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Vingt-cinq ans après les émeutes de 1999 : une histoire de résilience et d’unité retrouvée

Joseph Reginad Topize reste une figure emblématique de la chanson à Maurice malgré sa mort subite en détention policière en février 1999.
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Il y a 25 ans, le pays était secoué par des émeutes qui ont profondément marqué son histoire. Ces événements ont mis en lumière les tensions socio-économiques dans le pays. Mais avec le temps, Maurice a su se relever de ces épreuves et transformer cette période sombre en une opportunité de renforcer l’unité nationale et la cohésion entre les communautés. 

« Des gens parlent du vivre-ensemble sans forcément aborder l’aspect du mieux-vivre », avance Jonathan Ravat, directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM). Il ajoute qu’il y a eu un processus depuis l’arrivée des premiers êtres humains à Maurice. « Qui dit processus, dit peuplement. Qui dit peuplement, dit vivre-ensemble », précise-t-il. Ce qui, selon lui, surpasse les événements intérieurs en matière d’aménagement du territoire. 

Le directeur de l’ICJM ajoute qu’il y a un mieux-vivre à Maurice depuis les émeutes de février 1999. « Nous avons appris à vivre les uns avec les autres au fil des années. Au fur et à mesure, nous nous remettons ensemble comme une véritable société même si cela implique des défis majeurs », estime Jonathan Ravat. 

Il est d’avis que « les émeutes de 1999 nous ont permis de faire le point ». Il est important, souligne-t-il, d’analyser le chemin parcouru. « Y a-t-il des points qui devaient être soulevés, tels que la discrimination et la pauvreté ? », demande-t-il.

« Injustice flagrante »

Lindsay Morvan, fondateur du Mouvement pour le Progrès de Roche-Bois (MPRB), était présent sur le terrain lors des émeutes de 1999 afin de calmer les esprits. « Je pense qu’il faut d’abord remettre en contexte les causes de ces émeutes. Il est primordial de se souvenir que la mort de Kaya en cellule policière le dimanche 21 février 1999 s’ajoutait à celle de plusieurs autres détenus, majoritairement issus de la communauté dite créole », explique-t-il. 

Il fait référence à Régis Réhaut, Laval Sham, Eddy Labrosse et Steeve Travailleur. Aucune enquête, dit-il, n’avait été menée ni aucune sanction n’avait été prise contre les responsables de ces atrocités dramatiques pour les victimes et pour leurs familles. « Cela coïncidait aussi avec les débats de l’époque sur l’extrême pauvreté et l’inégalité des chances pour les citoyens de notre République arc-en-ciel. Les circonstances de la mort de Kaya ont été un déclic pour exprimer le ras-le-bol d'une communauté envers l’injustice flagrante perpétrée par la police et l’État durant cette période », rappelle Lindsay Morvan. 

Révolte

Il fait ressortir que la mort de Berger Agathe, tué à bout portant par des éléments de la Special Support Unit durant les manifestations, n’a fait qu’empirer la situation. « Malheureusement des fausses rumeurs sur des soi-disant attentats contre des lieux de culte et des commerces hindous avaient communalisé l’événement. Résultat : il y avait eu des attaques aux lance-flammes sur des maisons de créoles dans deux villages du Nord par des extrémistes issus d’une certaine communauté. »

Lindsay Morvan ajoute qu’heureusement pour la République, il n’y avait pas encore de réseaux sociaux à l’époque. Sinon, dit-il, Maurice aurait été en feu. Il affirme qu’il se souvient l’appel réceptionné au lendemain des attaques des deux villages du Nord par le directeur de la Mauritius Broadcasting Corporation de l’époque. « Ce dernier m’avait demandé de certifier si c’était vrai qu’un groupe de personnes de Roche-Bois et d’autres régions de Port-Louis se dirigeait vers Triolet pour brûler les maisons de ce village. Rumeur que j’avais démentie avec véhémence bien sûr », dit-il. 

Couleurs de l’arc-en-ciel

Jonathan Ravat déplore le fait que les émeutes de février 1999 soient ramenées à une question ethnico-religieuse. Chose qui, selon lui, est un terrain dangereux. « Ce n’est pas uniquement une minorité créole ou rasta qui a voulu se faire connaître. La frustration était généralisée. En sus de cela, il y avait une pauvreté économique et certaines personnes se sentaient exclues de la société à l’époque », rappelle-t-il. 

Selon Lindsay Morvan, ces tensions nous ont appris deux choses très importantes : il n’y a pas de paix sans justice et toutes les couleurs de l’arc-en-ciel de notre République doivent pouvoir briller du même éclat. Cela, ajoute-t-il, même s’il est regrettable que « beaucoup de zones d’ombre subsistent sur la mort de Kaya et de Berger ainsi que les incendies de Cité Ste-Claire et Cité Mère-Thérèsa ». 

« Les Mauriciens, peu importent leurs communautés, ont toujours vécu comme une seule famille unie. C’est juste que certaines têtes brûlées, pour des causes politiques et personnelles, ont tendance à créer des situations tendues menant à des éclatements sociaux. Ce que je déplore avec force », fait ressortir l’avocat Ravi Rutnah. 

Il souligne que toutes les communautés ont travaillé très dur afin de faire de Maurice ce qu’il est. « C’est un pays très avancé dans l’Afrique subsaharienne. Vous savez pourquoi ? Pour la bonne et simple raison que toutes les communautés travaillent pour son avancement. Certaines personnes ont récemment tenté de créer une situation de tension afin qu’elle débouche sur un éclatement social. Mais les émeutes de 1999 ne se reproduiront plus jamais parce que la nation est une nation éclairée et résiliente », laisse entendre Ravi Rutnah.

« Un désir de vivre ensemble dans le cœur… » Pour l'évêque de Port-Louis

Dans une déclaration téléphonique, l’évêque de Port-Louis, Mgr Jean-Michael Durhône, indique que le vivre-ensemble gravite autour de divers aspects et que tout commence dans le voisinage. « Il y a un vivre-ensemble dans la vie quotidienne, mais également lors des rencontres. On en fait l’expérience dans le milieu estudiantin et dans le monde du travail. Le vivre-ensemble se tisse lors de rencontres. Il y a un désir de vivre ensemble dans le cœur de chaque Mauricien, car nul ne voudrait que le pays s’embrase à nouveau », fait comprendre Mgr Jean-Michael Durhône. Selon l’évêque de Port-Louis, il faut relever les défis sans mettre le tissu social en difficulté. « Les émeutes de février 1999 nous ont montré que la violence ne résout rien », fait observer l’évêque de Port-Louis. 

Le slogan « plus jamais ça », ajoute Jonathan Ravat, est couramment employé dans ce genre de circonstances. « Mais le slogan peut être creux dans le sens que nous avons parfois tendance à oublier l’histoire lorsque nous sommes pris par notre quotidien. Sans nous en rendre compte, nous entrons dans une spirale économique et politique intense. Car nous sommes très rarement maîtres de notre temps », indique le directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot. 

Mesures

Lindsay Morvan indique que des initiatives politiques et économiques ont été initiées, afin de consolider le vivre-ensemble mauricien. Le secteur privé, précise-t-il, a réalisé qu’aucune entreprise ne peut opérer profitablement dans un environnement d’instabilité sociale et d’insécurité. Et les fondations CSR ont vu le jour. Elles facilitent la mission des ONG dans leur mission d’intégration sociale et de combat contre la pauvreté. « Sur le plan politique, l’Equal Opportunity Tribunal a été institué. Il y a des mesures d’accompagnement financier et matériel pour les personnes économiquement vulnérables. La National Social Inclusion Foundation a vu le jour. La pension de retraite a été augmentée. Il y a désormais un salaire minimum. L’introduction de la langue maternelle dans notre système d’éducation, comme préconisé par l’UNICEF, est un autre élément qui contribue à la consolidation du vivre-ensemble mauricien. Selon l’UNICEF, l’enseignement dans la langue maternelle est un facteur essentiel d’inclusion. Il favorise un apprentissage de qualité et améliore les acquis et les performances scolaires. L’utilisation de la langue maternelle accroît la vitesse d’apprentissage et la compréhension. Bien que le Kreol Mauricien soit déjà enseigné jusqu’au School Certificate, il est plus que souhaitable qu’il soit une matière en Higher School Certificate. Ce vœu est partagé par des lauréats de la cuvée 2023. Ce qui témoigne que la volonté de mieux vivre ensemble est bien présente à Maurice », explique-t-il.


Phalraj Servansingh, président de l’IPCC : « Le décès de Kaya a été un tournant »

Phalraj ServansinghLe président de l’Independent Police Complaints Commission (IPCC), Phalraj Servansingh, affirme que les réseaux sociaux ainsi que l’installation de caméras de surveillance CCTV dans les postes de police ont joué un rôle crucial dans le comportement des policiers.

Votre point de vue sur les circonstances menant au décès tragique du chanteur Kaya ?
Je pense qu’il y a eu une multitude de développements au fil du temps. Les policiers ont adopté une nouvelle façon de procéder, surtout après l’introduction de caméras de surveillance dans les postes de police et dans les cellules de détention. Le premier élément réclamé par l’IPCC lorsqu’une enquête est initiée est les images CCTV des caméras de surveillance des postes de police. L’attitude des policiers envers les suspects, voire les détenus, a considérablement changé. Il y a des cas de brutalités, mais ce sont des cas très isolés. Il y a eu énormément d’améliorations dans l’attitude de la population et des policiers au fil des années. Je pense que le décès de Kaya, suivi des événements, a été un tournant. C’était un mal pour un bien.

Mais après Kaya, il y a eu Iqbal Toofany et Cael Permes…
Oui, l'affaire Iqbal Toofany, qui remonte à près de 10 ans, a choqué tout le monde. Mais dans le cas de Jean Cael Permes, l’enquête policière est toujours en cours. N’oublions pas que mis à part ces deux cas, il y a quelques détenus qui se sont également ôté la vie en détention.

Pour finir, tout porte à croire que 25 ans après, certains policiers font toujours usage de la force…
Vous savez, la ‘Police Act’ stipule clairement que les policiers doivent employer une « force minimale » lors de l'interpellation d'un suspect. Mais comment définir cette expression ? C’est très difficile pour la simple raison que l'utilisation de la force minimale dépend de la situation. Si le suspect est très agressif lors de son arrestation, quelle est la force minimale ?

L’IPCC travaille sur combien de cas de brutalités policières alléguées ?
Comme vous le savez, il y a une quinzaine de cas qui sont déjà en cours à des fins de poursuites. L'organisme a par ailleurs réceptionné très peu de cas de brutalités policières. Ce sont des cas plutôt mineurs. Autrement dit, les allégations de brutalités policières ont diminué considérablement.

Sans les réseaux sociaux, valeur du jour, ces cas de brutalités seraient passés inaperçus…
Oui, vous avez parfaitement raison. D'ailleurs, il faut le reconnaître, les réseaux sociaux sont d’une grande aide, car les policiers penseront à deux fois avant de brutaliser un suspect. D'ailleurs, lors de nos causeries, nous expliquons clairement que nous sommes en 2024, donc à l'ère du numérique. Les gens ont mille et une façons de s'exprimer et de raconter leurs calvaires afin d'éveiller l'opinion du public.

Georgy Prosper, Philippe Fanchette et Lindsay Morvan parlementant avec des éléments de la Special Mobile Force pour que ces derniers se retirent.
Georgy Prosper, Philippe Fanchette et Lindsay Morvan parlementant avec des éléments de la Special Mobile Force pour que ces derniers se retirent. 

Zoom sur Certains Détenus MORTS en Cellule

Iqbal Toofanny 

Mars 2015. Le décès tragique d’Iqbal Toofany, un père de famille de 42 ans, avait suscité une vive émotion au sein de la population. Les images de son corps, marqué d’ecchymoses, avaient largement circulé sur la toile à l’époque. L’autopsie avait révélé qu’Iqbal Toofany présentait une quinzaine de blessures sur le corps. Sa mort avait été attribuée à une hypovolémie. L’enquête judiciaire ouverte devant le tribunal de Bambous avait conclu à un acte malveillant. Dans leur plainte, la veuve d’Iqbal Toofany et ses trois filles affirment que le défunt, arrêté pour vol par cinq policiers de la brigade criminelle de Rivière-Noire, a été brutalisé par ces derniers. Les cinq policiers avaient répondu d’agression. Deux sont décédés. L’affaire est en cours.

L’épisode des Tasers

2022 a été marqué par l’épisode des Tasers. Un clip vidéo avait montré des policiers en civil infligeant des coups de Taser dans les parties privées de plusieurs suspects, dont Christopher Pierre Louis. Le clip avait fait le tour de la toile.

Jean Cael Permes

Le détenu Jean Cael Permes aurait été torturé en prison en mai 2020. Les images de son cadavre portant des ecchymoses ont également fait le tour des réseaux sociaux. Le détenu avait rendu l’âme à la prison de haute sécurité de La Bastille, à Phoenix. Onze gardiens des prisons ont été inquiétés dans cette affaire.

Edyssen Patchee

Edyssen Patchee avait été arrêté en mars 2018. Il était accusé de possession de drogue synthétique. Il est mort en détention policière. Son cadavre portait des traces de blessures.

Rajesh Ramlogun

Rajesh Ramlogun avait été arrêté par la Major Crimes Investigation Team après le meurtre des belles-sœurs Jhurry dans la région de Lallmatie en janvier 2006. Il est mort des suites d’un traumatisme crânien lorsqu’il était en détention policière.
 

Me Ravi Rutnah : « L’IPCC est une honte nationale »

Me Ravi Rutnah.
Me Ravi Rutnah.

L’ex-parlementaire et avocat Ravi Rutnah souligne que « la brutalité policière doit cesser une fois pour toutes ». Il ne mâche pas ses mots envers l’Independent Police Complaints Commission (IPCC) et déplore le fait que notre système soit dépourvu d’une structure permettant de sanctionner sévèrement les policiers qui font preuve de brutalités. Selon lui, l’IPCC « ne fonctionne pas comme il se doit ».

« L’IPCC est une honte nationale ! Avez-vous déjà entendu dire que l’organisme a poursuivi un policier pour brutalité ? », martèle Me Ravi Rutnah. L’avocat estime que la National Human Rights Commission serait également « une honte ». « J’étais député à l’Assemblée nationale lors de la création de l’IPCC. J’ai été l’une des chevilles ouvrières de sa création. J’ai été épaulé par l’Attorney General de l’époque, à savoir Me Ravi Yerrigadoo. J’ai rêvé d’une institution capable de sanctionner les policiers faisant preuve d’excès de zèle. Mais la réalité est tout autre. Plutôt, il n’y a même pas eu une institution telle que celle-ci », se désole Me Ravi Rutnah.

Pensez-vous que des suspects sont victimes de brutalités policières ? « Oui. Il y a un bon nombre de suspects qui en sont victimes. Mais vous savez, il faut faire la distinction entre correction et torture », demande-t-il. Ce dernier exhorte le gouvernement à « nommer les personnes idéales dans les institutions clés comme l’IPCC ou encore la National Human Rights Commission ». « Ce sont ces institutions qui enverront un signal fort afin que les enquêtes soient menées dans les paramètres de la loi », dit-il. 

 

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