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Vote à l’ONU – Assad Bhuglah : «Le Royaume-Uni est isolé et l’influence des États-Unis est sévèrement amoindrie»

Assad Bhuglah

Malgré le risque de sanctions économiques de la part du Royaume-Uni et des États-Unis contre Maurice, après le vote des Nations Unies sur la cause chagossienne, il ne serait pas dans l’intérêt de ces deux pays de les concrétiser. C’est l’avis d’Assad Bhuglah, ex-directeur de la Trade Policy Unit.

116 pour, 56 abstentions et six contre… Comment interprétez-vous le résultat du vote aux Nations-Unies ?
Le vote de l'ONU par rapport aux Chagos a été un succès retentissant pour Maurice. De plus en plus de pays se rallient à la cause chagossienne. Comparativement à l'exploit diplomatique réalisé par Maurice en 2017 - 94 pays nous avaient soutenus, 15 étaient contre et 65 s’étaient abstenus – sur les 193 membres cette fois, 116 pays ont voté en faveur d'une résolution non contraignante présentée par des pays africains qui exhortaient la Grande-Bretagne à « retirer son administration coloniale » des îles Chagos. C’est à coup sûr un autre coup diplomatique magistral pour le Royaume-Uni.

Quid du mince soutien au Royaume-Uni avec seulement cinq alliés… 
Les États qui ont voté avec le Royaume-Uni contre la résolution étaient les États-Unis, la Hongrie, Israël, l'Australie et les Maldives. Il est regrettable que les Maldives, une minuscule île vulnérable appartenant à la région de l'océan Indien, se soient opposées au courant et se soient mises aux côtés des pays qui tolèrent l'expulsion forcée de Chagossiens. La défaite écrasante du Royaume-Uni à l’ONU doit surtout servir de signal d'alarme à Israël qui occupe illégalement la Palestine et colonise brutalement la population palestinienne.

Quelle lecture faites vous de l’abstention de plusieurs pays européens - Belgique, Denmark, Pays-Bas, Italie et France ?
Le soutien écrasant de la motion fixant un délai de six mois au Royaume-Uni pour se retirer des îles des Chagos et à la réunification des îles avec l'île Maurice montrent clairement que le Royaume-Uni est diplomatiquement isolé et que l'influence des États-Unis sur la scène mondiale est sévèrement amoindrie. Cela malgré la campagne intense menée par Washington aux Nations Unies pour mobiliser un soutien en faveur du contrôle continu du Royaume-Uni sur Diego Garcia où les États-Unis ont une base militaire.

Dans le camp britannique, on parle d’une victoire sans grande importance car cette résolution n’est pas « legally binding »?
Sans l’ombre d’un doute, la fierté britannique a pris un sale coup avec ce vote aux Nations Unies. Il n’est pas question que le Royaume-Uni ou les États-Unis exercent des représailles au niveau de l’ONU. The game is over for them ! Ils peuvent seulement envisager de manœuvrer contre Port-Louis au niveau bilatéral.

Comment ce résultat aux Nations Unies peut-il impacter sur les relations entre Maurice et le Royaume-Uni ?
Dans les circonstances actuelles où la Grande-Bretagne est aux prises avec le Brexit, Londres n’a pas la force nécessaire pour prendre des mesures punitives contre Maurice car la population africaine toute entière en serait fâchée. La plus grande priorité du Royaume-Uni est de négocier des accords commerciaux bilatéraux avec des centaines de pays afin de se maintenir à flot dans une situation post-Brexit. D’ailleurs, même les dirigeants britanniques sont divisés sur la question des Chagos car beaucoup d'entre eux s'inquiètent de l'isolement diplomatique du Royaume-Uni.

Port-Louis poursuit ses efforts pour diversifier ses échanges avec d'autres pays

Et avec les États-Unis, première puissance mondiale ?
En ce qui concerne les États-Unis, il faut vérifier le tempérament du président Donald Trump, une personne imprévisible dans ses actions. Cependant, l'administration américaine a sûrement compris que le vote de l'ONU ne les affectera pas car Port-Louis ne remet pas en question la présence militaire américaine à Diego Garcia. Le président Trump, qui prétend penser comme un homme d’affaires, doit être satisfait de la position mauricienne, une solution gagnant-gagnant pour les deux pays. En sus, les États-Unis réfléchiront à deux fois avant de songer à une quelconque sanction contre Maurice car elle sait que nous avons le soutien de l’Afrique et des pays non alignés. Plus les États-Unis intimideraient Maurice, plus ils jetteraient Port-Louis dans les bras des grandes puissances telles que la Russie et la Chine.

Nos intérêts économiques sont-ils menacés ?
Sur le plan du commerce, Maurice importe Rs 3,1 milliards de marchandises du Royaume-Uni contre des exportations tournant autour de quelque Rs 5,6 milliards, principalement du textile, du thon et du sucre. Les relations commerciales entre Maurice et le Royaume-Uni sont régies par les règles de l'accord UE-iEPA. D’ailleurs, le Royaume-Uni a récemment signé un accord avec un certain nombre de pays africains, dont Maurice, afin de garantir que le commerce avec ses anciennes colonies ne soient pas compromis après sa sortie de l'UE et que les mêmes conditions de préférence offertes dans le cadre de l'accord EI-EPA seront maintenues.

Quant aux États-Unis, Maurice y exporte quelque Rs 4,5 milliards de marchandises, principalement du poisson, du textile et des bijoux. Les relations commerciales entre Maurice et les États-Unis sont régies par les dispositions de la loi sur l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) aux termes desquelles le président des États-Unis a le pouvoir de prendre des mesures unilatérales à l'encontre de tout pays bénéficiaire. Alors que le Royaume-Uni et les États-Unis restent des partenaires commerciaux importants pour Maurice, Port-Louis poursuit activement ses efforts pour diversifier ses échanges commerciaux avec d'autres pays.

Au pire, quelles pourraient être les actions de représailles des Etats-Unis et du Royaume Uni contre Maurice ?
Ce serait essentiellement des sanctions économiques. C'est-à-dire en imposant des tarifs sur ses produits mais Maurice étant un petit pays, il y a peu de chances que cela ait un effet important. Ce serait plus perçu comme « pe fer dominer ». Aussi, ils peuvent fermer le robinet en matière d’aide financière. Quoi qu’il en soit, ils ne pourront contrôler les acteurs de leur secteur privé qui investissent où bon leur semble ni empêcher leurs citoyens de venir comme touristes. Si jamais les protagonistes jugent que c’est trop flagrant de prendre des sanctions commerciales ou économiques injustifiées, il ne serait pas étonnant qu'ils aient recours à des méthodes secrètes et contraires à l'éthique pour discréditer le gouvernement ou les dirigeants au pouvoir et provoquer un changement de régime.

Quels sont les recours possibles pour Maurice dans ces cas-là ?
S’ils essaient de nous sanctionner sans une base légale, Maurice peut envisager un recours à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Au risque que le Royaume-Uni se mette encore une fois le continent africain à dos et s’isoler davantage. Aussi, une attaque frontale peut aussi pousser Maurice à recourir une deuxième fois aux Nations Unies, demandant cette fois aux États-Unis de plier bagage comme nous le lui avons demandé jusqu’ici. Là encore, le soutien serait massif surtout de la part des autres grandes puissances telles que la Chine et la Russie qui n’auront plus les Américains dans les pattes, du moins, dans cette partie du monde.

Justement, le vote de la Chine en faveur de Maurice, comparativement à son abstention en 2017, s’inscrirait-il dans la stratégie de ce pays de développer de nouvelles routes de la soie ?
Effectivement, sachant que Maurice est un point stratégique dans ces nouvelles routes de la soie alors que la base militaire sur Diego Garcia lui serait quelque peu gênante. La Chine a donc tout à gagner d’une victoire de Maurice. D’autant que l’Afrique fait partie intégrante de cette stratégie dont la Chine ne peut se permettre de laisser tomber dans une conjoncture où le pays diversifie son marché pendant que les États-Unis s’attellent à le coincer. C’est donc de bonne guerre pour l’empire du Milieu.

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