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La montée en force de la société civile

Récente manif devant le Parlement et en face du Bureau du Premier ministre.

Après le premier confinement instauré en mars 2020, les manifestations se sont succédées avec en avant-plan, la société civile. Or, jusqu’ici, ce sont les partis politiques qui brassent la masse. Comment expliquer ce phénomène ? Analyse… 

Rashid Imrith : «Les mouvements syndicaux ont été l'élément déclencheur de ce soulèvement»

Les restrictions liées à la Quarantine Act, des droits acquis enlevés et ce, sans pouvoir faire entendre sa voix. Ce sont autant de raisons, selon Rashid Imrith, président de la de la Federation of Public Sector and Other Unions (FPSOU) qui auraient poussé la société civile à « casser la baraque » à travers des manifestations.

Rashid Imrith y croit dur comme fer. Les mouvements syndicaux ont été l’élément déclencheur du soulèvement de la société civile, à travers une manifestation organisée le 11 juillet 2020. « Nous avions invité toutes les forces vives ainsi que la société civile à nous rejoindre pour qu’elles puissent s’exprimer. De là, il y a eu deux autres manifestations, notamment à Port-Louis et à Mahébourg », dit-il

Le syndicaliste cite le naufrage du MV Wakashio, à Pointe d’Esny. Un sujet autour duquel il estime qu’il y a une perception que la gestion de cette catastrophe n’a pas été faite comme il se doit. « Me pli inportan ankor se kan finn dir pa gagne drwa zwen akoz konfinnman, li pa ti dan lintere sosiete sivil ki bizin exprim zot », dit-il.

Dev Virahsawmy : «Il y a des agitations sur des sujets superficiels»

Une population divisée menée pour certaines sections, par des agitateurs. C’est l’analyse de l’observateur politique par rapport aux mouvements de protestation qui multiplient les manifestations depuis quelque temps. 

Dev Virahsawmy est d’avis que ces mouvements de la société civile sont actifs essentiellement dans les villes. Ce qui démontre, dit-il, que « les Mauriciens sont divisés sur le plan géographique (régions urbaines et rurales), mais aussi sur le plan ethnique. « Il y a 10 circonscriptions (4 à 14), qui semblent plutôt satisfaites du gouvernement. Or, dans les villes, les avis divergent », est-il d’avis. 

Un autre facteur à prendre en considération, selon le premier député du MMM élu lors des élections de 1970, serait le rôle de ceux qu’il considère comme des « agitateurs ». « Parski sosiete sivil na pa bouz par limem », souligne-t-il. Dev Virahsawmy cite l’exemple de Bruneau Laurette, l’activiste qui avait pu réunir des dizaines de milliers de manifestants suivant le naufrage du MV Wakashio à Pointe d’Esny en 2020. Ce, bien qu’il estime « ki azitasion ti fer lor baz etnik ». Il considère que Roshi Bhadain serait, lui aussi, un agitateur, mais dénonce néanmoins ses méthodes. « Je constate que ces agitations se font sur des sujets superficiels », est-il d’avis, tout en estimant que « ce ne sont pas ces agitations qui vont bouleverser la civilisation ».

Ibrahim Koodoruth : «Un manque de rationalité dans les décisions du pouvoir»

Le sociologue et Senior Lecturer en sociologie à l’Université de Maurice, Ibrahim Koodoruth, estime que « le chamboulement dans le quotidien de la population est à l’origine de l’émergence de ces mouvements ». 

Selon lui, c’est une opposition extraparlementaire qui serait à la base de la mobilisation de la société civile sur divers sujets. « Lorsque le mode de vie d’une personne est remis en question, ses habitudes sont chamboulées, avec en toile de fond une pandémie qui fait de nombreuses victimes, engendrant des confinements et des restrictions, cela provoque un sentiment de révolte », dit-il.

Ajouté à cela, le sociologue considère qu’il y a plusieurs décisions prises par le pouvoir public qui auraient « agacé » la population. « Il y a un manque de rationalité dans les décisions du gouvernement. Prenez l’exemple de la distanciation sociale imposée à l’arrêt d’autobus, mais pas dans le bus. Which is which ? » se demande-t-il.

Amédée Darga : «Ces vagues vont se déferler les unes après les autres»

L’ancien ministre soutient que dans toute société, la population suit ce qui se passe dans le pays. « Si quelque chose l’agace, le sujet sera abordé à la maison, avec des amis, mais pas ouvertement », souligne-t-il. Amédée Darga estime qu’il se peut toutefois que certains aient un ras-le-bol. « Trop, c’est trop ! Et c’est là où la société civile commence à manifester », ajoute-t-il. 

Amédée Darga indique aussi que c’est normal que tout le monde ne va pas descendre dans la rue d’un coup. « Gagn li kouma bann vag sa », dit-il.  Pour lui, il s’agit d’un cumul de plusieurs choses. « Ce n’est pas une seule chose ou un seul événement qui a provoqué cela. Il peut s’agir de mauvaise gouvernance, de largesses de ceux qui gouvernent ou encore de perception d’une justice à deux vitesses, entre autre », dit-il. 

« C’est un phénomène qui ira en s’amplifiant, dit Amédée Darga. Et lorsque cela se produit, le gouvernement aura deux choix : soit il rectifie le tir et laisse les choses se calmer, soit il laisse passer certaines choses ou fait lui-même des trucs mauvais. Dans ce cas, ces vagues continueront à déferler , les unes après les autres».

Un vide laissé par les partis politiques ?

Les intervenants concèdent que quasiment tous que les partis traditionnels n’inspirent plus confiance. Ce qui explique l’émergence et une présence plus accrue de la société civile dans les mouvements de protestation.

Rashid Imrith estime qu’un vide a été laissé par la classe politique. « D’habitude, ce sont le gouvernement et l’opposition qui réunissent la masse. Avec les événements qui se sont succédés, il n’y a pas eu de mouvements de masse. Les forces vives ont su s’organiser et combler ce vide », dit-il, ajoutant que « les partis traditionnels  ont tous été, à un moment donné, et sous différentes configurations, en alliance ». « Certains pensent qu’il faut une nouvelle île Maurice ». Le syndicaliste dit d’ailleurs s’attendre à un nombre record de candidats aux prochaines élections. « Ils seront nombreux à provenir de la société civile », estime Rashid Imrith. 

Amédée Darga parle aussi d’un manque de confiance de la population envers les partis traditionnels qui « ne font plus un travail de masse ». Ils se contentent de s’adresser à la population à travers le Parlement ou les conférences de presse (…) « Kan mo santi mo represantan pa pe lager pou mwa, pa pe koz pou moi, pa pe vinn dimann mwa mo problem ek sey rezoud li, be mo fer li momem », dit l’ancien ministre.  

Pour Ibrahim Koodoruth, « la population ne se laissera plus embêter par la classe politique ». « D’un côté, il voit son quotidien être chamboulé et, de l’autre, il voit le pouvoir public dilapider l’argent public avec des achats qui font scandale. Dimounn nepli bet », dit-il. 

Pour lui, il s’agit « surtout d’une opposition extraparlementaire qui fait beaucoup de bruit et qui parvient à mobiliser la population. Avec les alliances et les mésalliances, la population ne fait plus confiance aux politiciens ». Il ne serait pas étonnant de voir émerger une troisième force aux prochaines élections générales, menée par la société civile. « Un peu comme ce qui s’est passé avec Emmanuel Macron en France », dit-il. 

Finalement, Dev Virahsawmy pense, lui, que tous les partis traditionnels (MMM, PMSD, PTr ou MSM) épousent la même idéologie, celle du néolibéralisme. Le linguiste et pédagogue parle d’un « mouvement de droite au service du capitalisme et du communalisme pour obtenir la sympathie de la population ». « Ils se ressemblent tous. S’ils peuvent être différents dans leurs discours, leur idéologie est la même », dit-il. « Zis palab ek atak dan vid ki reste ».

 

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