Interview

Vijay Makhan, ancien diplomate : «Cet avis sur les Chagos aura une force morale»

Vijay Makhan

L’ancien diplomate Vijay Makhan se dit confiant que notre résolution devant la Cour internationale de Justice (CIJ) va aboutir positivement. Il estime que les Britanniques nous ont mis le couteau sous le cou en faisant un troc en 1965 : soit l’indépendance sans les Chagos ou rien du tout. « Honteux », dit-il.

« Certains États qui ont été contre Maurice ont subi des pressions des deux principaux pays »

En 1965, le colonisateur fait un deal avec un pays qu’il colonise. Est-ce normal ?
Cela n’avait rien d’un deal. C’était une imposition. C’était tout bonnement du arm-twisting de la part d’une Grande-Bretagne qui voulait satisfaire « son deal » avec les États-Unis qui avaient identifié, depuis quelque temps déjà, l’archipel des Chagos, en particulier Diego Garcia, comme étant idéal pour ses besoins militaires. Mais ils voulaient un lieu vidé de toute population locale, un fait que la puissance coloniale s’est bien gardée de mentionner à la partie mauricienne. Donc, comme l’a si bien résumé SAJ, le choix de Maurice, c’était que le pays n’avait pas de choix. Soit l’indépendance sans les Chagos soit pas d’indépendance et les Chagos détachés. Honteux !

Quelles sont les implications diplomatiques si Maurice obtient un rapport favorable de la Cour international de Justice (CIJ) ?
Cet avis favorable, vivement souhaité, aura des conséquences non seulement pour Maurice, mais pour l’ensemble de la communauté internationale, car bien d’autres États ont souffert et souffrent toujours d’une action similaire au moment de leur indépendance. Toutefois, cet avis n’est que consultatif et ne sera pas contraignant. Ceux qui ont pris position contre le savent pertinemment bien. Mais cet avis aura par contre une force morale. Il nous sera d’un apport considérable dans la poursuite de notre objectif.

Se peut-il qu’il y ait des représailles ?
Des représailles ? Peut-être. Mais ce ne serait pas à l’honneur de ceux qui pourraient envisager de telles actions. La communauté internationale saura réagir. Plus que jamais, elle est informée de la justesse de nos revendications et est parfaitement au courant de toutes nos tentatives, restées vaines, des années durant, d’amener la Grande-Bretagne à la table des négociations bilatérales. Toutefois, je dois faire ressortir qu’il y a deux ans, la mission diplomatique de la Grande-Bretagne et celle des États-Unis à Maurice avaient sorti un communiqué conjoint avec des menaces à peine voilées des conséquences, surtout économiques, que pourrait subir notre pays si on s’engageait sur la voie d’une résolution à l’Assemblée générale des Nations Unies en vue de rechercher un avis consultatif de la Cour internationale de Justice.

Le combat s’avère serré. Quelles sont les chances du pays ?
Ce sont les juges de La Haye qui statueront sur la requête de l’Assemblée générale de l’Onu. Et cela, après avoir décortiqué les volumineux documents qui leur ont été envoyés et les soumissions écrites et orales faites par les pays qui ont participé à cet exercice. Donc, attendons voir. Personnellement, je ne crois pas que le verdict puisse nous être défavorable. Nous avons de très bonnes chances de voir un avis favorable sur toutes les lignes.

Les Mauriciens n’ont pas compris la position de certains pays, dont l’Australie. Qu’ont-ils contre nous ?
Je ne pense pas que ceux qui remettent en cause la compétence de la Cour internationale ou notre position en cette matière ont forcément quelque chose contre nous. Certains pays qui ont été contre nous ont certainement subi des pressions des deux principaux pays qui ont objecté de façon agressive à ce que ce litige, qu’ils qualifient de strictement bilatéral, soit sujet à une considération juridique de la part de l’Assemblée générale de l’ONU et donc de la CIJ. D’autres craignent les conséquences d’un avis favorable à Maurice et l’impact que cela aura sur eux-mêmes. D’autres encore traînent peut-être des épisodes peu reluisants dans leur bagage historique...

David Snoxell a dit que s’il y a un avis en faveur de Maurice, l’UK devrait ‘abide’. Votre avis ?
Je partage tout à fait son avis. Il serait plus honorable pour la Grande-Bretagne d’engager tout de suite des négociations avec nous en vue de nous retourner notre archipel. C’est une occasion que les Britanniques auraient pour corriger une erreur de leur histoire, qu’ils ont eux-mêmes qualifiée de période sombre, honteuse et peu honorable, surtout s’agissant du traitement inhumain réservé à nos compatriotes de souche chagossienne.

Il y a des pays qui ont donné leurs avis en écrit, mais pas en orale. Et les Pays-Bas a été le seul pays européen à prendre position pour nous. Comment expliquez-vous cela ?
Ceci prouve bien qu’il n’y pas eu de position commune de l’Union européenne sur ce sujet. Bien que la Grande-Bretagne soit en pleine négociations pour son retrait de l’UE, le Brexit, elle en sera toujours membre jusqu’en mars 2019. D’ailleurs, lors du vote à l’Assemblée générale sur la résolution en question en juin dernier, plusieurs États européens se sont abstenus, tels que la France et l’Allemagne, parmi d’autres.

Quelle serait la prochaine étape si Maurice obtient un rapport favorable ?
Un avis favorable, comme vous pouvez l’imaginer, ne résoudra pas le problème du jour au lendemain, surtout si la Grande-Bretagne venait à refuser d’obtempérer. Dans un premier temps, la Cour enverra son avis à l’Assemblée générale des Nations Unies avec ses recommandations pour la possible mise en œuvre de sa conclusion. Et, là, Maurice aura à dégager sa stratégie pour s’assurer que l’avis de la Cour aboutisse à des mesures concrètes. Nous disposerions alors d’une force de frappe morale de grande envergure pour faire progresser le dossier jusqu’à ce que notre objectif soit atteint et, ceci, dans les plus brefs délais. Il nous faudra continuer à nous assurer du soutien des États membres qui ont appuyé notre démarche. Il nous faudra aussi rallier ceux qui se sont prononcés contre jusqu’ici ou qui, pour certaines raisons ou d’autres, se sont abstenus ou étaient absents lors du vote sur la résolution en juin dernier à New York.

Pour commencer, nous aurons à accentuer notre engagement de façon plus agissante et effective sur le continent, plus particulièrement au sein des différentes organisations dont nous sommes membres. Les intérêts africains devraient être les nôtres tout comme nos intérêts ont été défendus par les États frères du continent. L’Union africaine, qui regroupe 55 États membres, devrait être notre fer de lance. Notre diplomatie devrait également être plus prenante vers l’Asie et l’Amérique latine.

Et si nous perdions ?
Je n’envisage pas cette possibilité, mais si toutefois la Cour devait statuer autrement, Maurice, tout en favorisant les quelques pistes que je viens d’ébaucher, aura à dégager d’autres stratégies et continuer sans relâche, voire accentuer sa revendication légitime et juste.