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12 mars 1968 : il y a 50 ans

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12 mars 1968 L'Union Jack est descendu du mât, symbolisant la proclamation de notre indépendance.

C’est dans le chaos que l’Île Maurice sous-développée, soumise à une excision territoriale, divisée, voire fracturée par la violence raciale, accède à l’indépendance, le mardi 12 mars 1968. Aujourd’hui, cinquante ans après – jour pour jour – Maurice s’offre comme un exemple au monde sur divers plans : unité nationale, harmonie communautaire, stabilité sociale, succès économique, démocratie et combat agressif pour recouvrer sa souveraineté sur les Chagos, y compris Diego Garcia.

Un État-nation arc-en-ciel

Nous sommes un État-nation arc-en-ciel, fiers de nos racines identitaires. Nous avons appris au gré de notre itinéraire, semé d’embûches, à vivre dans l’unité et l’harmonie. L’unité dans la diversité, n’est pas un slogan creux pour les Mauriciens, traumatisés par les bagarres raciales de 1965 et de 1967 – 1968,  qui ont su dompter la bête communale qui sommeille en eux. Nous vivons cette unité intensément. Cinquante ans après les bagarres sanglantes qui ont précédé l’indépendance, l’harmonie raciale est une réalité que chaque Mauricien vit au quotidien.

Les tristes événements de février 1999 sont un accident de parcours. Aucun Mauricien bien-pensant n’a souhaité ces émeutes fomentées sur le cadavre de Kaya, roi du seggae, par des  politiciens calculateurs, divisionnistes, pervers dans l’âme, qui tentaient de déstabiliser le pays. Les émeutiers, fans de Kaya dans leur majorité, exaspérés par les brutalités policières, ciblent dans un premier temps la police, s’en prenant aux postes de police qu’ils lapident, saccagent et incendient. Souvent sur les ordres des certains meneurs, intoxiqués à la marijuana. Dans cette escalade de violence qui se répand à des villages hors de Port-Louis, des bandits téléguidés agressent des paisibles citoyens – hommes, femmes et enfants – lapident et brûlent leurs maisons. Des commerces ciblés sont incendiés. Ces dérapages sont commandités. Une atmosphère d’anarchie s’installe dans le pays. Ces violents incidents qui prennent la dimension des bagarres communautaires sont vite maitrisés à la suite des appels au calme lancés par le chef de l’État d’alors, Cassam Uteem, le leader de l’opposition, Paul Bérenger  et les chefs religieux du pays. Cette affaire reste essentiellement une manifestation violente des fans et sympathisants de Kaya contre l’autorité policière et des policiers en particulier.

SSR : « Such words as Mauricien, Mauricianisme, Mauricianisme intégral, and a host of others, as far as we are aware, seem to have one meaning at Port Louis, another at Beau-Bassin, and another still at Curepipe; but their real meaning seems to be shrouded in a kind of mystery into which only the initiated few can enter. »

Le Mauricianisme intégral

S’il est vrai que l’unité nationale et l’harmonie communautaire éclairent notre arc-en-ciel, il ne reste pas moins que notre volonté pour bâtir la nation mauricienne est souvent compromise par des forces occultes, maquillées en associations socioculturelles. Ces organisations asociales qui opèrent avec la complicité de personnalités politiques expertes en communalisme scientifique, freinent l’émergence du Mauricianisme intégral que le pays rêve de construire depuis les années ’30. Le Mauricianisme est un gargarisme politique, dénonçait le Dr Seewoosagur Ramgoolam, dans une polémique avec  Raoul Rivet député et rédacteur en chef du journal Le Mauricien, dans les années ’40. Le Dr Seewoosagur Ramgoolam écrivait :

« In our painful journey through la politique mauricienne we have come across many high-sounding epithets, and most of the time we have been at a loss to apprehend what they really stand for. Such words as Mauricien, Mauricianisme, Mauricianisme intégral, and a host of others, as far as we are aware, seem to have one meaning at Port Louis, another at Beau-Bassin, and another still at Curepipe; but their real meaning seems to be shrouded in a kind of mystery into which only the initiated few can enter. Was it that formula which prevented Mr. Rivet from voting for the Hon. Atchia to be the Mayor for 1935? Was it that 'réalisme politique des dirigeants mauriciens' that made him and his party break faith with Hon. Atchia at the time? No, Mr. Rivet, these words mean opportunism and monopoly for only a few people. »

Plus loin, le Dr Seewoosagur Ramgoolam – qui allait être proclamé père de la nation après l’indépendance –  précisait que le mauricianisme devrait signifier  « a well-balanced and model community of a happy and harmonious people wherein every section of the population worked for the progress and protection of each and all.» Six ans après l’indépendance, en 1974, sir Seewoosagur Ramgoolam, répondant aux critiques d’un étudiant qui regrettait que le mauricianisme était encore une utopie lors d’une cérémonie de remise des prix, lance à l’assistance : « Ki mauricianisme intégral ?  » C’est un concept abstrait qui ne profite qu’à certains, dit-il. Son lieutenant, sir Kher Jagatsingh, alors ministre du Plan et du Développement économique, sort alors cette fameuse question : « Ki ça bébête qui appelle Mauricien là ? » Ce commentaire scandalise nombre de Mauriciens. Pourtant, dans ses écrits il prônait le mauricianisme. 

Aujourd’hui encore le mauricianisme demeure ce gargarisme politique que le Dr Seewoosagur Ramgoolam dénonçait.

La prescription de James Edward Meade appliquée

Après l’indépendance, Maurice n’a pas lésiné sur les moyens pour vaincre son sous-développement : la prescription de l’expert James Edward Meade est appliquée, des mesures sont prises pour diversifier l’économie, des investissements locaux et étrangers sont sollicités, les fondements de l’industrie manufacturière sont posés. Parallèlement, Maurice intensifie sa lutte de décolonisation, proclame la République, et réaffirme  sa souveraineté sur les Chagos, excisé du territoire mauricien au moment des discussions en septembre 1965 à Londres entre le Premier ministre britannique Harold Wilson et les dirigeants politiques mauriciens. L’indépendance est troquée contre l’excision des Chagos et l'expulsion de ses habitants.
La violence que la population chagossienne subit dans le sillage de l’excision des Chagos afin de construire la base militaire américaine à Diego Garcia, est inqualifiable. Les îles sont dépeuplées avec violence. Les habitants sont soumis à l’épreuve de la barbarie des impérialistes américains et britanniques. Victimes d’actes de violence physique et morale, ils sont  chassés manu militari de leurs maisons et forcés à prendre place à bord des rafiots bondés destinés à des quais desserts où ils sont jetés. Certains à Mahé, aux Seychelles, et d’autres à Port-Louis. Ces terres d’exil, vendues comme des coins de paradis par des agences de voyages, ont été les dédales de l’enfer pour nombre d’entre eux.

L’indépendance que nous fêtons aujourd’hui avec faste a couté cher aux Chagossiens – ces hommes et femmes  perdus, venus d’ailleurs que nous appelions les Îlois. Ils ont su, dans leur combat, se forger une identité : le Chagossien.

Bénéficiant du soutien de l’Inde, Maurice a mené une lutte agressive sur le plan international, notamment aux tribunes des Nations unies pour revendiquer la rétrocession des Chagos au territoire mauricien et des compensations adéquates aux déracinés de l’archipel et leurs descendants en exil à Maurice, aux Seychelles et en Angleterre. Aujourd’hui, non seulement l’appui de l’Inde mais aussi celui des pays africains est acquis pour soutenir la revendication mauricienne devant la Cour Internationale de Justice qui a été invitée par l’Assemblée générale des Nations unies à statuer sur le litige en guise d’un avis consultatif.

La lutte pour l’indépendance et la décolonisation totale est loin d’être gagnée.