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Travailleurs étrangers : quand l’Eldorado se transforme en cauchemar

Travailleurs étrangers

Quarante-cinq travailleurs étrangers en situation illégale à Maurice ont été arrêtés le jeudi 17 janvier par les officiers du Passport and Immigration Office lors d’une grosse opération. Ces arrestations viennent, une fois de plus, mettre en lumière les conditions révoltantes dans lesquelles certains étrangers sont recrutés, exploités et renvoyés dans leurs pays, souvent sans un sou.

Il a 34 ans. Ces amis le prénomment affectueusement ‘Bali’. Il cumule les emplois: de 21 h à 5 h du matin et de 12 h à
20 h. Bali travaille dans une boulangerie tous les jours et reçoit une rémunération de Rs 400 par jour.  Quand il ne travaille pas, il dort. « Impossible de faire autre chose », nous dit-il à travers son ami interprète. Il vient de Bangladesh où il a laissé sa femme qui va bientôt accoucher. Il explique qu’il ne dépense pas un sou de son salaire. 

« Mon patron m’offre un endroit où je peux me reposer et de la nourriture. Il m’achète aussi des vêtements et d’autres choses qui me sont utiles. Je n’ai pas besoin de dépenser d’argent et tout ce que je gagne, je l’envoie à ma famille. Mon père a emprunté beaucoup d’argent et a vendu une partie de ses biens pour que je puisse venir travailler à Maurice. Si j’étais resté dans mon pays, je n’aurais jamais pu gagner plus d’argent pour ma famille. Là-bas, nous sommes très pauvres ». Il dit aimer son travail et ne se plaint pas de l’argent qu’il reçoit. « Mon patron me traite bien. Certains de mes amis sont là depuis quelque temps déjà. Ils se sont habitués au pays et parlent couramment le créole et ne veulent plus rentrer. Moi, j’ai un tout autre objectif, celui de rapporter le plus d’argent possible chez moi pour mon enfant qui va naître. Je n’ai pas l’intention de le laisser vivre dans la misère et de connaître tout ce que j’ai vécu. Je veux qu’il aille à l’école et qu’il ne soit jamais comme moi ».

Son témoignage est, certes, bouleversant, mais pour le nombre d’heures qu’il travaille, le salaire semble insuffisant, même si cela représente une fortune pour lui. Il répète à plusieurs reprises ne pas vouloir de problèmes avec les autorités locales en se référant à la dernière opération menée par les officiers du Passport and Immigration Office (PIO).

« Je connais des gens qui ont eu des problèmes. Je peux vous dire qu’ils bossent aussi dur que moi et qu’ils ont besoin de travailler. Ils ne savent même pas qu’ils sont en situation irrégulière, car ils ne savent  ni lire ni écrire et croient tout ce que dit leur patron. Ils ne jurent que par lui. C’est triste ce qui leur arrive, car beaucoup d’entre eux ont de grosses dettes ».

Il raconte les atrocités dont il a été témoin dans son pays : « J’ai vu des pères de famille se suicider là-bas suite à leur déportation. C’est une honte pour eux et pour toute la famille. Souvent ils n’arrivent plus à faire face au regard des autres. J’espère qu’ils ne seront pas renvoyés comme des bêtes et que les autorités pourront identifier les vrais coupables ».

Effectivement, depuis jeudi dernier, des vidéos d’officiers du PIO lors de  leur opération crackdown visant à arrêter à travers l’île des travailleurs étrangers en situation illégale circulent. Les commentaires fusent de partout. Ali Jadoo avance que c’est une bonne chose de traquer ceux qui travaillent au noir :

« Travailler au noir est illégal. Dans d’autres pays? Les autorités ne sont pas tendres envers les Mauriciens qui bossent au noir. Encourager ces pratiques, c’est priver les Mauriciens de travail ».  Elia Mungar est d’un autre avis : « Pourquoi ne pas régulariser leur situation?  Ils contribuent à notre économie et ne font de mal à personne. Il faut sanctionner ceux qui sont responsables de cette situation. On aurait pu leur infliger une amende. Les renvoyer de façon si brutale dans leur pays est  inhumain ».

Depuis cette opération, des organisations sont montées au créneau.  Pendant que certains en débattent, pour certains travailleurs, l’eldorado s’est transformé en cauchemar.  Bien sûr, il ne faut pas généraliser, mais ne faut-il pas s’indigner même quand cela ne concerne qu’une poignée d’entre eux ?

Travailleurs étrangers

Témoignages

Embobinés par des agents recruteurs  » 

  • Sunita qui habite Vacoas et Reshma qui réside à St Félix se sont faites porte-parole des Bangladeshis présents dans leur région respective. Sunita avance qu’elle côtoie depuis quelque temps des travailleurs qui veulent rentrer chez eux : « Ils ont été recrutés en mai 2018 et travaillent actuellement 16 heures par jour pendant la semaine et 19 heures durant les week-ends. Les agents recruteurs les ont embobinés en leur promettant monts et merveilles. L’un a été recruté comme ‘granite cutter’ et l’autre comme pâtissier. À leur arrivée, ils ont été obligés de signer d’autres contrats rédigés entièrement en anglais, alors qu’ils ne savent ni lire ni parler cette langue. Ils sont désemparés et veulent rentrer chez eux, mais n’y arrivent pas.  Ils travaillent de manière illégale. On ne peut rester les bras croisés et les regarder souffrir ainsi », s’exclame-t-elle.
  • Reshma, de son côté, doit souvent apporter à manger à ses nouveaux amis. Ces derniers ne reçoivent pas de salaires depuis des mois. Leur patron les traite de façon inhumaine. Les étrangers gagnent des salaires de misère. Ils m’ont dit qu’ils voulaient rentrer chez eux, mais leurs passeports ont été confisqués par l’agent recruteur qui leur expliquait que c’était la procédure. De plus, ils n’ont pas le droit de sortir ou de faire quoi que ce soit le soir. Ils ne peuvent que travailler puis retourner dans leurs chambres. J’ai moi-même informé les autorités à plusieurs reprises. Il n’est pas normal de traiter des personnes de cette façon, surtout qu’elles ont besoin de leurs salaires pour envoyer à leurs proches ».

Le ministère du Travail ne compte pas baisser les bras

C’est ce qu’a déclaré l’attaché de presse au ministère du Travail, Leevy Frivet. Selon lui, il n’y a pas un grand nombre de travailleurs étrangers qui travaillent au noir à Maurice, car les autorités veillent au grain. Il concède qu’il importe de bien veiller aux procédures de recrutement. Il explique que 80 personnes détiennent un Recruitment Licence. Elles doivent débourser une somme annuelle de Rs 12 000 et offrir une garantie bancaire de Rs 500 000. « Des recruteurs agissent de manière illégale. Il est  très important de s’assurer que leurs noms figurent sur la liste du ministère et même si tel est le cas, il est  essentiel que, de leur côté, les travailleurs étrangers sachent qu’ils peuvent dénoncer toutes mauvaises actions. Le ministère est à leur écoute ».

Un autre préposé du ministère du Travail avance qu’une compagnie n’est pas obligée d’avoir recours à un agent recruteur, car le recrutement peut se faire par un haut cadre de la compagnie.

En ce moment, il y a  40 000 travailleurs étrangers à Maurice. La majorité d’entre eux viennent du Bangladesh, de Madagascar et de Chine. Ils travaillent principalement dans le domaine manufacturier et de la construction.



La vidéo de l’artiste engagé Nitish Joganah fait le buzz

nitishIl n’est pas resté insensible face aux vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux et les informations rapportées par la presse. Il a décidé de poster une vidéo sur Facebook le même soir pour laisser parler son cœur :

« Cela m’attriste de voir comment ils sont traités. J’ai l’impression qu’on oublie que nos compatriotes essaient eux aussi de s’en sortir dans d’autres pays. Je ne comprends pas pourquoi on ne les envoie pas devant  une Cour de justice avant de prendre des décisions drastiques. De plus, ce sont de vrais bosseurs. Ils sont nombreux à travailler, là où de nombreux Mauriciens ne veulent plus travailler». Une phrase a été reprise maintes fois sur les réseaux sociaux : « Si pena zot ou pa gayn ou dipin », car ils sont nombreux à travailler dans des boulangeries pendant de longues heures ou uniquement le soir. Un propriétaire de boulangerie avance : « Même à Rs 800 par jour, je peine à trouver des Mauriciens qui acceptent de travailler la nuit. À chaque fois, ils travaillent pendant deux semaines,  puis ils ne reviennent plus. Les jeunes, n’en parlons pas ! Ils ne veulent même pas faire ce métier. Figurez-vous : je ne parle pas des autres, mais de mes propres enfants. Ils m’ont demandé de vendre la boulangerie, quand je ne pourrai plus m’en occuper, car ils n’ont pas l’intention de le faire ».


Que demande l’association DIS-MOI ?

• Dans un communiqué de presse envoyé vendredi dernier, l’ONG qui milite pour les droits humains exhorte les autorités à :
• Respecter leur obligation de solidarité en les traitant non pas comme des  criminels, mais comme des travailleurs migrants sans documents, humainement et dignement.  
• Mettre en place des mécanismes de surveillance pour que les droits des travailleurs migrants soient protégés dans le cadre des opérations de recrutement.  
• Veiller à ce que les procédures basiques comme la présentation d’un mandat de perquisition soient respectées. Que la communication se fasse dans un langage  compréhensible par les travailleurs migrants par rapport à leurs droits fondamentaux et leur expliquer les raisons de leur arrestation et de leur possible déportation.
• Veiller à ce que toute personne ait accès au droit fondamental de solliciter les conseils d’un avocat.
• Agir pour que les travailleurs migrants puissent avoir accès, sans discrimination, aux mêmes avantages qu’un citoyen mauricien.  
• Ce que leur droit à la vie privée ne soit pas inutilement bafoué à des fins bassement et purement médiatiques, lors des opérations de police, en les exposant au dénigrement populaire.
• Se rappeler que ce pays s’est construit grâce aux efforts combinés de travailleurs migrants et forcés, entre autres.
• On peut également lire : « Les migrants sont rarement bien accueillis dans les pays où ils s’installent. Ils subissent souvent des discriminations qui limitent leur accès à des emplois, aux soins ou à l’éducation. Les travailleurs migrants à Maurice sont particulièrement exposés. Ils sont souvent contraints d’accepter des conditions de travail très dures qui peuvent s’apparenter à de l’esclavagisme. Les discours, les pratiques et les actes qui dénigrent et déshumanisent les travailleurs migrants ont contribué à faire percevoir ces personnes comme une menace ou des moins que rien. Le droit international reconnait et énonce les droits des réfugiés et migrants. Il est urgent que ces droits soient pleinement respectés et appliqués. Les droits humains n’ont pas de frontières ».