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Nirmala Carta : «L’interculturel est une nécessité pour tous...»

Nirmala Carta

Nirmala Carta a été et est toujours en quête de l’homo mauricianus, cet étrange animal humain, en permanence en équilibre instable. Sa vie personnelle, son intérêt pour l’interculturalité qu’on retrouve dans ses choix de vie ou sa thèse doctorale font d’elle la personne idéale pour diriger la Commission Interculturalité de Dis Moi qui vient tout juste d’être créée. Dans cette discussion avec Lindley Couronne, fondateur de Dis Moi, elle nous parle de ses projets à venir et de sa passion pour ce concept, comme toute, très peu connu du citoyen lambda.

Quiconque étudie votre CV sera frappé d’emblée par la manière dont vous semblez chevaucher entre les cultures. Engagée dans les paroisses pour parler d’interculturalité, recherches sur vos racines au Tamil Nadu. Qui est Nirmala Carta ?
Je suis maman de deux enfants, catholique de culture tamoule, mariée à un Français qui a des origines italiennes. Je m’intéresse au temps présent, passé et futur car je pense que cela fait partie de la construction identitaire et notre histoire personnelle est en lien avec notre histoire familiale et nos origines. C’est cela qui m’a amenée à aller visiter deux villages de mes ancêtres, Valady et Kulamangalam, dans le Tamil Nadu (partie de l’Inde évangélisée par Saint François Xavier depuis 1541). 

Nous savons que nous vivons dans une société multiculturelle. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par l’interculturalité ?
L’interculturalité c’est créer quelque chose de nouveau par exemple pour certains ce sera la fusion de différents types de musique ou de cuisines et pour d’autres, ce sera le métissage culturel. C’est la création de la nouveauté qui est au cœur de l’interculturalité. 

Le Dr Issa Asgarally avait écrit un petit ouvrage intéressant ‘L’Interculturel ou la guerre’. Nous le savons, toute société multiculturelle est potentiellement explosive. Êtes-vous satisfaite que les autorités éducatives du pays soient intéressées à créer des passerelles dans notre société cloisonnée ou sont-elles satisfaites du statut quo communautariste toujours présent comme l’expérience courante nous le montre ?
Les organismes peuvent mettre en place des facilités pour créer des passerelles toujours est-il que c’est à nous de vouloir ce vivre-ensemble créatif. Il appartient à chacun de voir comment il traite la différence en fonction de sa connaissance de cette différence. C’est dans ce sens que les visites culturelles, de lieux de cultes nous aident à ne plus avoir peur de l’autre car il nous devient familier. Il est vrai que l’interculturel n’est pas un plus mais une nécessité pour tous.

Vous êtes engagée comme coordinatrice de projet avec Dis Moi dans le cadre de la grande aventure FLE qui consiste à encadrer certains élèves du Extended. Comment vivez-vous cette expérience ?
Tout enfant a le droit de réussir à travers l’éducation et de savoir qu’il a ce droit ; ce projet avec Dis Moi permet à travers l’encadrement des élèves en difficulté de chercher et de trouver une voie de réussite. J’essaie d’atteindre les objectifs tout en tenant compte de la spécificité de chaque situation.  Ce projet dont la formation est assurée par le MIE est le plus dont avaient ces enfants avaient besoin. 

On vise à amener l’enfant vers la réussite, vers sa réussite et les premiers changements positifs sont déjà constatés auprès de la plupart des élèves concernés.

On peut prendre du recul par rapport à ses racines pour mieux voir mais l’universel est aussi à rechercher en nous, c’est-à-dire dans nos racines justement.»

Vous avez décidé d’enrichir notre organisation avec une autre commission, la Commission Interculturalité. Quelle sera votre mission ? Et quels seront vos projets immédiats ? 
La mission pour la Commission Interculturalité serait de développer une vision créatrice pour orienter une nouvelle représentation du monde en considérant la richesse de toutes les cultures et donc les personnes qui en font partie pour en faire un tout. Les projets seraient dans un premier temps une sensibilisation à l’interculturalité à travers la formation notamment, visant à mieux se connaître et mieux connaître l’autre différent de soi. 

Une question personnelle Nirmala. Nous le savons depuis de Chazal, ce pays cultive la canne et les préjugés mais il aurait pu ajouter la culture des cases ou des boîtes. Je suppose qu’on a dû vouloir vous mettre dans une case très vite. Comment l’avez-vous vécu ? Satisfaisons la curiosité de nos compatriotes. Comment vous sentez-vous Nirmala ? De culture indienne ? Catholique ? Métisse ?
Même s’il y a des cases on est toujours libre et c’est cette liberté qui souvent amène à des conflits constructifs et même nécessaires parfois. Une identité peut être imposée ou revendiquée dépendant des situations. Pour ma part, je suis catholique de culture tamoule, pour le métissage et contre les préjugés, les discriminations et le racisme.

Je me rends compte que cette interaction avec vous, la chantre de l’interculturel me fait réfléchir sur moi et ma philosophie. Je suis de plus en plus convaincu qu’il faut se déraciner quelque part pour atteindre l’universel. Il y a donc un travail sur soi à faire. Qu’en pensez-vous ?
On peut prendre du recul par rapport à ses racines pour mieux voir mais l’universel est aussi à rechercher en nous, c’est-à-dire dans nos racines justement. Toute découverte nous amène à quelque chose qui nous dépasse et qui contribue justement à ce qu’on soit mieux. Il y a un travail sur soi à faire qui est en lien avec l’histoire familiale et nos origines sans s’y perdre. Nos racines nous aident à mieux nous comprendre et à voir ce qu’on souhaite changer aussi mais il est vrai que la rupture est une étape pour mieux développer son identité personnelle avant peut-être de chercher ses origines.

Peut-être aussi est-ce plus facile de voyager entre les cultures quand on est soi-même métis. Mon sang tamoul vibre quand j’écoute Suchita Rahman, mon sang hindou-créole réagit au ‘Banjara’ du groupe réunionnais ‘Ziskakan’, mon sang africain ne fait qu’un tour en écoutant les percussions d’Ismael Lo. Croyez-vous que ce soit plus difficile de s’ouvrir à l’autre culture quand on a été emprisonné toute une vie dans une seule culture ? 
Oui certainement en général comme on porte en soi ces différences ; cependant on peut tout aussi rejeter une part de nos origines pour privilégier une autre c’est une question de choix personnel et surtout pour pouvoir s’adapter à un contexte. Il s’agit ici de trouver la stratégie identitaire qui nous permet de mieux vivre dans un contexte donné ; on le fait sans s’en rendre compte. Il est vrai cependant que le métis est entier et non pas un assemblage de parties. C’est une nouvelle personnalité et non pas l’ajout de parties distinctes.


Stéréotypes

Nirmala Carta a terminé sa thèse de doctorat en Psychologie interculturelle en 2010 sur ‘La construction identitaire des adolescents à l’épreuve du communautarisme à l’île Maurice’. Selon elle, les relations intercommunautaires sont basées sur des stéréotypes que nous appliquons par commodité.

D’une part, nos résultats indiquent que l’existence des communautés contribue à faire que les sujets préfèrent leur groupe d’appartenance et ont des stéréotypes négatifs à l’égard des autres communautés. De plus, nous avons trouvé que l’appartenance communautaire est liée à l’identité sociale, composée essentiellement de l’appartenance religieuse, l’apparence physique et la classe sociale. D’autre part, nous avons constaté chez nos sujets une opposition entre un vécu interculturel interne et une identité sociale prescrite.

Ma thèse portait sur la construction identitaire des adolescents à l’épreuve du communautarisme et ce qui suit sont quelques résultats qui pourraient nous aider à mieux voir pourquoi on devrait mieux valoriser l’identité personnelle. 

Les résultats de cette recherche démontrent que quand ils définissent la société mauricienne, la religion occupe une grande place dans la vie de ceux qui ont été interviewés. Cependant, quand ils se définissent eux-mêmes, c’est la citoyenneté mauricienne qui prime. Nous voyons qu’il y a une dualité dans la représentation du monde suivant qu’il s’agisse de l’identité personnelle ou de l’identité sociale. Il y a une stratégie identitaire qui consiste à affirmer son identité personnelle en tant que citoyen mauricien et à voir le communautarisme quand on parle de la structure de la société. Ceci nous amène à dire que l’individu a différentes identités selon le contexte dans lequel il se trouve et que l’identité sociale est plus importante que l’identité personnelle au sein de la structure de la société mauricienne qui accorde plus d’importance à l’appartenance communautaire. Certains pensent qu’ils pourront s’auto-attribuer leur réussite dans leur vie alors que la majorité disent qu’il y a une influence communautaire dans la réussite socioprofessionnelle. 

L’identité sociale est déterminée par l’appartenance communautaire qui est marquée par le quartier d’habitation communautaire, l’appartenance religieuse, le prénom communautaire, le type d’habillement, les traits physiques, le degré de cohésion, de pouvoir, d’activités et de richesses intracommunautaires. À l’inverse, l’identité personnelle est caractérisée par l’ouverture aux autres communautés, une langue et une présence physique sur l’île Maurice, des valeurs d’égalité, un besoin de mobilité sociale qui se traduit par un projet professionnel impliquant des études universitaires. La mise en liaison d’un projet avec des valeurs constitue en effet l’identité personnelle, selon Manco (2000). Cette possibilité de sortir de ce qui est prescrit est très présente dans les représentations des jeunes en fin d’adolescence, leur permettant de se construire en réinterprétant le monde selon une identité revendiquée qui prenne en compte la situation dans laquelle ils vivent. 

Dans notre vie de tous les jours, nous appliquons des stéréotypes parce que c’est plus simple et surtout par économie cognitive, c’est-à-dire nous n’avons pas à interpréter ce que nous croyons avoir  déjà fait. Les stéréotypes concernent l’attention, l’interprétation et la mémorisation : nous voyons ce que nous voulons voir, nous comprenons ce que nous voulons comprendre et nous retenons ce que nous savons déjà. Dans notre recherche les stéréotypes sont pertinents à étudier car les relations intercommunautaires sont basées sur les stéréotypes. Même si ceux interviewés n’ont pas eu d’informations sur les différentes communautés à Maurice, nous pouvons conclure que l’existence de celles-ci en différentes catégories incite les sujets à plus se différencier que de se ressembler. Par conséquent, les interviewés ont des stéréotypes négatifs à l’égard de l’exo-groupe. Il y a en effet une tendance à orienter l’attention vers l’aspect communautaire, à interpréter le comportement des autres par des attributions externes liées à l’appartenance communautaire et à mémoriser plus l’appartenance communautaire.  On se focalise ainsi sur un seul aspect de la construction identitaire, les stéréotypes, nous rapprochant à ce que Franchi (2008) appelle le regard déformant de soi-même. Il est important ici de considérer comment dans un contexte donné on a une vision déformée de soi-même.

Notre recherche démontre aussi que dans certains cas, nous pouvons avoir une image négative de nous-mêmes et de notre groupe d’appartenance ; c’est ce que Camilleri (1995) appelle « l’intériorisation des stéréotypes racistes ».  

Un autre aspect important est l’image de soi et nous aurions tort de ne pas le considérer car selon les jeunes interviewés, l’apparence physique par le critère de la couleur de peau caractérise la société mauricienne, après le critère religion. Le troisième critère est la classe sociale justifiant pourquoi presque tous les interviewés souhaiteraient une mobilité sociale. 

Il y a cependant une cohérence entre les réponses des garçons et des filles, nous amenant à dire qu’il y a une culture de jeunes et une vision cohérente. 

Afin de sortir de cette situation d’enfermement par les autres ou par soi-même par intériorisation de la projection d’une image négative de la part de l’autre, nous pouvons commencer une éducation multiculturelle qui serait la première partie de l’éducation interculturelle. Nous ne pouvons en effet pas prétendre créer quoique ce soit de nouveau si nous n’acceptons pas et nous ne reconnaissons pas comme égale la culture de l’autre.

Nous devons surtout traiter nos différentes peurs et savoir de quoi nous avons peur ; si dans un premier temps il est normal d’avoir peur de l’inconnu, vivant dans une société multiculturelle, ces différences ne nous sont pas inconnues mais peut-être méconnues afin de préserver notre propre identité culturelle au détriment de celle des autres. Le dialogue par des visites de lieux culturels et religieux de toutes cultures et religions serait un complément de l’apport d’une formation à l’interculturel. 

Rappelons qu’une culture est une création sur le temps et qu’il faudrait parfois, si on veut vivre en paix déconstruire certaines choses dans chaque culture qui nous empêchent de vivre en harmonie avec soi-même et les autres.

C’est ce à quoi sert la psychologie interculturelle en particulier et l’interculturel plus globalement ; la Commission Interculturalité est une très bonne initiative du fondateur de Dis Moi.

dis moi

 

 

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