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Vishal Ragoobar, économiste : «Il faut responsabiliser les consommateurs»

Vishal Ragoobar

Sans vouloir jouer à l’oiseau de mauvais augure, l’économiste Vishal Ragoobar prévoit que, si le pays continue à investir dans des projets budgétivores sans certificat d’urgence, on encourt le risque de vivre au-dessus de nos moyens, avec la dette publique qui ne cesse d’enfler.

« Le seuil légal de la dette publique est de 60 %, qu’on ne respecte pas »

Le boni de fin d’année vient d’être crédité. N’y a-t-il pas de crainte d’un excès de liquidités sur le marché ?
L’excès de liquidités va pousser invariablement vers la surconsommation. Comme la plupart de nos produits sont importés, cela aura un impact direct sur notre balance commerciale, car on importe plus que l’on n’exporte.

Y a-t-il un moyen de freiner cette consommation à l’extrême ?
Il n’existe pas vraiment de mécanisme financier pour freiner la consommation. Le boni de fin d’année coincide avec la rentrée scolaire et la Noël. Les Mauriciens dépensent davantage qu’en temps normal. La seule solution, s’il y en a une, serait de responsabiliser les consommateurs.

En dépensant utile, par exemple ?
Ce serait une bonne chose que les Mauriciens réalisent qu’il faut éviter d’avoir la main légère durant leur shopping, en dépensant sur des choses pas vraiment essentielles et qui peuvent être repoussées à plus tard.

Pourquoi, pour encourager l’épargne, ne pas créer des fonds comme les « Silver Bonds » des seniors ?
Il existe déjà une palette d’instruments financiers d’épargne, mais les Mauriciens vous disent qu’ils sont endettés et qu’il ne leur reste plus rien après avoir payé les factures.

Certains économistes disent pourtant que, si la consommation est importante, cela fait rouler notre économie…
Les dépenses ont un bon côté, effectivement. Les activités commerciales deviennent vivaces et cela a un effet domino sur l’ensemble du pays. Mais, je le redis, pour ce qui est des dépenses des ménages, il y a toute une éducation qui reste à faire.

Nos seniors touchaient, jusqu’à la fin d’octobre, Rs 6 200 mensuellement. Puis, soudain, ce seuil est passé à Rs 9 000 pour être presque « at par » avec le salaire minimum. Avec le boni de fin d’année, nos vieux se retrouvent avec Rs 18 000, rien que pour le mois de décembre. En tant qu’économiste, quelle est votre analyse de ce cadeau tombé du ciel ?
Que les seniors aient Rs 6 000 ou Rs 18 000, ce n’est pas à nous d’en juger. Certains de nos vieux vont utiliser à bon escient cette manne, comme améliorer leur qualité et mode de vie, épargner... Je suis sûr que la plupart vont aider la famille autour pour créer un effet de bien-être autour d’eux, ce qui est une bonne chose. Connaissant nos vieux, ce cadeau sera bien utilisé.

Certains économistes sont d’avis que, pour financer ce qu’ils qualifient de largesse du gouvernement, le pays devra avoir une croissance avoisinant les 4 %, sinon ce sera la galère. Partagez-vous ce pessimisme ?
Pour soutenir cette augmentation, il faut effectivement soutenir et consolider, tout en faisant tout pour l’augmenter afin d’éponger les grosses dépenses.

L’augmenter comment ?
Dans le court terme, il faudrait réallouer les fonds destinés à certains projets.

Quitte à les retarder, voire à les mettre au placard ?
D’abord et avant toute chose, il est plus que temps de réduire drastiquement les gaspillages dans les finances publiques. Et aussi repousser pour après certains projets considérés comme budgétivores, mais qui ne portent pas un certificat d’urgence.

Si l’on suit cette logique, avec ses largesses financières, l’État vivrait au-dessus de ses moyens ?
Quelque part, l’État vit au-dessus de ses moyens, puisqu’on a un Budget déficitaire. La dette publique ne cesse de prendre l’ascenceur.

Et si l’État revoit à la hausse le taux de la TVA pour renflouer ses caisses ?
Je ne pense pas que, politiquement, le gouvernement va revoir le taux de la TVA à la hausse. Du moins, pas à ce stade. Les revenus de la taxe augmentent d’année en année grâce au bon travail de la MRA. Mais, à la longue, avec la situation de la dette, il y aura une pression sur le Budget. On verra bien alors…

Finalement, si l’État ne dépense pas, tous les projets seront mis au frigo et renvoyés aux calendres grecs. De l’autre côté, le pays doit quand même avancer. Où se situe le juste milieu ?
Le gouvernement se doit d’investir, il n’y a pas à sortir de là. Mais il y a différents types d’investissements, comme dans les infrastructures, ce qui augmente la croissance et attire des investisseurs. On appelle cela, en jargon économique, « les bonnes dettes ».

Comme les dettes qui amènent une création d’emplois ?
Il nous faut voir la composition de nos dettes, l’utilité de certains projets, de quelque envergure qu’ils soient. Mais s’endetter pour des projets qui créent des emplois, pourquoi pas ? Toutefois, il faut pour cela que cette dette soit soutenable et respecte le seuil légal de 60 %, qu’on ne respecte pas pour le moment.

Et les « mauvaises » dettes, ces mauvais élèves de la classe économique ?
Les mauvaises dettes prennent la forme d’emprunts pour payer les dépenses courantes.

Venons-en à l’inflation. N’y a-t-il pas de risques qu’il grimpe allégrement, avec la poussée de la consommation en cette période festive ?
Le fort taux de consommatiton ne va pas impacter sur le taux d’inflation basse qu’on enregistre actuellement. Mais, notre taux d’inflation depend beaucoup aussi de situations extrêmes à l’international, qui sont hors de notre contrôle, comme le prix du baril de pétrole qui fluctue.

Avec cette perspective incontrôlable à l’international en vue, quelques secteurs-clés pourraient être touchés de plein fouet, comme le tourisme et le textile. Que faire pour éviter, au pire, le crash ?
Le pays a bien profité des deux secteurs que sont le textile et le tourisme. Mais les temps ont changé. On ne peut plus continuer avec la même stratégie qu’il y a des années. Il faut revoir tout notre modèle économique.

Comment alors expliquer que Maurice demeure, malgré tous ces obstacles, compétitif ?
Si Maurice demeure compétitif, c’est à cause de la dépréciation de notre roupie, Prenons l’exemple du tourisme : comment le rendre plus attrayant ? Il faut de l’innovation, trouver d’autres créneaux, diversifier l’offre et non plus se contenter de ce qui a fait le succès de l’île.

Un autre bémol survient depuis quelque temps : le nombre grandissant de chambres d’hôtels et de maisons d’hôte hors-circuit…
Il y a plusieurs éléments à considérer concernant ces chambres hors-circuit hôtelier. C’est pour cela qu’il faut impérativement une politique nationale, une stratégie commune. Il y va de notre survie.

Il faut reconnaître que venir en vacances à Maurice dans un hôtel étoilé coûte énormément…
Effectivement, il y a un énorme problème concernant la compétitivité des prix. La destination Maurice est chère, même avec la dépréciation de notre roupie. Le touriste veut du value for money et Maurice dépend essentiellement des clients européens, alors qu’il existe désormais des destinations semblables, mais moins coûteuses. Maurice n’est plus la seule destination touristique de luxe. Maurice est cher pour ce qu’on offre. Il y a des efforts à faire. Par exemple, l’île est sale.

« Maurice n’est plus la seule destination touristique de luxe. Maurice est cher »

Une question qui taraude les esprits : l’emploi des jeunes gradués qui n’avance guère. Le mismatching encore et toujours comme prétexte ?
D’abord, le chômage est en régression. Puis, il y a la qualité de la création d’emplois et les compétences effectives des jeunes à la recherche d’un emploi. C’est un phénomène planétaire : les jeunes diplômés veulent du travail et être bien rémunérés dans ce qui correspond à leurs filières d’études. Heureusement que, dorénavant, certains jeunes acceptant un emploi qui ne correspond pas à leurs aspirations premières et pour un salaire inférieur.

à vous écouter, ces jeunes ont chauffé les bancs des universités pour ‘peanuts’ ?
La compétition est forte en termes de demande d’emplois. Maintenant, il ne suffit pas uniquement d’un certificat, mais aussi de soft skills, d’un esprit critique, d’être dynamique et prêt à relever les défis et de bien se présenter en termes de personnalité.

Quelles perspectives économiques pour 2020 ?
Le secteur de la construction s’en tire bien, mais les autres secteurs dépendent de contextes extérieurs. Maurice ne pourra plus être compétitif en comptant sur les bas salaires. On est monté en gamme, on vise d’autres segments, il faut investir dans le savoir, la technologie, faire appel aux compétences étrangères, qui formeront nos locaux.

Et le Metro Express, qui est lancé sur les rails officiellement en ce dimanche. Un plus ?
Il faut attendre la rentrée de janvier pour savoir si les embouteillages vont diminuer, si les utilisateurs de voitures les délaisseront pour prendre le métro, voir comment fonctionnent les feeder buses... Il faut juste ne pas oublier que le Metro Express est une alternative au transport public avant tout.

 

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