Interview

Laurent Joffrin : «Le journaliste n’a plus le monopole de l’information»

Laurent Joffrin

Le directeur de la rédaction du quotidien français Libération apporte dans l’interview qui suit ses observations sur Maurice, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et l’impact des réseaux sociaux sur le travail des journalistes.

À votre troisième voyage à Maurice, quel regard jetez-vous sur ce pays ?
Ce qui me frappe chaque fois lorsque je viens à Maurice, c’est ce que les Mauriciens ont réussi à faire et ce que les Français n’ont pu réaliser : faire vivre les communautés en harmonie. Il existe ici un système de tolérance et de coopération. C’est un système anglo-saxon où chaque communauté garde sa personnalité, tout en respectant les règles démocratiques et les lois.

On a pu parler de miracle…
Ce n’est pas un miracle, mais une réussite, par comparaison à ce qui se passe dans d’autres pays. Ici, c’est un régime démocratique, avec un système de presse très ancien, aussi ancien que celui du français et avec beaucoup de journaux.

Certes, il y a des difficultés économiques, mais la presse mauricienne est pluraliste. Il y a une télévision et une radio d’État, mais manifestement les journalistes essayent de gagner une forme d’indépendance. Il existe ici des institutions qui font que la vie n’est pas dangereuse. Il y a des élections, un Premier ministre, un parlement et des cours de justice et une presse indépendante. Et apparemment, il n’y a pas de tentations dictatoriales.

La culture démocratique s’est installée depuis longtemps à Maurice. Puis, ce qui est incroyable pour un Français, c’est le rapport à la France. Maurice a été colonisée par la France, mais depuis 1810, elle est devenue une colonie anglaise. Les Anglais ont laissé la culture francophone perdurer. Ici, presque tout le monde parle français et les Mauriciens connaissent mieux la vie politique française que les Français.

La France a toujours été une démocratie laïque. Or, avec François Fillon, qui a passé la primaire de la droite, on a vu l’expression d’un électorat catholique en sa faveur...
Ça c’est une nouveauté. François Fillon incarne une droite catholique. Depuis les années 50, on n’a pas vu d’hommes politiques pour qui la religion compte et qui influe sur leurs prises de position. Ce qui est une régression. En tout cas, le candidat à la présidentielle française se déclare hostile au mariage pour tous. Il a voté contre le mariage homosexuel et dit qu’il ne remet pas en cause l’avortement. Il est soutenu par des gens qui veulent le remettre en cause.

Quels sont vos rapports avec votre père qui est d’extrême droite ?
On a été en désaccord depuis que j’ai soufflé mes 15  bougies. Toujours est-il mon père ! Depuis, il a mis de l’eau dans son vin. Il est plus âgé maintenant. Je crois qu’il a toujours gardé des liens avec Jean Marie Le Pen. Il n’est pas un militant non plus, mais cela est l’histoire de ma famille, comme celle de beaucoup d’autres familles françaises.

«Les Mauriciens ont réussi à faire ce que les Français n’ont pu réaliser : faire vivre les communautés en harmonie.»

Revenons-en à l’actualité. Sur deux sujets, les sondeurs et des journalistes se sont trompés : la présidentielle américaine et la victoire de François Fillon à la primaire de la droite…
Depuis deux ans, les journalistes disaient que la présidentielle française se jouerait entre Sarkozy-Hollande ou Hollande-Juppé. En dix jours, les trois ont disparu. On s’est complètement trompé sur la base de sondage.

D’abord, les sondeurs ont eu un excès de modestie. Maintenant, si vous demandez à un sondeur, si le soleil va se coucher ce soir, il vous répondra : « Soyons prudents. » Mais aux États-Unis, ils ne se sont pas trompés pas tant que ça, parce que Hillary Clinton est devant Donald Trump. Les sondeurs nationaux ont eu raison, mais ils ont eu tort lorsqu’on discute par États.

Quant à la primaire de la droite, une semaine avant, ils ont vu que la cote de Juppé était en train de baisser. Fillon montait et Sarkozy n’était pas très bien. Les sondeurs ne prévoient pas l’avenir, ils parlent de l’opinion il y a trois jours, mais pas dans un mois. C’est le bruit médiatique moyen qui crée l’erreur.

À Libération, on était assez prudent. Sur Trump, on ne s’est pas trompé. En juin, j’avais fait un article en comparant Trump à Reagan, pour dire que celui-ci était, lui aussi, hors système et acteur, puis il a gagné. J’ai dit : ‘Méfions-nous.’ Après, on a fait la Une de Libération avec Clinton. Le titre, c’était : Le pire c’est qu’elle peut perdre. La veille du scrutin, on a mis Trump et on a écrit : « Le grand flip ».

En France, les conservateurs ne voulaient pas de Sarkozy pour deux raisons. D’abord, à cause de son style qui était jugé nouveau riche, un peu vulgaire et pas du tout dans le style de la bourgeoisie française, puis les gens de droite lui reprochaient de n’avoir pas fait suffisamment une politique de droite. Ils se sont reportés sur Juppé, qui paraissait plus crédible dans le sondage. Puis, dans les derniers 15 jours, on a vu Fillon mener une campagne opiniâtre, cohérente, avec un programme de rupture économique. Il incarnait la vraie droite par rapport à Juppé, jugé centriste. Tout cela a basculé en peu de temps.

Votre embauche à Libération avait pour mission d’apporter une dimension économique à un journal marqué politiquement. Pourquoi ?
Parce que la gauche était en train d’effectuer un virage réaliste, c’était aussi pour en faire un journal complet, moins gauchiste, pour devenir ce qu’à l’époque, on désignait comme libéral-libertaire. Je crois avoir réussi, mais on me le reproche.

Comment vivez-vous la double responsabilité d’homme de média papier et de chroniqueur de radio ?
D’abord, quand vous êtes directeur de journal, vous êtes invité à exprimer les prises de position de votre publication. Pour le journal, c’est considéré comme un atout.

Quels sont les défis qu’imposent les réseaux sociaux aux journalistes ?
C’est une contrainte supplémentaire et positive, on est jugé dans l’instant. C’est aussi un remède contre les bêtises. Si vous en écrivez une, dans les cinq minutes suivantes, vous pouvez êtes taclé. Les réseaux sociaux vous obligent à être plus précis. En outre, ils créent un contact, mais la difficulté, c’est que vous êtes aussi souvent insulté, comme sur Twitter.

Les réseaux sociaux n’enlèvent-ils pas aux journalistes leur gestion sur le flux de l’information ?
Je n’y crois pas. Les journalistes ont mauvaise presse, mais pour d’autres raisons. Si vous regardez le taux de fréquentation des site Web, ce sont les sites de journaux qui sont les premiers. Il n’y a que Mediapart qui a émergé. Le journaliste n’a plus le monopole de l’information, mais la majorité des internautes viennent chez nous. Une chose est certaine : les réseaux sociaux obligent  les journalistes à se remettre en question. À coup sûr, ils sont positifs. Ce qui est négatif, c’est le modèle économique, car Internet a imposé la gratuité. Quand l’information est gratuite, elle rapporte moins. La vraie menace est de nature économique.

 

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