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Alicia Maurel, curatrice engagée dans la cause de l’art

Alicia Maurel Alicia Maurel estime que le système éducatif mauricien doit initier les jeunes aux arts.

Elle est sans doute la première curatrice mauricienne, assignée à évaluer une peinture, à accompagner et promouvoir les artistes locaux. Alicia Maurel, cofondatrice de la société The Third Dot, avec son amie française Laetitia Dor, se passionne à l’idée d’être partie prenante de ce qu’elle désigne comme une grande aventure contemporaine.

Depuis le lycée,  elle se sentait attirée par les arts, mais l’unique fille de Roland Maurel, le patron de Mauvilac, savait aussi que le passage par l’entreprise familiale lui permettrait de développer son sens de l’entrepreneuriat, de la gestion. « J’aime aussi cette dimension liée à l’entreprise, beaucoup par admiration pour mon père, un grand entrepreneur, courageux, exemplaire, positif. C’est une chance de l’avoir », confie-t-elle. Nous nous trouvons au rez-de-chaussée du Grenier, à Port-Louis, cette grande salle qui servait de docks et qui a, depuis peu, été convertie en galerie d’art.

Pour réussir la première étape de sa vie professionnelle, l’ex-pensionnaire du Lycée des Mascareignes passe une licence en International Business Administration et un master en Hautes Etudes Internationales. « Je voulais me donner toutes les chances pour accomplir les choses que j’aimais, avec l’idée de les appliquer. Les études en gestion, c’est mon côté rationnel, alors que les études en histoire de l’art, c’est l’émotif, sans que les deux soient en conflit. J’accomplis des deux activités avec le même sens de rigueur », fait-elle valoir.

De retour à Maurice, après ses études à Paris, elle s’engage dans une entreprise commecommunication manager. Deux ans après, elle file à Londres pour apprendre l’histoire de l’art. « Là, c’est une autre paire de manches, rien à voir avec les études à Paris. J’apprends avec un esprit léger, j’étudie les théories culturelles, la critique d’art, le commissariat d’exposition. Je savoure chaque seconde sans sentir de pression », se souvient-elle. Après les études, elle travaille dans une start-up londonienne et une ONG, entre autres jobs. À 28 ans, elle rentre à Maurice et se voit confier la gestion de plusieurs unités du groupe familial. En 2015, avec Laetitia Dor, elle crée la société The Third Dot qui se fixe pour objectif de promouvoir l’art moderne et contemporain à Maurice et dans l’océan indien, de même que la revalorisation des bâtiments patrimoniaux de Maurice. « Plutôt que du neuf car le patrimoine c’est le bien commun », lâche-t-elle. Comment conçoit-elle cette démarche qui, à première vue, relève du défi ?

La jeune femme, blonde comme son père, affiche un optimisme sans pli. « Les conditions sont prêtes pour lancer cette aventure à laquelle je veux pleinement participer. Il y a un véritable engouement pour la peinture et un intérêt pour acheter les tableaux, ce qui favorise la renaissance du  marché de l’art. Aujourd’hui, ce marché n’est plus un marché ‘niche’ réservé à quelques ‘happy few’ comme c’était le cas auparavant. Mais les mécènes ont toujours existé », nuance-t-elle.

Ouvrages picturaux locaux

Quel est donc le profil de ceux qui s’intéressent aux ouvrages picturaux locaux ? « Ils viennent de différents horizons, sans aucune distinction de communauté, c’est sans doute le fait qu’il existe aujourd’hui une véritable sensibilité aux arts. Ça correspond aux cycles internationaux. Par exemple ma génération est dans l’entrepreneuriat, ils ne veulent plus être enfermés dans des bureaux », fait-elle observer. Quant aux goûts, ils varient selon les générations, les jeunes préférant l’art moderne alors que leurs parents restent attachés au classicisme.

Une chose est sûre aux yeux de la jeune femme : même si les jeunes n’achètent pas les œuvres d’art, ils visitent les expositions car « l’art et la culture font partie de la société ». Elle fait valoir la promesse d’une génération qui s’inscrit résolument dans l’art contemporain, à l’instar d’un Gaël Froget, qui s’inspire du graffitiste Jean-Michel Basquiat.  « On a exposé certains de ses travaux ici et on le compare déjà à Basquiat. Sa cote ne cesse de monter. Je suis sûre qu’il existe d’autres jeunes aussi créatifs que lui, il leur faut une plateforme. C’est ce que nous leur offrons ou l’Institute of Contemporary Arts Indian Ocean, géré par Salim Currimjee », dit-elle.

Système éducatif

La reconnaissance d'un artiste peut prendre des années. Mais Alicia Maurel explique que « le talent est tout de suite reconnaissable et les collectionneurs et mécènes ne s’y trompent pas lorsqu’ils soutiennent un artiste ». « À Maurice, certains collectionneurs ont des belles collections. Il existe des valeurs sûres comme Malcolm de Chazal, qui coûtent très cher. Mais c’est le marché qui fixe le prix, axé sur des critères comme l’évolution de l’artiste, sa technique, les formats qu’il propose, le message ou le medium », précise-t-elle.

Pour que le marché de l’art prenne véritablement son essor, elle estime que le système éducatif doit initier les jeunes aux arts, pour développer leur sens de la critique. « Il faut qu’ils soient exposés à des tableaux afin de susciter leur imagination, peut-être même des vocations. Un tableau comme La Joconde est aujourd’hui entré dans l’espace public comme un objet décoratif, vendu dans les grandes surfaces il serait intéressant de le soumettre au regard des jeunes qui seraient sans doute étonnés de son histoire », dit-elle.