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Dev Virahsawmy, linguiste et pédagogue : «Le kreol est la langue maternelle des Mauriciens, pas celle d’une communauté particulière»

Dev Virahsawmy a étudié la linguistique et s’est spécialisé en pédagogie à l’université d’Edinbourg, en Écosse.

Dev Virahsawmy ne lâche rien sur son engagement pour promouvoir la langue mauricienne, le kreol, comme medium d’enseignement. Auteur d’un livre intitulé « Detrwa Kout Lepe dan Dilo », qu’il vient de lancer, le linguiste, pédagogue et militant culturel en profite pour commenter l’actualité et rappeler qu’on ne fait que disputer « sur des petites choses qui épatent la galerie et le plus grand nombre », sans nous attaquer aux véritables enjeux auxquels le pays fait face.

Dans votre dernier livre récemment paru, Detrwa Kout Lepe dan Dilo, vous faites valoir que nous ne réglons les choses qu’en surface. Pas en profondeur. Qu’est-ce qui pousse à cette observation ?
Je note qu’on se dispute sur des petites choses qui épatent la galerie et le plus grand nombre. Entre-temps, les véritables défis restent. Prenez le cas de notre environnement et de nos projets de développement. Dans le passé, des forêts entières d’ébène ont été détruites sans qu’on les reconstitue, au nom d’un développement sans planification. Et ça continue, cette fois-ci au nom de gros projets immobiliers qui ne poursuivent d’autre but que le profit. Notre Flying Fox, qu’on classe comme des chauves-souris, est menacée d’extinction à cause de cette déforestation. Cette espèce endémique à Maurice en est réduite à chercher sa nourriture dans les endroits urbanisés. Que faisons-nous ? Nous les abattons. Or, nous sommes les premiers responsables de leur manque de nourriture, à force de détruire leur habitat. Il y a aussi le défi de la sécurité alimentaire, qui exige que nous réexaminions notre mode de consommation pour adopter une alimentation saine et durable. Aujourd’hui, nous sommes témoins de l’ampleur des maladies non-transmissibles qui sont les facteurs de comorbidité de la Covid-19. Lorsqu’on parle de la nouvelle normalité, il faut aussi intégrer les enjeux alimentaires dans cette notion qu’on définit mal et qu’il faut envisager plus largement.

Aujourd’hui, nous payons chèrement le prix de notre œuvre de destruction de la nature, avec cette terrible pandémie que sont la Covid-19 et son variant Delta. C’est la nature qui se venge ; on dirait qu’elle s’est réveillée et le résultat, ce sont des millions de morts et la destruction de toutes nos certitudes.

Vous ne lâchez rien sur notre langue maternelle, et pourtant, des avancées ont été notées, avec le travail de la Creole Speaking Union, qui avait réclamé l’introduction du kreol au Parlement….
C’est mettre la charrue devant les bœufs. Nous sommes toujours en présence d’un échec en littéracie à Maurice : seulement un tiers de la population possède ce qu’on appelle la littéracie traditionnelle, ce qui veut dire que les deux autres tiers sont soit des demi-lettrés ou pas du tout lettrés. Or, depuis 1954, l’accès à l’éducation primaire est gratuit et depuis 1977, l’éducation secondaire est gratuite. on devrait, à ce compte-là, avoir une nation totalement lettrée. Nous ne pouvons pas construire une nation moderne dans une telle situation. Un exemple très illustratif de cet échec est le fait que la grande majorité des électeurs se fie aux symboles pour voter aux élections. Si on enlève les symboles sur les bulletins electoraux,les élections ne pourraient pas avoir lieu, car la grande majorité des Mauriciens ne sont pas capables de lire les noms des candidats. Voilà d’où vient cette fameuse réflexion :  « Met pie banann, zot pu vote. »

Nous en sommes là parce que nous refusons toujours d’introduire le kreol comme medium d’enseignement. Mais il y a aussi une forme d’ethnicisation de la cause de la langue créole, ce qui a, sans doute, crispé certaines personnes à se mettre de l’avant. Il fait absolument clarifier cette situation et mettre fin à une confusion qui consiste à associer cette langue à une communauté. Le kreol est la langue maternelle des Mauriciens, pas celle d’une communauté particulière. Point à la ligne. D’ailleurs, il faut cesser d’utiliser le terme « langue creole », pour dire plutôt « langue mauricienne ». 

Aujourd’hui, nous payons chèrement le prix de notre œuvre de destruction de la nature, avec cette terrible pandémie que sont la Covid-19 et son variant Delta»

Dans votre livre, vous préconisez aussi l’enseignement de l’anglais au même titre que le kreol. Pas le français, pourquoi ?
Parce que l’anglais est la langue officielle de Maurice et comme le kreol, il appartient à la famille des langues créoles. Et aussi parce que l’apprentissage du kreol peut faciliter celui de l’anglais, en raison de leurs structures syntaxiques similaires. Le français a, lui, des structures grammaticales, phonétiques et sémantiques différentes. La langue anglaise est née de la rencontre de deux langues : l’anglo-saxon et le danois, langue des vikings, qui avaient envahi l’Angleterre. à un moment, il a fallu que ces deux peuples communiquent dans une langue compréhensible de tous, d’autant que des enfants étaient nés des relations entre leurs hommes et femmes. Une troisième s’imposait, et l’anglais était né. Bien des années plus tard, cette langue a été codifiée, et sublimée par Shakespeare. à l’autre bout de la planète, en Indonésie et en Malaisie, ça a été le même processus lorsque des communautés chinoises, indiennes et malaises, chacune avec sa langue, se sont croisées, pour donner naissance au Bazaar Malay en Malaisie et au Bahasa Indonesia en Indonésie. 

Il faut ajouter que de nombreux locuteurs du français à Maurice ont toujours fait accroire à un certain « prestige » lié à l’usage du français et pour imposer cette opinion, il leur faut réduire le kreol au rang de « franse kas-kase ».

Est-ce les mêmes circonstances qui ont prévalu pour le kreol ?
Absolument, et l’idée que les esclaves auraient commencé à s’exprimer en kreol en cherchant à apprendre le français, la langue du maitre, est profondément raciste. Le kreol mauricien est antérieur à cette période, sa première forme étant sans aucun doute apparue au moment où les exclaves étaient emmenés à Maurice, à bord des navires « négriers », où étaient aussi présents colons et marins. Comme en Angleterre, en Indonésie ou Malaisie, il a fallu trouver un moyen de communication entre ces trois catégories de personnes. Toutefois, c’est à Maurice que le kreol s’est développé, lorsqu’il a fallu approfondir la communication entre esclaves et colons, et également dans un contexte où sont venues s’ajouter la langue anglaise et des langues indiennes apportées par la présence des travailleurs engagés.

Lalit et LPT expliquent que le retard apporté à l’adoption du kreol au Parlement est aussi le fait des élites, qui souhaitent maintenir leur domination, avec l’anglais et le français…
Je ne suis pas trop éloigné de certaines idées de Lalit et LPT, mais je ne crois pas ces deux langues servent à maintenir la domination de la part des élites. C’est un peu réducteur comme argument. à elles seules, les langues ne peuvent jouer un tel rôle. C’est l’adoption du kreol comme medium d’enseignement, comme moyen de développer les capacités cognitives des jeunes qui permet à ces derniers d’agir et non de rester passifs. Mais il faut aussi une véritable impulsion aux débats de société en kreol pour créer cette dynamique.

Dans les années 70, vous et vos amis du MMM avaient inscrit la promotion du kreol dans le manifeste électoral de ce parti… 
Oui, mais par la suite, Paul Bérenger et d’autres membres du MMM ont choisi d’inscrire leurs enfants au Lycée Labourdonnais, où le medium d’enseignement est le français. Je me suis rendu compte qu’il y avait une grande hypocrisie sur le sujet, mais aussi sur l’engagement de certains, qui n’avaient aucune conviction politique. Ils n’étaient que des copains de collège et plus tard, ils se sont révélés les meilleurs partisans d’un système qu’ils prétendaient vouloir remettre en cause. J’ai aussi essayé de convaincre le Parti travailliste de promouvoir le kreol comme medium d’enseignement, mais je me suis heurté à une résistance de la part d’un lobby sectaire.

 

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