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Tonton Empeigne et Maude : 58 ans de vie commune, entre doute, peine et amour

La plus belle preuve d’amour entre deux êtres qui ont partagé des périodes de doute, les chagrins et du bonheur.

Dans leur localité à Cité Roche-Bois, ils font figure de survivants. Louis Myrthe Empeigne, plus connu comme Tonton Empeigne et son épouse Maude Mariette ont 58 ans de vie commune. Ils ont traversé la vie avec ses hauts et ses bas, avant de connaître la sérénité dans leur maison CHA, où ‘Tonton Empeigne’ offre des cours gratuits de musique et de danses traditionnelles séga.

Dans la véranda annexée à la petite maison qui date des années soixante, des instruments trainent çà et là. Sur les murs, des affiches de concert côtoient des photos de famille en noir et blanc jaunies qui renvoient à une époque où, se souvient encore Tonton Empeigne, « on vivait comme une seule famille. » Malgré le fait qu’il offre l’image d’un fringant senior, 83 ans au compteur, ses béquilles le trahissent un peu et Maude Mariette traîne, elle, péniblement des pieds depuis une opération subie quelques années de cela. 

La vie de Tonton Empeigne ressemble à celle des milliers de Mauriciens nés avant la  Seconde Guerre mondiale, à une époque marquée par les privations de toutes sortes et les maladies. Port-Louis ne fait pas exception, mais les activités dans la zone portuaire pourvoient une multitude d’emplois. C’est à Camp-Caudan, au sein d’une fratrie de 12 enfants que naît Maude Mariette, parmi les communautés les plus diverses, où son père est aux services de l’Albion Docks. Tonton Empeigne, lui, voit le jour à la Route des Pamplemousses. Quand il cesse ses études en primaire, il rejoint son père qui est mécanicien dans les filatures d’aloès. Après le décès prématuré de sa mère, son père se remarie avec une femme qui sera affectueuse pour les enfants de la famille Empeigne. « J’avais deux ans et je n’ai aucun souvenir de ma mère vivante et je ne me rappelle même pas de son visage. En revanche, je me souviens que ma belle-mère était une femme instruite », raconte-t-il.

Filatures d’aloès

La famille suivra son père au gré des emplois qu’il obtient dans les filatures d’aloès, où elle sera aussi logée. Le petit Louis devient meunier et c’est là qu’il apprendra à conduire.

« À chaque fois que j’étais assis à côté du chauffeur dans un camion, j’observais ses manœuvres. Un jour, je suis grimpé dans un véhicule où la clé était encore sur le tableau de bord et je me suis mis à conduire, il n’y avait personne. J’ai même réussi à ramener le véhicule à sa place. Des années plus tard, lorsque j’ai passé mon permis, le policier était étonné qu’un jeune comme moi de ma condition sociale ait appris à conduire sans passer par une auto-école », se souvient-il.  

Après les filatures, il multiplie les petits emplois, tantôt exerçant comme charpentier tantôt comme marchand de goyaves de Chine. « C’était dur de gagner sa vie, mais certaines personnes m’ont conseillé de prendre patience », raconte-t-il.  Il les écoute et prend une première résolution : il quitte le toit familial et loue une chambre à Cassis, où il emménage. La deuxième, c’est de se trouver une femme : « C’est une amie de ma sœur qui a fait ‘l’agwa’ et c’est comme ça que j’ai épousé Maude Mariette devant Dieu, sans flafla et sans l’aide de la famille », confie-t-il.

Toutes les bonnes volontés politiques sont les bienvenues, pourvu qu’elles aident à casser l’image de Roche-Bois et redonner de l’espoir aux jeunes.»

Après le mariage, le couple vit quelque temps à Cassis, puis part à Roche-Bois où Louis a décroché un emploi dans un moulin d’aloès. L’endroit lui convient, car le couple est logé dans la cour du moulin où la facture d’eau et d’électricité ne lui coûte que Rs 15. « Je travaillais au poids, à Rs 10 le kilo d’aloès », raconte-t-il. « Donc, plus je travaillais, plus je gagnais de l’argent. La nourriture n’était pas chère, mais je ne gagnais pas suffisamment pour acheter de la viande et on consommait beaucoup de légumes et des aliments en conserve. » À ce moment-là, il n’a qu’une idée en tête : faire des économies. À la fermeture du moulin, il se convertit en charpentier, un métier qui le fascinait, tout comme la menuiserie. 

« Je voulais devenir ouvrier. J’ai alors acheté des outils, puis je suis parti chercher des emplois chez un gars qui s’appelait Nadesse. Il avait des contacts, tous ceux qui cherchaient un emploi venaient attendre chez lui le matin, on s’asseyait sur le trottoir, il était comme un bureau d’emploi », plaisante Louis.

Métier de charpentier

Grâce à son métier de charpentier, il se fait embaucher dans deux grandes entreprises de construction : d’abord chez Mauritius Building, puis à General Construction, où il restera durant 20 ans et sera promu, avec une dizaine de personnes sous ses ordres. 

« J’étais régulier au travail, je ne m’absentais jamais parce que j’étais conscient que j’avais une famille à nourrir », dit-il. Mais comme la construction commence à battre de l’aile, en l’absence de gros marchés, la General Construction est contrainte de réduire ses effectifs, Louis fera partie de la charrette. Cependant, une mauvaise nouvelle peut aussi en cacher une bonne, car quelque temps après, il reçoit une lettre d’embauche pour l’Arabie Saoudite. « Ma dernière fille venait de naître, elle nous avait apporté cette bonne nouvelle », se réjouit-il encore.

Dans le Golfe, il est embauché comme contremaître et fait valoir ses capacités de charpentier. Il effectue des heures supplémentaires et fait des économies qui vont permettre à sa femme de marier ses deux filles à Roche-Bois, où la famille s’est installée. Après quatre années en Arabie saoudite, il rentre à Maurice et avec ses économies, se lance dans la construction, muni de son permis de ‘contractor’ qu’il possède encore.

Cependant, l’expérience tourne mal, à cause des ‘clients malhonnêtes’. « Je n’étais pas déprimé, j’en ai tiré des leçons », fait-il ressortir. Il se reprend et achète une voiture pour faire le ‘taxi train’. Tout marche bien jusqu'à ce fichu accident survenu en 2010 à proximité de la Gare Victoria, où il a frôlé la mort, dit-il. Il s’en sortira avec une greffe au talon, grâce au Dr Chunnoo, qui l’a opéré, et le personnel paramédical qu’il remercie encore. « Le médecin m’a dit que j’avais la chance de ne pas être diabétique ».

Une prothèse au talon

Cependant, cet accident a laissé des séquelles. En effet, avec une prothèse au talon, il est condamné à utiliser des béquilles. Qu’à cela ne tienne, Louis poursuit encore son engagement social au sein d’une association des seniors, le Centre de l’Amitié de Vuillemin à Beau-Bassin, où il est désormais épaulé par des seniors plus jeunes. Chez lui, il est toujours aux côtés de la fidèle Maude Mariette. « Elle ne peut pas dormir sur un lit, elle dort dans un sofa. Le soir, je me réveille et je vais voir si elle va bien », dit-il, la gorge nouée. C’est sans doute la plus belle preuve d’amour entre deux êtres qui ont partagé des périodes de doute, les chagrins et du bonheur.

Une école de musique dans un quartier chaud 

C’est un pari qui lui tenait à cœur, après avoir participé un jour à un congrès au Mahatma Gandhi Institute, avec feu Marclaine Antoine, entre autres. « On avait créé une association pour la défense des droits des artistes. Un Français était venu à Maurice pour la création de la SACEM, à Maurice. Sir Kher Jagatsing était encore ministre. Depuis, je me suis dit que j’allais monter une école de ravane à Roches-Bois », raconte-t-il. L’école, qui a vu le jour en 2016, compte quelque 40 élèves qui participent à divers cours gratuits : harmonica, guitare, ravane, percussion et danses traditionnelles sega. Tous les mercredis, au Centre social de la localité, il tente d’éloigner les jeunes de 8 à 14 ans des fléaux qui gangrènent la cité. « Je ne peux pas croiser les mains, ce serait criminel d’assister à ces dérives sans rien faire. Je le fais à ma façon et avec mes moyens et c’est le meilleur moyen de transmettre mes connaissances », déclare-t-il, en nuançant. « Toutes les bonnes volontés politiques sont les bienvenues, pourvu qu’elles aident à casser l’image de Roche-Bois et redonner de l’espoir aux jeunes. » 

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