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Au Foyer Vivre Debout : Jovanie Gontran, passionaria des autrement capables à Maurice

Jovanie Gontran En tenue de scout, elle s'adonne à d’autres activités en dehors du foyer.

Jovanie Gontran, 32 ans, incarne l’esprit du Foyer Vivre Debout,  à  Eau-Coulée. Nous avons rencontré cette jeune femme qui livre, contre vents et marées, le difficile combat pour la reconnaissance des autrement capables à Maurice.

« Nous avons beaucoup de projets à Maurice. On parle d’économie, de Smart Cities, de Metro Express, tout cela c’est bien. Toutefois, est-ce qu’on pense à améliorer la vie des personnes en  situation de handicap ? » Jovanie Gontran, passionaria des autrement capables à Maurice, égrène tranquillement ses réflexions sur les conditions de vie de ces personnes, qu’elle estime être véritablement « exclues » à Maurice.

C’est au foyer Vivre Debout, à Eau-Coulée, que   la jeune femme de 32 ans, prend conscience du poids de ses responsabilités. Cependant, cette charge, elle en a pris la mesure depuis sa plus tendre enfance. « Dès l’âge de sept ans, j’accompagnais ma mère, handicapée  de naissance, au foyer. J’ai fini par connaître ce petit monde, souvent replié sur lui-même. Avant moi, d’autres personnes ont œuvré pour briser cette barrière invisible et j’ai repris le flambeau », dit-elle.

Le foyer a vu jour en 1981, à l’initiative de cinq personnes handicapées, en l’occurrence Ram, Jayraz, Patrick, Michel et François, soutenues par l’Association d’Amis Solidaires aux Personnes Handicapées Physiques. Vivre Debout-France et la Fraternité mauricienne des malades et handicapés (FMMH) ont aussi contribué financièrement aux fonds, dédiés au projet. Jovanie Gontran épouse parfaitement les idéaux du foyer, tels qu’ils sont définis dans leur magazine souvenir, paru à l’occasion de ses 30 ans d’existence. « Là où Vivre Debout diverge des autres institutions d’accueil traditionnelles, c’est au niveau de l’administration et de la prise de décisions. Les personnes handicapées décident de l’orientation de leur programme de vie quotidienne, de la manière la plus judicieuse afin de répartir les ressources financières », explique la jeune femme.

Salariés sélectionnés

Au départ, les volontaires faisaient tourner le foyer. Dorénavant, le personnel, embauché par la direction, prend en charge les pensionnaires : 17 garçons à Eau-Coulée et sept filles au Camp-Fouquereaux. Les sept salariés ont été sélectionnés soigneusement par Jovanie Gontran. « Je veux m’assurer  à ce qu’on ne vienne pas que pour l’argent », explique-t-elle. « Et cet aspect, je le détecte durant l’entretien car la première question concerne les salaires.  »

Depuis début 2018, le foyer est en pleine phase de rénovation, au coût de Rs  4  millions, une enveloppe avancée par Decentralised Cooperation Programme. Gérer ces travaux et administrer le foyer demandent à Jovanie Gontran une assiduité de tous les instants. La jeune trentenaire assure qu’elle puise son énergie dans les enseignements bibliques. « Je prends ces responsabilités comme une mission. Je pense que c’est la meilleure façon de mettre en pratique le discours religieux », dit-elle.

Membre de la paroisse de l’église Sainte-Thérèse, elle est issue d’une famille modeste, son père étant décédé alors qu’elle n'avait que huit ans. « C’était difficile avec une mère handicapée, de plus, nous étions à six dans la famille », se souvient-elle. Puis, le destin mettra Edgar Leste, coordonnateur au foyer, sur le chemin de la famille qui va s’employer à les aider.

Après ses études, Jovanie Gontran rejoint le foyer. Parallèlement, elle suit un stage d’infirmière afin d’élargir ses compétences. À 22 ans, elle décline une proposition de travail en Angleterre. « Pourtant, c’était le moment idéal pour partir, car j’étais jeune. Cependant, je me suis dit que les résidents du foyer avaient besoin de moi, tant pour le travail que pour l’accompagnement », dit-elle.

Liste d’attente

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Avec le personnel du foyer pour la quête publique annuelle.

En 2018, comme pour les années précédentes, la liste d’attente s’est allongée pour l’inscription au foyer. « 25 personnes se sont inscrites cette année,  mais nous n’avons pas les moyens d’accueillir plus », indique-t-elle. Même si le personnel travaille en rotation, elle reste toujours disponible à des heures indues, notamment lorsqu’il faut accompagner un résident à l’hôpital. « Je le fais pour me sentir rassurée, même si je suis fatiguée moralement et physiquement. J’arrive à puiser en moi l’énergie nécessaire pour relever ce défi  », explique-t-elle. Mère de deux enfants, âgés de 10 et huit ans, elle tente, malgré ses responsabilités, de leur consacrer du temps. « J'explique à l’aîné en quoi consiste mon travail et je vois qu’il se sent concerné, comme je l’ai été quand j’étais gosse. Je lui parle des enfants qui n’ont rien à manger ». Pour donner une certaine cohésion à sa famille, elle participe à des réunions organisées par sa paroisse avec d’autres couples dans le groupe Couples for Christ.

Malgré sa vie équilibrée, elle reste taraudée par la misère humaine et par la cruauté dont font preuve certaines personnes.  « Je me demande comment peut-on abandonner un enfant sous prétexte qu’il soit handicapé, alors que tout enfant mérite d’être aimé », s’indigne-t-elle. Pour financer les activités du foyer, le board, que préside sa mère, dépend uniquement des pensions des résidents et des recettes d’une quête publique annuelle. « Pour certains projets, on fait appel aux fonds du CSR. Parfois, je vais rencontrer des chefs d'entreprise qui, heureusement, sont sensibles à la situation de ces personnes. Et, il y a des dons offerts par les amis du foyer », explique-t-elle.

Jovanie Gontran s’est, certes, faite à l’idée qu’elle n’obtiendra rien de l’État. Néanmoins, elle se demande si une petite partie des fonds faramineux, destinés aux grands chantiers, censés moderniser les infrastructures publiques, ne devraient pas aussi servir à rendre accessibles les routes, les services publics et autres sites aux personnes autrement capables. « Voilà, pourquoi ces personnes ont le sentiment d’être exclues du monde, car il faut se battre constamment pour grappiller le plus petit avantage pour elles. Rien ne leur est donné gratuitement », dit-elle avec une sourde colère.