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Analyse : L’épargne, une vertu

ERIC NG PING CHEUN

Tous deux à la tête des plus importantes organisations économiques du pays, ils ont un point de vue différent sur la place de l’épargne dans l’économie. Dans son discours de vendredi dernier, le gouverneur de la Banque de Maurice a raison de dire que « the importance of savings is essential for both economic development and upholding macro-financial stability ». Dans l’audience se trouvait le président de l’Economic Development Board qui, dans une récente interview de presse, avait présenté l’épargne comme un vice qui freinerait l’activité économique. Si l’on ne libère pas l’EDB de ces sornettes, il y aura lieu de désespérer de la réflexion économique qu’il est censé imprimer à la direction du pays.

Charles Cartier a voulu donner des leçons de macroéconomie aux économistes. Au détour d’une explication alambiquée sur la productivité, il affirme que « les économistes libéraux et les Keynésiens se disputent sur le lien de causalité entre taux d’épargne et le niveau de l’activité économique ». Quelle dispute ? Comme tous les économistes, John Maynard Keynes admet une relation de cause à effet entre l’épargne et l’activité. C’est quand le taux d’épargne est particulièrement fort qu’il y a divergence de vues entre économistes. Mais lorsqu’il est faible, ils partagent la même inquiétude sur l’effet néfaste que cela a sur l’économie.

Pour la première fois dans l’île Maurice indépendante, l’épargne domestique passera sous la barre des 10% du PIB, soit 9,7% en 2018. Le président de l’EDB relativise ce taux parce que « Maurice se situe dans la moyenne haute des pays de l’OCDE ». Même raisonnement sur le coût unitaire de main-d’œuvre, dont les taux de croissance à Maurice « correspondent à ceux que l’on recense dans des économies plus développées ».

D’abord, il faut vraiment avoir une haute opinion de soi-même pour classer Maurice comme un pays développé et la comparer ainsi au club des pays riches. Ensuite, selon le site web de la Banque mondiale, plusieurs de ces derniers ont des ratios épargne/PIB bien plus élevés que Maurice (10,1% en 2017), à l’instar de l’Allemagne (27,8%) et de la France (22,6%) qui sont proches de la moyenne de l’Union européenne (22,8%). Les marchés émergents se détachent du lot avec la Chine (47,0%), l’Inde (32,1%) et la Malaisie (28,5%).

La moyenne des pays à revenu intermédiaire est de 32,1%, trois fois le taux mauricien. Celui-ci avoisine le Malawi (10,3%) et le Kenya (10,3%). Sinon, Maurice se fait battre par le Soudan (13,1%), le Rwanda (13,2%), l’Afrique du Sud (15,8%), la Namibie (15,9%) et l’Ouganda (20,2%).

Il faudrait croire que le pessimisme règne dans ces pays à fort taux d’épargne, si l’on suivait le raisonnement du président de l’EDB. Pour lui, à Maurice, « la baisse du taux d'épargne n'est qu’une résultante de l’optimisme des ménages ». Comme si ces derniers étaient de mauvaise humeur durant les années 1985-2004 où le ratio épargne/PIB était supérieur à 20% ! A vrai dire, pour citer Yandraduth Googoolye, « as individuals, we save in good times for bad times ».

Pour avoir confiance en l’avenir, les ménages ne doivent pas être inquiets de leur retraite, ou doivent anticiper une hausse de ce que Milton Friedman appelle le « revenu permanent », c'est-à-dire l’estimation par les ménages de ce que seront leurs revenus futurs. Le salaire minimum, les compensations salariales et l’annonce d’une autre hausse substantielle de la pension de vieillesse suffisent-ils pour rendre optimistes les consommateurs ? A 3,3% en 2018, la croissance réelle de la consommation des ménages n’est que très légèrement supérieure aux années précédentes. C’est que les perspectives d’avenir ne sont pas brillantes pour les 40 500 chômeurs, pour les 117 700 travailleurs sous-employés, pour les ménages qui connaissent la précarité de l’emploi et pour ceux qui n’ont pas un plan de pension personnel.

Quant à l’humeur des entreprises, les enquêtes d’opinion de la MCCI montrent que son indice de confiance augmente à mesure que l’investissement privé baisse par rapport au PIB ! De fait, s’alarme le gouverneur Googoolye, « our concern remains the recent trends in private investment and exports ». Il précise toutefois que « there is no doubt for a need of investment growth in our country, thereby meaning an undisputed requirement for encouraging domestic savings in order to reduce the gap between domestic savings and investments. Otherwise, the gap will need to be financed to a significant extent by external sources. »

Si l’EDB ne croit pas en l’épargne, pourquoi courir derrière l’investissement étranger, qui n’est autre que de l’épargne extérieure ? L’épargne, c’est le capital qui constitue l’investissement. Il n’existe pas de capitalisme sans capital, car tout part de l’épargne. En d’autres mots, il n’y a pas d’investissement sans épargne, pas d’exportation sans investissement, pas de croissance sans exportatio et pas d’emploi sans croissance. Un syllogisme qui va à rebours des politiques axées sur la consommation et l’endettement.
Le détournement de l’épargne privée par l’Etat via les déficits publics ne peut que pousser à la hausse les taux d’intérêt. En abaissant agressivement le taux directeur, le comité de politique monétaire pensait inciter les épargnants, gorgés de liquidités, à se tourner vers des placements productifs. Or ils ont pris conscience des risques que font courir les marchés financiers, préférant des investissements spéculatifs.

Suivant Keynes, dès que le taux d’intérêt atteint un plancher, la préférence pour la liquidité devient sans limite au point d’engloutir et de stériliser l’épargne dans une « trappe monétaire ». Les détentes monétaires ont discrédité l’épargne liquide (les dépôts à vue) sans pour autant encourager l’épargne investie en entreprises (les actions et les unités de compte d’assurance-vie) ou les plans et comptes d’épargne logement. Il faut plutôt une politique monétaire qui traite l’épargne comme une vertu.