, tous dorment blottis l’un contre l’autre pour vaincre le froid. En été, tout le monde va à l’extérieur pour profiter d’une faible brise de fraîcheur, face à un soleil de plomb qui transforme les maisons en four. Dans l’attente de voir un projet de relogement se concrétiser enfin, les habitants de Carré d’As prennent leur mal en patience.

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Plus on reste, plus nombreux sont les inconvénients…

Dans la pénombre, il est facile de prendre un tuyau pour un serpent d’une taille infinie. Récemment installé par la Central Water Authority (CWA), il revêt une grande importance. Il alimente deux réservoirs d’eau installés grâce au soutien de l’ONG Pont du Tamarinier et le Rotary Club de Tamarin Les Salines pour pallier au problème majeur d’eau potable dans cet endroit qui ressemble à un bidonville. À Carré d’As, les familles sont nombreuses à compter les heures pour remplir leurs seaux d’eau afin de pouvoir vaquer à leurs occupations journalières ou encore pour aller aux toilettes. En rang d’oignons, 16 familles se partagent un WC. Idem pour la salle de bains. Certains n’osent pas faire la grosse commission, alors que d’autres préfèrent attendre d’être sur leur lieu de travail pour se soulager.


Vivre avec un arbre dans sa cuisine

Pour faire la vaisselle, chacun a sa propre astuce. Dégraisser et savonner les assiettes à l’ancienne est un art qui se transmet de génération en génération.  Donc, tout le monde passe à la casserole à tour de rôle. Cela sans rechigner. Cindy habite à Carré d’As depuis 24 ans.  Son plus grand calvaire est de faire la vaisselle et de cuisiner en temps pluvieux.  « Je dois le faire dans le déluge. Il y a un arbre dans ma cuisine, » dit-elle.  Sa modeste maison se trouve à l’arrière de Carré d’As. Elle a été construite autour d’un grand arbre. À maintes reprises, elle a formulé une demande pour l’abattre, mais elle n’a pas les moyens de payer un bûcheron.  Cet arbre n’a rien à voir avec la décoration de sa maison, mais il s’avère être un véritable inconvénient en cas de mauvais temps. « Je suis contrainte de faire la cuisine même si l’eau de pluie m’arrive à la cheville. J’aurais tant voulu concocter de bons petits plats pour mes enfants, sans me noyer dans ma cuisine, » dit-elle. Pire encore, ses provisions et ses vaisselles flottent souvent dans l’eau.


Comme jadis…

La lessive, les habitantes le font suivant le style d’antan où la lavandière à la rivière trempe le vêtement dans un seau d’eau avant de le savonner sur une roche tout en le brossant avec force. Si c’est un souvenir d’enfance pour ceux qui ont vu leur maman à l’œuvre, cette scène de vie témoigne malheureusement de la réalité de Chrystelle François et de nombreuses autres habitantes de Carré d’As qui n’ont pas les moyens de se permettre d’avoir une machine à laver. « Nou batt sa stil lontan », dit-elle.

La journée de Christelle, qui est cuisinière dans un restaurant de la localité, n’est pas de tout repos. Le matin, elle s’occupe de ses enfants, puis en rentrant du boulot, elle prépare le repas. C’est sur un ‘foye’ d’un feu vif qu’elle fait bouillir le riz dans une marmite noircie par les flammes émanant des bois brûlants. « Je cuisine lorsqu’il fait encore jour pour éviter des surprises dans l’assiette », dit-elle en rigolant.  Elle a aussi un poulailler annexé à sa maison. Des œufs et du poulet frais sont les seuls luxes qu’elle peut se permettre. Philosophe, elle conclut : « Il faut se contenter de ce qu’on a… ».


Espoirs d’enfants

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Ils sont tous très mignons et ils nous ont fait tourner en rond. Insouciants, les enfants de Carré d’As transpirent l’espièglerie. Ici, la vérité sort de la bouche des parents. Ces derniers luttent contre vents et marées pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants, et ce, malgré le fait qu’ils se retrouvent souvent sans le sou. Si les plus grands sont conscients des problèmes et des inconvénients à survivre dans la précarité, les plus petits eux, après les heures de classe, s’amusent en jouant au foot ou encore à des jeux lucratifs, comme le loto.  Solora, Lisa, Lana, Elisa, Kiara et Selena remplacent les pions du jeu par des graviers et chacune avec quelques roupies en poche, tentent de remporter la cagnotte, afin de s’acheter des bonbons dans la roulotte sise à l’entrée de leur quartier. Celle qui est la plus studieuse, c’est Ziza. Elle a 11 ans et elle fréquente l’école primaire de Case Noyale. Chaque après-midi, elle se met sous la varangue de sa maison pour lire ou faire ses devoirs, car à la tombée de la nuit, la petite fille indique que ce n’est pas évident pour elle d’étudier dans la pénombre. Ces gamins de tous âges confondus sont l’espoir de ces parents qui peinent à faire bouillir la marmite. Ils égayent leur quotidien, même s’ils leur donnent du fil à retordre !


En temps ordinaire…

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« Le loisir, voilà la plus grande joie et la plus belle conquête de l’homme », disait le romancier Rémy Gourmont. Cette phrase énigmatique transcrit les petits plaisirs de la vie que les habitants de Carré d’As s’accordent en temps ordinaire.

Anderson (25 ans) est jardinier. Là où il réside, la vie n’est pas rose, mais il fait preuve de courage. Son ambition : devenir chanteur. Assis sur un rocher, c’est au son de la ravane qu’il raconte ses rêves. Ses chansons, dont il est l’auteur et compositeur, relatent ses maux de tous les jours, mais transmettent également des messages d’espoir.

Après le boulot ou le dimanche, lorsqu’il joue de la musique, les voisins n’hésitent pas à se rassembler autour de lui pour danser le séga ou simplement se laisser emporter par sa musique. À Carré d’As, on retrouve aussi des sportifs, notamment des cyclistes et des footballeurs en herbe. Pour se maintenir en forme, les habitants se rendent à la salle de gym, c’est-à-dire un espace au fond du quartier où ils peuvent faire des exercices. Si les garçons font de la musculation, les filles s’adonnent à des exercices cardio pour avoir une taille de guêpe.


Fréderic Raymond, le doyen, rêve d’un logement décent

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Sous l’ombre du grand arbre sis à l’entrée de Carré d’As, un des doyens du village, Fréderic Raymond avec deux savates différentes aux pieds, regarde attentivement les gens de passage dans le quartier. Il a 77 ans.  « En 1964, lorsque ma femme et moi sommes venus ici, il n’y avait que des terrains en friche. Pas de développement ni d’eau courante. Sans toit, quatre familles se sont partagé la salle des fêtes de Carré d’As. Au fil des années, des enfants sont nés et ils ont à leur tour eu des enfants. Des maisons faites de bois et de tôles sont peu à peu sorties de terre. Aujourd’hui, 46 familles y vivent », raconte le vieil homme.

Fréderic Raymond avait 24 ans lorsqu’il a pris ses quartiers à Carré d’As. À l’époque, il travaillait aux Salines de Rivière-Noire où il réparait les moteurs des pompes utilisées pour la fabrication du sel. Métier qu’il exercera pendant 44 ans. Alors qu’à son âge il devrait profiter de sa retraite largement méritée, il est confronté à des problèmes de logement. « Personne ne se soucie de nous. Les politiciens prennent conscience de notre existence seulement au moment des élections où il nous font de vaines promesses. » Le vieil homme espère qu’un jour, son épouse alitée et lui recevront un logement décent.  Outre les problèmes qu’il rencontre, ce qu’il regrette surtout, c’est que l’atmosphère n’est plus la même qu’autrefois. Avec l’arrivée de nouvelles familles, des clans se sont formés. Des fossés se sont creusés entre les anciens et les plus jeunes.


Accompagnement par Le Pont du Tamarinier

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Annelise Pigeot.

Comme un rayon de soleil, les travailleurs sociaux de l’ONG Pont du Tamarinier se surpassent pour améliorer la condition de vie de ces familles à Carré d’As qui attendent depuis des décennies d’être relogées. Annelise Pigeot, la directrice de cette organisation non gouvernementale, offre depuis sept ans un accompagnement continu aux habitants afin qu’ils puissent s’en sortir. « Ils vivent dans des conditions difficiles. Leurs maisons sont des passoires lorsqu’il pleut. Les structures, n’étant pas solides, sont les proies des cyclones. Vous vous imaginez, en 2018, 16 familles partagent des WC ! Face à ce cumul des difficultés, le Pont du Tamarinier lutte pour qu’elles soient relogées. D’où notre requête pour un partenariat avec le gouvernement et le privé pour reloger ces familles sur un terrain où ils pourront vivre en toute quiétude ». 

Et d’ajouter « que l’objectif est de les accompagner pendant et après le relogement. Pour les enfants, cette association propose un After School Program afin de les aider dans leur apprentissage à l’école ». À l’écoute, ces travailleurs sociaux qui sont d’ailleurs considérés comme des amis de Carré d’As, font leur possible pour répondre aux doléances des habitants de ce quartier défavorisé, voire insalubre.