Interview

Jacques Malié : «La drogue touche petits comme grands, collèges huppés comme petits collèges»

Jacques Malié

En marge de la Journée mondiale des enseignants célébrée, le vendredi 05 octobre, Jacques Malié, pédagogue et ancien recteur du collège du Saint-Esprit, revient sur les défis qui guettent cette noble profession. Cependant, il précise que les enfants qui réussissent sont ceux qui bénéficient de l’encadrement parental durant toute leur carrière scolaire.

En tant qu’ancien recteur du collège du Saint-Esprit, comment expliquez-vous le fait que c’est le nouveau recteur qui a levé le voile sur le fléau de la drogue dans cet établissement scolaire ?
Tout d’abord, ce n’est pas le nouveau recteur qui a levé le voile sur le problème de drogue dans le collège. Dans les années 2000-2003, deux élèves avaient été arrêtés avec du gandia. Depuis, on en a toujours parlé de long en large. D’ailleurs, j’avais évoqué cette prolifération avec des travailleurs sociaux comme Danny Philippe et autres. À travers des causeries et des interventions, on avait abattu un gros travail de sensibilisation, classe par classe, sur ce fléau. On en avait toujours parlé. On avait même alerté l’opinion publique à maintes reprises. On avait aussi eu des réunions avec des parents. Toutefois, certains semblaient désintéressés.

Vous concédez donc que ce problème a pris de l’ampleur au fil des années ?
A l’époque c’était surtout la cigarette et le gandia. Aujourd’hui, ce qui a changé c’est la qualité de drogue. Des jeunes consomment des produits plus nocifs et dangereux que de fumer un joint. Et cela se répand à des classes inférieures alors qu’auparavant cela touchait les élèves en classes terminales. Aujourd’hui, personne n’y échappe, petits comme grands, collèges huppés comme petits collèges. Ce fléau s’est répandu. Cela s’explique par le fait que les produits illicites sont facilement accessibles.

Que proposez-vous pour que le collège Saint-Esprit regagne son image d’antan ?
Je crois que le recteur a demandé des ressources humaines additionnelles aux autorités. Soit des ‘discipline masters’. Il faut redoubler la vigilance. D’abord parentale. C’est impensable de constater comment les parents ne voient pas un changement de comportement chez leurs enfants. Ils doivent pouvoir déceler ces troubles et en parler avec les administrateurs des institutions. La vigilance des enseignants est aussi de mise. Même si souvent les enseignants disent ne pas avoir été formés à cela, ils doivent aussi pouvoir déceler des changements chez leurs élèves en termes de performance ou de comportement en classe. Il faut aussi que les enseignants puissent accorder une attention particulière à chacun de leurs élèves. Pour cela, il faut privilégier des classes de 20 à 25 élèves et non pas des classes de 35 à 40. Le quota doit être revu surtout dans les établissements publics. La majorité des établissements du privé respecte ce quota de 20 à 25 élèves. Il faut faire de sorte que l’enseignant connaisse non seulement chacun de ses élèves mais tisse une relation avec chacun d’entre eux.

Aujourd’hui, enseignants et administrateurs font face à des cas d’indiscipline. Enfants rebelles, mauvais comportements, élèves qui endommagent les voitures du personnel…. Qu’est-ce qui explique ce non-respect ?
Ce non-respect s’étend aux matériaux scolaires, aux infrastructures et à ceux qui travaillent dans ces établissements. Malheureusement, cela reflète le mal-être qui règne dans notre société. Mal-être causé par plusieurs facteurs comme la perte des valeurs, les familles déchirées, le manque de repères de beaucoup d’enfants, la mauvaise influence des amis ou encore dois-je dire de faux amis. De plus, on a tendance à se concentrer que sur le côté académique en favorisant un bourrage de crâne au lieu d’inculquer des valeurs aux enfants et leur consacrer du temps.

Mal-être causé par plusieurs facteurs comme la perte des valeurs, les familles déchirées, le manque de repères de beaucoup d’enfants, la mauvaise influence des amis ou encore dois-je dire de faux amis»

On voit aussi que les cas de bullying deviennent non seulement de plus en plus fréquents mais aussi violents et dangereux. Quelle en est la cause selon vous ?
Le problème de bullying a toujours existé. Certains parmi les plus grands ont toujours eu cet effet dominateur sur les plus petits. Or, une chose est sûre. Auparavant, il n’y avait pas cette violence. Ce n’était pas du harcèlement mais bien plus des moqueries. Maintenant, les moqueries sont accompagnées de violence. Cela est dû au fait que les jeunes n’ont plus de respect pour autrui. Ce qui démontre encore une fois cet effritement des valeurs. Il faut pouvoir discipliner nos jeunes. Malheureusement, on ne prend pas les actions nécessaires. Pourtant, il y a beaucoup de moyens pour appliquer la discipline. On avait établi un système de punition graduelle dont le dernier recours est l’expulsion.

Quelque part, quand il le faut, il faut sévir. Et ce, même s’il y a des parents qui se plaignent et ne veulent pas qu’on ramène leurs enfants à l’ordre. Il faut appliquer la discipline quand il y va de la sauvegarde des autres enfants. Cependant, il faut se rendre à l’évidence qu’il y a des enseignants qui ont peur de représailles, d’interventions politiques et ne veulent pas avoir de problèmes. On peut appliquer une discipline ferme sans pour autant être violent. Il y a aussi quelque chose qu’on doit construire. Il s’agit du respect mutuel élèves-enseignants et parents-administrateurs. Tous doivent pouvoir travailler de concert.

Il semble que nos jeunes soient en manque de repères et de savoir-vivre en société. Ne faut-il pas mettre sur pied un programme pour justement les enseigner ces valeurs ?
Avant aucun programme n’était nécessaire. Le vivre-ensemble était présent à travers des loisirs sains et le sport. Les enfants apprenaient à vivre ensemble. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi. Chacun est avec son portable. Il n’y a plus de réelle communication. Sans être nostalgique, on parlait autrefois de tournois interclasses ou intercollèges. Tout cela a disparu. Les élèves s’adonnent dorénavant à des pratiques douteuses à travers la technologie. Le sens d’appartenance a disparu. Et le comble, les autorités se complaisent dans cette situation.

Cette situation, qui devient de plus en plus difficile à gérer, démontre-t-elle que ce sont les parents, qu’on surnomme les premiers enseignants des enfants, qui faillent face à leurs responsabilités ?
Certainement. Je suis d’accord que les parents doivent travailler. Mais, cela ne veut pas dire courir après les sous, la réussite et les promotions sociales. Certains n’ont même pas de temps à accorder à leurs enfants. C’est une question de priorités. Certains ont tendance à oublier que leur rôle principal est d’assurer le bien-être de leurs enfants. Certains croient qu’une fois que leurs enfants sont admis dans un bon établissement scolaire, leur mission s’arrête là et c’est aux enseignants de prendre la charge de leurs enfants. Ce n’est pas du tout le cas. Il faut se rendre à l’évidence que les enfants qui réussissent sont ceux qui bénéficient de l’encadrement parental tout au long de leur carrière scolaire.

Vous êtes donc d’accord que nous avons affaire à une génération scotchée à l’écran de leur portable. Les méfaits de la technologie se reflètent d’ailleurs au niveau de l’écriture. La lecture ne fait pas non plus partie des mœurs de cette génération. Comment les encourager dans cette voie ?
C’est une bataille très dure à gagner. Notre société a été très vite envahie par la technologie. Les jeunes ne réalisent pas que la lecture est la base de la réussite que ce soit en terme de langues ou de communication. Les parents doivent développer et donner le goût de la lecture à leurs enfants dès leur jeune âge. Ils doivent leur acheter des livres comme premier cadeau au lieu de leur donner un portable. Il est important que l’enfant apprenne à lire très tôt et non pas attendre que l’enfant fasse son entrée à l’école. La lecture commence à la maison. Des classes de bibliothèques sont aussi importantes pour conditionner les élèves à la lecture. Par ailleurs, force est de reconnaître que les bibliothèques ont été désertées.