Economie

En attendant une refonte : les maux du transport

taxi

Le gouvernement a finalement tranché : UBER ne sera pas autorisé à opérer à Maurice. Les diverses protestations enclenchées par les représentants des 6 907 taxis que compte le pays ont porté leur fruit.   Cette décision ouvre aussi l’espace pour les start-up locales. Mais les taximen sont-ils ouverts à une refonte du système pour améliorer le service et avoir le soutien du grand public ?

C’est une polémique qui a duré plusieurs semaines. Depuis qu’UBER a fait une demande pour opérer à Maurice, en collaboration avec un partenaire local, les syndicats des taxis ont été sur le qui-vive, manifestant leur désapprobation et multipliant leurs déclarations pour faire entendre leurs voix. En même temps, il y a eu un déferlement de commentaires soutenant la démarche d’UBER sur les réseaux sociaux, le grand public se réjouissant de la venue de cette multinationale pour booster la concurrence dans le secteur du transport. Les Mauriciens voyagent beaucoup à l’étranger et ils sont nombreux à avoir utilisé les services d'UBER. Pour eux, ce service ne peut qu’être bénéfique aux usagers mais aussi aux chauffeurs qui verront une hausse dans leurs activités, car des nouvelles opportunités s’ouvriront à eux.

Dans certaines régions le transport n'est assuré que par des 'taxis marrons'

Face aux débats enclenchés, la National Transport Authority (NTA), régulateur du secteur de transport, a fait paraître un communiqué, le 11 octobre 2018, pour préciser sa position.  L’organisme a expliqué que le cadre législatif actuel, à savoir la Road Traffic Act, n’offre aucune disposition pour des plateformes en ligne en ce qui concerne la réservation des taxis. De ce fait, la NTA se dissocie complètement de la demande d’UBER ou des négociations en cours entre UBER ou d’autres entités et les taximen. À la NTA, on laisse entendre que Maurice ne pourra accueillir ce type de service tant qu’on ne revoit pas le cadre législatif.

Doléances des taximen

Les représentants des chauffeurs de taxi ont longtemps mené bataille contre les véhicules illégaux qui leur piquent des clients.

Communément appelés « taxis marrons » et « vans marrons  », ce sont des véhicules privés qui transportent des passagers payants à travers le pays. Les chauffeurs de taxi sont aussi souvent victimes de vol ou d’agression de la part de certains passagers, surtout la nuit. Ceux qui opèrent dans le milieu hôtelier déplorent le fait que des véhicules sans permis ou des taxis d’autres régions viennent prendre leurs clients.

Plaintes du public

La principale plainte du public contre les taxis a trait aux tarifs élevés pratiqués par certains. Une grande majorité de passagers est pour l’introduction du fameux taximètre. Le tarif n’est pas uniforme et peut varier d’un taxi à l’autre. Le tarif peut aussi être exorbitant pour un petit trajet. À part le tarif, les usagers des taxis se plaignent d’une absence de courtoisie chez certains chauffeurs, la difficulté de se procurer un taxi dans certaines régions et à certaines heures, le refus de certains taxis d’effectuer une course, surtout sur un petit trajet, entre autres. Il est aussi reproché à certains de ne pas respecter le code de la route. Dans certaines régions, le transport n’est assuré que par des « taxis marrons » sans lesquels les gens éprouveraient beaucoup de difficultés à se déplacer.

Double emploi

La NTA alloue de nouvelles patentes de taxi en fonction de la demande. Selon l’organisme, le nombre de taxis en circulation est suffisant pour la population. Cependant, il n’est pas nécessaire que tous les 6 907 taxis soient en opération tous les jours. Il y a des cas où les propriétaires ont un double emploi et conservent leurs patentes uniquement pour bénéficier des facilités hors-taxe, mais ne font jamais de courses publiques. Cependant, il est difficile de les épingler.

Les détenteurs d’une patente de taxi bénéficient de 100 % d’exemption de droits de douane sur l’acquisition d’une voiture neuve ou d’une voiture d'occasion  importée,  tous les quatre ans. Ils ont droit aussi à un tarif concessionnaire pour la Road Tax : Rs 900 (au lieu de Rs 4 000) pour une voiture de 1 600 cc ou moins et Rs 2 000 (au lieu de Rs 8 500) pour plus de 1 600 cc.

Réservations en ligne

Depuis assez longtemps, il y a déjà, à Maurice, des systèmes de réservation de taxi en ligne ainsi que des applications mobiles. Mo Ti Taxi, lancé en 2016, a été développé par des jeunes mauriciens. L’inscription des chauffeurs de taxi est gratuite. Ensuite, il y a Yugo App, qui connecte un client à un taxi. Seuls les taxis officiels peuvent s’inscrire à ce service. Le groupe Logidis a lui son service de réservation sur alalila.mu. Il y a plusieurs autres sites de réservations en ligne, parmi lesquels taxiservicemauritius.com, taxicabmauritius.com, taxiservices.mu, entre autres. Par contre, sur le continent africain, il n’y a pas moins de 12 applications qui concurrencent UBER.

6 907

C'est le nombre des voitures munies d’un permis de taxi à Maurice, selon Statistics Mauritius, au 30 juin 2018. Les syndicats estiment pour leur part qu’il y a au moins 6 000 vehicules qui s’adonnent au transport illégal des passagers à travers le pays. Si les « taxis marrons » se concentrent davantage dans les faubourgs des villes, ce sont les « vans marrons » qui assurent le lien entre les régions rurales et la capitale. Il y a aussi beaucoup de vans privés qui font des courses sans permis. À noter que les opérateurs d’autobus ont eux-aussi, à plusieurs reprises, dénoncé la concurrence déloyale que représentent ces vans.

La location de voitures

Le spectre « marron » n’affecte pas que les taxis, mais aussi le secteur de location de voitures. Toute activité de location de voiture doit avoir un permis en bonne et due forme, émis par la NTA. Mais la location de voitures privées pullule, surtout sur les réseaux sociaux. Selon notre interlocuteur, un directeur de compagnie de location, qui préfère garder l’anonymat, il y a beaucoup de touristes qui louent des voitures auprès des particuliers sans se rendre compte que c’est illégal et qu’ils ne sont pas protégés en cas d’accident. Notre interlocuteur dévoile une astuce utilisée pour contourner les règlements: la voiture est enregistrée au nom d’une compagnie, et le directeur opte pour une business insurance qui couvre n’importe quel chauffeur qui prend le véhicule au nom de la compagnie, et le tour est joué. Il déplore l’inaction des autorités face à l’ampleur du problème, qui constitue une concurrence déloyale aux compagnies de location enregistrées.

Raffick  Bahadoor : « Nous allons être vigilants »

Le Président de la Taxi Proprietors Union, Raffick Bahadoor, réfute l’argument selon lequel les taxis sont chers. Il explique que la majorité des taxis du pays opère avec des collective passengers et le tarif par personne rejoint celui de l’autobus, mais le service est meilleur. « Pour plus ou moins le même prix, le passager voyage plus confortablement. Il arrive à son travail à l’heure », explique le syndicaliste, qui ajoute que dans l’autobus, un passager peut ne pas trouver un siège et doit rester debout avec son sac. Il pense que les taximen ne sont pas responsables de l’organisation du transport, aussi on ne peut pas les blâmer si le transport public n’arrive pas à satisfaire les gens. « Savez-vous qu’à la Gare du Nord, les autobus cessent d’opérer à partir de 18 h 30 ou 19 heures ? Un travailleur qui rate le dernier bus pour aller à Goodlands ou Petit-Raffray n’aura d’autre choix que de prendre un taxi. Bien évidemment, il ne pourra pas payer Rs 500 pour une course. C’est au gouvernement d’assurer que le transport public soit disponible jusqu’à tard. » Il pense que le taximètre n’est pas adapté au contexte local, car le passager finira par payer plus.

Son syndicat accueille la décision du gouvernement de ne pas donner suite au projet d’UBER à Maurice, mais Raffick Bahadoor dit qu’il reste sur ses gardes, car là où il y a l’intérêt de l’argent, il ne peut faire confiance à personne. « Aujourd’hui, on nous dit qu’UBER n’est pas à l’agenda du gouvernement, mais ça peut être le cas demain. Ce projet peut revenir sous un autre gouvernement. Nous allons être vigilants », dit-il. Il craint que le projet ne revienne sous une forme déguisée, comme le permis à points. Il conclut que le véritable problème du transport public à Maurice demeure le fait que rien n’a changé depuis l’indépendance.