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Analyse : déraison

Lors d’une émission radiophonique, un conseiller du Premier ministre tenta de justifier la mesure la plus controversée du budget 2018-2019 en faisant valoir que l’octroi du passeport mauricien à des industriels hongkongais dans les années 80 fut à la base du miracle économique. Le même jour, celui qui fut le chef de gouvernement à cette époque intervenait à l’Assemblée nationale pour réitérer sa foi inébranlable que « a second economic miracle is achievable and will be 
achieved ». On a beau raisonner, mais on ne voit pas comment une politique de vente directe du passeport mauricien contre paiement amènera un deuxième miracle économique, ou même une transformation de notre économie en un pays à haut revenu.

Il faut faire ressortir que cette politique, telle qu’elle a été annoncée dans le discours budgétaire, n’est pas la même que celle qui prévalait auparavant. Pour être éligibles au passeport mauricien, les Hongkongais devaient investir dans la zone franche, et non selon leur choix à eux. Le contexte était différent, l’île Maurice n’était pas perçue comme un paradis fiscal, et le secteur offshore mauricien n’était pas encore né avec ses risques de blanchiment d’argent international. Aujourd’hui, le pays participe à la financiarisation de l’économie mondiale, étant surveillé de très près par les institutions internationales.

Qu’on le veuille ou non, la perception est forte qu’on brade la citoyenneté mauricienne avec la monétisation du passeport. Cela ne pouvait arriver au plus mauvais moment, avec l’affaire Sobrinho qui n’a pas encore livré tous ses secrets, une enquête étant en cours. Des multimillionnaires corrompus courent le monde et n’attendent que ces occasions d’acheter des passeports étrangers pour se mettre à l’abri avant d’être inquiétés par la justice de leur pays. Un des cinq rares pays non-européens à avoir accès sans visa à l’espace Schengen de l’Union européenne, l’île Maurice deviendra nul doute une cible.

C’est pourquoi cette mesure budgétaire aura suscité le plus de commentaires de la part des analystes interrogés dans le présent baromètre. D’abord, « it should not be a blanket ‘sale’. There should be conditions attached to it where the recipient is a significant investor to the economy. »  

Malgré tout, «  our reputation might be tarnished by both unscrupulous applicants and those officials in charge of selling citizenships and passports. In the light of increased anti-money laundering and anti-terrorism financing, we run the risk of returning to a situation where Mauritians would have to apply for visas for every single country they want to visit. »

Un analyste s’interroge : « Do we have the competencies to process such applications? Who will be accountable for this? Will this be handled by political nominees? Will the list of people buying the nationality/passport under this scheme be published? The reputation of Mauritius could go down. Seychelles is a good example. »

Certains sont d’accord avec cette mesure « only if it brings skills transfer that Mauritians do not have », et « provided all applications are subject to close scrutiny as regards due diligence exercise, Know Your Client documentation and the source of funds being ‘certified clean’ by well-known recognised banks, domiciled in unblemished jurisdictions ». Ainsi, « the important thing will be in how this will be managed and controlled ». Pour cela, un analyste suggère « une limite sur le nombre de ventes par année et aussi une réévaluation des bénéficiaires étrangers tous les cinq ans ». On souhaite donc une transparence « on the quota for the next five years and also on the selection criteria ». Cela étant, « it could be beneficial if it contributes to attract legitimate high net worth individuals who invest in Mauritius ».

Mais avec des si, on peut construire un monde idéal. Dans la réalité, répond un analyste, « it is the rich people looking for safe havens who can pay, not necessarily the young professionals who are going for start-ups and new technology ». Avec la vente directe de la citoyenneté, nous n’allons pas vraiment attirer des producteurs et des investisseurs pour créer de la valeur ajoutée dans l’économie, mais principalement des retraités qui achèteront un bien immobilier. Est-ce cela le modèle de développement qui fera miracle ? Il n’est même pas certain que les nouveaux citoyens opteront pour une villa sous le Property Development Scheme ou dans une future Smart City. En tout cas, les prix de construction grimperont pour les Mauriciens !

Ce n’est pas de cette façon que l’industrie va se développer à Maurice. D’aucuns voient dans ce budget la « renaissance d’une politique industrielle » qui marquerait une rupture avec la « pensée néo-libérale » de l’impôt plat. Si tant est qu’une politique industrielle ait existé jusqu’à la venue de celui-ci, elle n’a créé qu’un secteur manufacturier très concentré sur le textile et l’habillement. Ce n’est pas l’impôt plat qui a entraîné la désindustrialisation, mais au contraire, il a atténué les effets néfastes de celle-ci sur l’investissement national. C’est la disparition de l’Accord MultiFibre qui a affaibli l’industrie mauricienne.

Le gouvernement a réintroduit la dispense fiscale (tax holiday) comme politique industrielle pour promouvoir de nouvelles activités. Aucun libéral n’est contre cela, mais personne ne croira que l’impôt zéro n’est pas néo-libéral ! On remplace un impôt plat de 15% par des distorsions fiscales (0%, 3% ou 15% pour les entreprises) et par l’arbitrage fiscal (10% ou 15% pour les particuliers). Aux étrangers qui s’y perdront, on fera miroiter le passeport.