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Rajen Bablee, directeur exécutif de Transparency Mauritius : «La police n’est pas un corps de mercenaires»

Le directeur exécutif de Transparency Mauritius estime que le commissaire de police ne doit pas se comporter comme un exécutant du pouvoir politique. Plus que jamais, la police doit opérer dans la transparence et ne pas tolérer les interférences, fait-il comprendre. Le pays joue sa réputation à l’international. 

Nawaz Noorbux, Jean-Luc Emile, Al Khizr Ramdin, du Défi Media Group, et Krish Kaunhye, de Top FM, ont déposé une precautionary measure, jeudi, à la police. Ils disent craindre pour leur sécurité après avoir fait l’objet d’attaques et de menaces sur les réseaux sociaux, mais aussi à la suite d’attaques par certains politiciens au pouvoir et par rapport à une prétendue hit list. Quel est votre avis sur la question ?
Depuis quelque temps, surtout après l’arrivée de la pandémie de Covid-19, il semble que notre société est malade et sous perfusion. Le nombre de scandales a pris l’ascenseur. Cette situation est malsaine et provoque une atmosphère de suspicion et d’instabilité. 

La population devient plus vulnérable, d’autant que les repères que sont les institutions ne semblent plus inspirer confiance à bon nombre de Mauriciens. C’est un ferment idéal pour des exercices de manipulation dans un sens comme dans l’autre. 

Avec les réseaux sociaux comme relayeurs, les spinning et fake news apparaissent presque chaque jour et certains échappent au contrôle ou à la vigilance des autorités. Depuis quelques jours, une hit list circule sur les réseaux sociaux et les noms de plusieurs personnes, dont des journalistes, sont cités. Quel crédit accorder à cette liste ? 
Il est évident que les quatre journalistes ont fait preuve de sagesse en donnant une déposition à la police. Quand on voit la violence inouïe utilisée pour assassiner l’agent politique Kistnen et la façon dont la police a enquêté, on ne peut être trop prudent. Surtout que les journalistes ne semblent pas avoir la cote du côté de Port-Louis.

La police, par le biais de l’ASP Ashik Jagai, a nié l’existence d’une telle hit list. Pensez-vous que certaines personnes ou organisations cherchent à profiter de la situation pour souffler sur le feu ?
Je pense que le commissaire de police aurait dû venir parler à la population pour soutenir les propos de l’ASP Jagai. Et il faut que la police donne un signal fort pour démontrer son impartialité en manifestant le même zèle dans les enquêtes diligentées contre les opposants que dans celles contre les proches du pouvoir. 

La police n’est pas un corps de mercenaires. Le commissaire de police occupe un poste constitutionnel et ne devrait pas se considérer comme un simple exécutant du pouvoir politique. Il est évident que certains esprits dérangés n’hésiteront pas à créer des situations chaotiques et il est du devoir de la police de veiller à ce que l’ordre et la loi prévalent. 

Si la hit list est vraie, cela voudrait dire que nous sommes devenus un État voyou. La République de Maurice est en train de jouer sa réputation sur le plan international. Mais il y a beaucoup de questions qu’on doit poser avant de tirer une conclusion hâtive.

Peut-on dire que l’on cherche aujourd’hui à intimider la presse et les opposants du pouvoir ?
Cette possibilité existe effectivement. Il est important de ne pas jouer avec la réputation de Maurice sur le plan international. Et les journalistes peuvent aider à trouver ceux qui essaient d’attiser les braises et à les dénoncer. Dans la situation actuelle, ils ont encore plus le devoir de séparer le bon grain de l’ivraie et ne pas faire du sensationnalisme ou exacerber les passions. 

Il est évident qu’au vu des scandales qui s’accumulent, il y va de l’intérêt des criminels et de certains politiques que l’attention de la population soit détournée. La presse ne doit pas se sentir intimidée et devrait, au contraire, resserrer les rangs pour exposer la vérité. 

Si l’île Maurice est un pays civilisé, on le reconnaîtra comme tel par la façon dont les journalistes sont traités et aussi par le professionnalisme des représentants de la presse. On le reconnaîtra comme tel par la façon dont la police se comporte et s’il y a des disparités en termes de traitement vis-à-vis du pouvoir du jour et les autres, y compris l’opposition.

Notre démocratie est-elle en danger ? 
La démocratie est en danger quand l’information ne circule pas ; quand des décisions arbitraires ou unilatérales sont prises ; quand les institutions sont prises en otage ; quand la police ou l’ICAC n’agissent pas de façon indépendante ; quand la parole est muselée et que la presse est attaquée ; et quand le gouvernement s’enferme dans une tour d’ivoire. La démocratie est aussi en danger quand il n’y a pas d’opposition cohérente ou que les politiques en général n’inspirent plus la population.

Certains parlent d’un climat de terreur. Vos commentaires. 
Nous n’en sommes pas là, mais j’imagine aisément que certaines personnes, dont les noms figureraient sur la fameuse « liste », puissent évoquer un tel climat. Idem pour les membres de la famille Kistnen.

La police a souvent été montrée du doigt ces temps-ci pour les méthodes que certains de ses éléments utilisent. On parle ici, notamment, des brutalités policières. Que faudrait-il faire pour rétablir la situation ?
De telles méthodes sont utilisées quand la police ou certains policiers bénéficient d’une impunité occulte. Cette protection ne peut venir que d’en haut. Il faudrait savoir à quel niveau se situe leur ange-gardien ou, plutôt, leur démon. 

Pour obtenir des résultats au niveau des enquêtes, le principe de séparation des pouvoirs est essentiel, non seulement entre le législatif et le judiciaire ou l’exécutif, mais aussi entre différentes institutions. D’où l’intérêt de ne pas avoir tous les dirigeants des institutions nommés par une seule personne. Chacun doit pouvoir travailler en toute indépendance et mériter sa place.

L’ex-ministre Yogida Sawmynaden, qui a été cité dans le rapport de la Court of investigation sur l’assassinat de Soopramanien Kistnen, dont la principale partie a été rendue publique il y a environ trois semaines, n’a pas encore été interrogé. Quelle est l’attente de Transparency Mauritius dans cette affaire ?
Il est important que la police traite tous les citoyens sur un pied d’égalité. Cela interpelle de voir que la police n’a pas encore convoqué l’ancien ministre et qu’elle veut se présenter comme une institution crédible. La présomption d’innocence existe, mais il est important pour cette affaire, et pour le respect de notre société, que la police fasse son travail without fear or favour.

Dans trois réponses écrites déposées au Parlement à la mi-octobre, le Premier ministre Pravind Jugnauth affiche sa volonté de présenter à l’Assemblée nationale des propositions pour une vaste réforme électorale. Est-ce une bonne nouvelle ?
Il faudrait d’abord voir cette nouvelle et en analyser le contenu. On ne sait pas, à ce stade, quelles seront ses priorités et comment les propositions vont affecter la démocratie et la vie des citoyens.

Pour rappel, un texte de loi pour une réforme électorale avait été rejeté en bloc, le 11 décembre 2018, par l’opposition parlementaire. Pensez-vous qu’il puisse un jour y avoir un consensus sur la question ?
Dans une démocratie et selon les règles de la bonne gouvernance, il est important d’avoir un dialogue permanent, des consultations et une volonté de respecter l’autre, quelle que soit son opinion. Au final, il y aura peut-être des compromis, mais un consensus devra être dégagé. 

Par ailleurs, il y a un outil dont on ne se sert pas : le référendum est aussi une option. Quid de savoir si le Mauricien votera pour l’idée ou pour la personne…

En juillet 2019, le gouvernement avait introduit un autre Constitution (Amendment) Bill ensemble avec le Political Financing Bill, mais là aussi un consensus n’avait pu être trouvé. Pensez-vous qu’il est primordial de régler cette question avant les prochaines élections générales ? Est-ce faisable ?
Transparency Mauritius estime que l’absence de réglementations et de contrôle au niveau des partis politiques en font un véhicule de blanchiment d’argent. Cela ne veut pas dire que tout l’argent transitant au sein des partis est sale. Il est évident que les politiques de tous bords semblent préférer le statu quo. 

Si la volonté est là, il est possible de faire les changements ou alors il faudra attendre une prochaine génération de politiciens. Ou alors que le peuple exige des changements…

 

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